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Dépolariser pour reconstruire
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Dépolariser pour reconstruire
Dans moins d’un mois, cela fera un an que l’alliance menée par Navin Ramgoolam et Paul Bérenger aura repris les rênes du pays. Douze mois qui résonnent comme un étrange mélange de retour en arrière et de saut dans l’inconnu. Car jamais la scène politique mauricienne n’avait vu deux acteurs aussi anciens, aussi antagonistes et pourtant complémentaires, revenir ainsi à la tête de l’État. Ils ont connu le mariage et le divorce, les insultes et les rancunes, les querelles d’ex et les réconciliations forcées, chaque fois dictées moins par l’amour retrouvé que par la nécessité. Cette fois, à en croire les insiders, ils ne se sépareront plus. Comme un vieux couple, ils ont choisi de fermer les yeux sur leurs défauts réciproques pour vieillir ensemble au sommet de l’État, tirant du passé non pas des regrets, mais des leçons. Les intérims entre eux en sont l’illustration.
Ce tandem improbable est né d’un calcul lucide : chacun savait qu’il n’aurait jamais pu franchir seul la ligne d’arrivée. Ensemble, ils ont recréé une machine électorale, pas une utopie politique. Et c’est bien là que réside la question : ce retour, qui a permis d’écarter un MSM essoufflé et englué dans les scandales, incarne-t-il pour autant une véritable promesse de progrès ?
Le problème n’est pas tant la conquête du pouvoir que son exercice. Gouvernement comme opposition partagent trop souvent la même obsession : conquérir pour conserver. Or, changer de majorité ne change rien si les comportements restent identiques. Qu’avons-nous vraiment gagné ?
Installée depuis bientôt un an, l’Alliance du Changement donne l’image d’un pouvoir qui avance sans transformer. L’analyse publiée mercredi par l’express, sous forme de tableau, sur l’état d’avancement des promesses électorales, est sans appel : moins d’un tiers des engagements phares ont été pleinement tenus. Les mesures réalisées sont surtout des actions rapides et visibles — création d’un fonds pour stabiliser les produits de base, baisse des prix des carburants, prise en charge de certains frais médicaux à l’étranger — autant d’initiatives utiles mais limitées dans leur portée.
Le gros des annonces reste partiellement réalisé ou en gestation. Qu’il s’agisse de la réforme agricole, défendue vendredi par Arvin Boolell sur le plateau de Décryptage, ou de la réforme électorale, de nombreux chantiers sont ouverts mais peinent à aboutir. L’impression dominante est celle d’un pouvoir englué dans la complexité de ses propres promesses, souvent freiné par les arbitrages budgétaires et les lenteurs administratives d’un appareil d’État qui continue de mettre des bâtons dans les roues.
Plus préoccupant encore, plusieurs mesures symboliques ont été purement et simplement abandonnées : Internet gratuit pour chaque famille, transport public universel, création d’une agence nationale anticorruption. Autant de promesses fortes, porteuses d’un véritable changement de cap, restées lettre morte.
Ce bilan mitigé révèle un gouvernement qui gère plus qu’il ne réforme. Après un an, le défi est désormais de dépasser la logique des ajustements ponctuels pour engager enfin les transformations structurelles attendues.
La tentation de l’entre-soi, des compromis faciles et des arrangements entre amis continue de planer. Certes, des dossiers lourds ont été ouverts — réforme des retraites, refonte de la gouvernance économique, rééquilibrage diplomatique — mais l’esprit du pouvoir reste prisonnier d’une logique de partis, de deals et de fidélités personnelles. On parle d’avenir, mais on gouverne comme hier.
Face à cela, Pravind Jugnauth et le MSM cherchent une parade. Mais leur reconquête du pouvoir s’annonce laborieuse. Les enquêtes en cours, les soupçons de malversations, les fractures internes minent, sur le court terme, toute stratégie de retour crédible. Et une question demeure : peut-on regagner la confiance d’un électorat sans jamais reconnaître ses fautes ? Le MSM, en vérité, ne pourra sans doute jamais se refaire une virginité politique, malgré l’impopularité du présent régime. Sa longue descente dans les eaux troubles de la gouvernance restera un poids dont il ne pourra se délester que partiellement.
C’est dans cet espace que se joue désormais le sort de notre démocratie. Et c’est là que l’histoire nous interpelle : l’opinion publique tire la charrette, mais ignore sa force. On lui crie «il faut courir», et elle court, les yeux bandés, vers les mêmes visages, vers les mêmes promesses.
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Notre option, aujourd’hui encore, c’est la difficulté : disséquer les faits, refuser les faux-semblants, exiger une politique mesurée à l’aune de l’intérêt général et non des stratégies partisanes. Le chemin est long, certes. Mais c’est la seule voie pour sortir d’un débat polarisé entre nostalgies d’hier et compromissions d’aujourd’hui.
Si l’opinion parvient à rassembler une majorité d’hommes et de femmes qui ne transigent ni avec l’honnêteté ni avec l’effort, qui placent le progrès au-dessus de la posture, alors oui, il ne sera plus question de choisir entre deux ou trois patronymes.
Si l’opinion agit, aucun politicien ne sera assez fou pour ne pas en tenir compte. C’est cela, la dépolarisation nécessaire : un peuple qui cesse de courir derrière les partis et commence à tracer lui-même la route.
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