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Classe moyenne : Le grand déclassement silencieux
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Classe moyenne : Le grand déclassement silencieux
Coincée entre une inflation persistante, la dépréciation de la roupie et une hausse continue du coût de la vie, la classe moyenne voit son pouvoir d’achat s’éroder année après année.
Longtemps considérée comme le socle de la stabilité économique et sociale du pays, la classe moyenne traverse aujourd’hui une période de fragilisation sans précédent. Coincée entre une inflation persistante, la dépréciation de la roupie et une hausse continue du coût de la vie, elle voit son pouvoir d’achat s’éroder année après année.
Pendant des décennies, cette catégorie de population gagnant entre Rs 50 000 et Rs 120 000, a été perçue comme étant capable d’absorber les chocs économiques, de faire des sacrifices, d’ajuster ses dépenses et de maintenir un certain niveau de vie malgré les turbulences. Une image de résilience qui l’a souvent rendue invisible des politiques publiques. Ni suffisamment pauvre pour bénéficier des dispositifs d’aide sociale, ni suffisamment aisée pour être à l’abri des difficultés, elle se retrouve aujourd’hui dans une zone grise où les marges de manœuvre se réduisent.
Autrefois, appartenir à la classe moyenne signifiait pouvoir épargner, investir dans un terrain ou acquérir un bien immobilier. Ces projets constituaient des marqueurs de réussite et de sécurité financière. Aujourd’hui, pour un nombre croissant de ménages, ces ambitions semblent hors de portée.
Les inégalités des revenus
Certes, le salaire moyen est passé de Rs 20 200 en 2016 à Rs 29 800 en 2023. L’introduction du salaire minimum national, fixant un plancher de Rs 20 000 en début d’année 2023, a également permis d’améliorer la situation de nombreuses personnes, car avant cette réforme, 45,6 % des salariés gagnaient moins de Rs 20 000 par mois. Mais aujourd’hui, près de 17 % de la population vit en situation de précarité. Selon les statistiques officielles, près de 30 % de la population active, soit 124 153 personnes sur un total de 434 100 travailleurs, perçoit un salaire compris entre Rs 25 000 et Rs 50 000 par mois.
La répartition des revenus illustre également les inégalités persistantes. Le rapport The Hands That Build Mauritius: Challenges, Opportunities, and the Future of Labour, rédigé par Sanjay Goolab, Intesh Seebaluck et Navnit Seeburrun, révèle que seulement 4,5 % des salariés, soit 19 535 personnes, gagnent plus de Rs 75 000 par mois. Pourtant, cette minorité capte à elle seule 18,4 % du revenu salarial total.
Arbitrages constants
Selon le baromètre Mauritian Household Budgets 3Q25, publié par Analysis (Kantar) en janvier, la pression sur les budgets des ménages reste particulièrement élevée malgré une inflation officiellement plus modérée.
L’alimentation demeure le principal poste de dépense affecté. Réduction des achats non essentiels, recours à des produits moins chers, limitation des sorties et loisirs, utilisation accrue de l’épargne pour couvrir les dépenses courantes… une forte proportion de ménages déclare avoir dû modifier ses habitudes de consommation. Cette évolution illustre une fragilisation progressive de la classe moyenne, contrainte de revoir ses habitudes de consommation pour maintenir son équilibre budgétaire.
Le ressenti des ménages confirme cette pression croissante sur le pouvoir d’achat. Pour de nombreux salariés percevant plus de Rs 50 000, le statut de «classe moyenne» ne semble plus exister que sur le papier. Si le niveau de revenus les maintient théoriquement dans cette catégorie, la réalité quotidienne raconte une tout autre histoire.
Shailen Ramessur, cadre dans une société de services, illustre ce sentiment de dépossession devenu monnaie courante. «Le salaire arrive et repart presque aussitôt. Prêt, voiture, assurances, enfants… il ne reste rien de vraiment disponible», confie-t-il. Pour cette tranche de revenus, l’épargne, autrefois un automatisme, s’est effacée au profit d’une gestion au jour le jour.
Même constat pour Sonia Lam, responsable dans les télécommunications, qui décrit un quotidien désormais régi par une comptabilité stricte : «Tout est calculé. Avant, on respirait un peu plus. Aujourd’hui, la moindre dépense imprévue crée un déséquilibre.» Le budget familial est devenu une mécanique de précision qui ne pardonne plus le moindre écart.
Pour Jean-Marc, ingénieur dans le secteur privé, le problème dépasse les trajectoires individuelles. Selon lui, c’est la structure même du coût de la vie qui a changé d’échelle. «Ce n’est pas seulement une question de salaire. On travaille désormais pour tenir, pas pour avancer», résume-t-il avec lucidité.
Cette pression s’accentue à mesure que l’on descend dans la hiérarchie des revenus. Pour ceux qui perçoivent entre Rs 20 000 et Rs 40 000, la tension n’est plus seulement financière, elle impose une réorganisation totale du quotidien. Mélanie, employée de bureau, vit au rythme d’une économie de la retenue permanente. «On compare tout, on repousse beaucoup de choses. Il n’y a plus de marge», explique-t-elle. Dans cette catégorie, l’absence de surplus financier force à un arbitrage constant, transformant chaque acte de consommation en un choix difficile.
Pouvoir d’achat grevé
Selon Suttyhudeo Tengur, président de l’Association pour la Protection de l’Environnement et des Consommateurs (APEC), «de nombreux indicateurs suggèrent une pression croissante sur la classe moyenne mauricienne… depuis plusieurs années, les dépenses essentielles ont augmenté plus vite que les revenus réels. Les prix de l’alimentation, du logement, de l’électricité, du carburant et des services ont connu des hausses importantes. Une famille gagnant Rs 60 000 par mois consacre aujourd’hui une part beaucoup plus importante de son budget aux dépenses incompressibles qu’il y a cinq ans.»
Il souligne que l’inflation cumulée observée depuis la pandémie du Covid-19 a considérablement réduit le pouvoir d’achat des ménages. Même si l’inflation annuelle s’est modérée récemment autour de 4 à 6 %, les hausses de prix accumulées depuis 2020 dépassent largement ce niveau. «Par exemple, la facture d’électricité a augmenté de 15 % en 2026, tandis que les prix des produits alimentaires importés demeurent affectés par les coûts du fret, la dépréciation de la roupie et les tensions géopolitiques. Le carburant se maintient à un niveau élevé, ce qui influence l’ensemble des prix», cite-t-il.
Suttyhudeo Tengur fait ressortir que les compensations salariales et certaines augmentations accordées dans le cadre du PRB ou des négociations collectives ont apporté un soulagement temporaire. Cependant, pour une grande partie de la classe moyenne, ces ajustements n’ont pas totalement compensé la hausse du coût de la vie, particulièrement pour les ménages ayant des prêts immobiliers ou plusieurs enfants à charge.
Cette pression se traduit également par une détérioration progressive de la situation financière des ménages. «Plusieurs institutions financières constatent une progression de l’endettement des ménages, notamment à travers les prêts immobiliers, les crédits à la consommation et les facilités bancaires. Maurice affiche l’un des niveaux d’endettement des ménages les plus élevés de la région. De nombreux ménages utilisent davantage leur épargne pour faire face aux dépenses courantes, aux frais scolaires, médicaux ou aux remboursements de prêts. Certains retardent également leurs projets d’investissement ou réduisent leurs dépenses discrétionnaires».
17,9 % du revenu consacré à la dette
Le Financial Stability Report de décembre 2025 indique que l’endettement des ménages atteint 39,2 % du PIB à fin juin 2025, contre des niveaux plus faibles auparavant. Rapportée au revenu, la dette s’élève à 109,5 %, traduisant un recours important au crédit. En valeur absolue, l’encours total est estimé à Rs 281,1 milliards. Le service de la dette représente désormais 17,9 % du revenu des ménages, sous l’effet combiné de l’augmentation des emprunts et de la hausse des taux d’intérêt.
Alors que le taux d’inflation s’élevait officiellement à 4,1 % à fin février 2026, le ressenti est nettement plus négatif. Selon l’Inflation Expectations Survey de la Banque de Maurice publié en mars, 49,1 % des répondants estiment que ce taux est élevé, contre 36,9 % qui le jugent approprié et 14 % qui le considèrent faible. Ce décalage confirme un sentiment persistant de pression sur le coût de la vie.
Les anticipations d’inflation restent également orientées à la hausse. Dans ce contexte, la classe moyenne fait face à une érosion progressive de son revenu disponible. Après le paiement des dépenses essentielles – logement, alimentation, transport et services –, il reste de moins en moins de marge pour l’épargne et l’investissement. Cette situation fragilise la capacité des ménages à faire face aux imprévus et à maintenir leur niveau de vie.
Pour Suttyhudeo Tengur «la véritable inquiétude n’est pas seulement la baisse du niveau de vie actuel, mais le risque que la classe moyenne perde progressivement sa capacité d’épargner, d’investir et d’assurer l’ascension sociale de la génération suivante. C’est ce phénomène qui constitue aujourd’hui l’un des plus grands défis économiques et sociaux de Maurice.»
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