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Chagos : victoire au sommet, oubli à la base
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Chagos : victoire au sommet, oubli à la base
L’histoire retiendra peut-être cette année 2025 comme le moment où la Grande-Bretagne et Maurice ont enfin trouvé un terrain d’entente sur le plus vieux contentieux de notre diplomatie. Le traité à signer, qui reconnaît la souveraineté mauricienne sur l’archipel tout en garantissant à Londres le contrôle de Diego Garcia pour des raisons stratégiques, est largement présenté comme une victoire du droit international, y compris par le pape. Mais derrière les accolades et les sourires officiels, il subsiste une blessure qui ne cicatrise pas : celle des Chagossiens, toujours interdits de poser durablement le pied sur Diego Garcia, l’île la plus vaste.
Il a fallu plus d’un quart de siècle pour arriver à ce compromis. Le Parlement britannique s’apprête à reprendre ses travaux sur le projet de loi qui doit traduire l’accord dans le droit interne. À Maurice, la ratification ne devrait être qu’une formalité. L’échéance symbolique est déjà fixée : le 60e anniversaire de l’indépendance, en mars 2028, où le quadricolore devrait flotter officiellement sur les Chagos. Ce calendrier donne des frissons patriotiques, mais il faut éviter de tomber dans le piège de l’auto-congratulation.
Car l’histoire des Chagos est faite d’embûches, de dirty tricks, de transactions occultes et de mémoires douloureuses. Dès 1965, dans les couloirs londoniens, l’archipel fut détaché de la colonie mauricienne dans la plus pure logique impériale : préparer le terrain à la guerre froide et offrir aux Américains un avant-poste stratégique. L’argument sécuritaire a toujours primé sur l’humain.
Avec le recul de l’Histoire et la déclassification des archives, l’héritage de sir Seewoosagur Ramgoolam, dont on va célébrer les 125 ans de naissance dans quelques jours, se lit autrement. Ceux qui l’accusèrent d’avoir «vendu Diego» découvrent désormais, documents à l’appui, que la décision avait été imposée par Londres bien avant son accord contraint. Ceux qui le voyaient comme «l’homme des Anglais» oubliaient qu’à Whitehall, on le soupçonnait plutôt de sympathies socialistes. En réalité, SSR fut un homme de consensus, qui chercha à adapter le système de Westminster aux réalités mauriciennes, garantissant des droits aux minorités et instaurant une démocratie consociative unique dans la région. Fabian socialist convaincu, il posa les fondations de l’État providence : éducation et santé gratuites, pensions universelles, subventions alimentaires. Sa fiscalité redistributive, critiquée par les uns, permit d’amortir les inégalités héritées de l’esclavage et de l’engagisme.
Et, aujourd’hui, à ceux qui crient victoire rappelons les paroles têtues des archives. En 1980, sir Harold Walter, alors ministre des Affaires étrangères, affirmait sans détour que le BIOT faisait partie du Royaume-Uni, «exactement comme la France possède les Dom-Tom». Le lendemain, SSR lui-même confirmait : «Nous avons accepté de give away Diego Garcia.» Trois millions de livres sterling en compensation. Sir Gaëtan Duval, juriste émérite, enfonça le clou : Maurice avait encaissé et gardé les fonds, rendant la transaction irréversible. Voilà les faits bruts, consignés dans le Hansard.
Mais l’histoire n’est jamais figée. Sydney Selvon, journaliste et penseur lucide, rappelait que le droit international interdit toute cession de territoire colonial sans consultation du peuple concerné. Autodétermination oblige. En d’autres mots, si «vente» il y a eu, elle est nulle et non avenue. C’est ce flou entre faits politiques et principes juridiques qui alimente encore aujourd’hui les plaidoiries, les mobilisations et les espoirs.
Le traité de 2025 tente de solder le passé en ménageant le présent. Les Britanniques gardent Diego Garcia pour les besoins militaires des Américains. Maurice récupère l’archipel, son espace maritime, et la possibilité d’ériger une aire marine protégée. Les droits des descendants chagossiens sont reconnus sur le papier. Le pape Léon XIV est venu bénir l’accord, y voyant une «réparation d’une grave injustice». L’ONU devrait l’entériner, donnant à Port-Louis une victoire diplomatique qu’aucun gouvernement n’osait espérer encore il y a dix ans.
Mais derrière cette architecture institutionnelle, il y a des visages, des familles, des destins brisés. Près de 40 % des Chagossiens vivaient à Diego Garcia avant l’exil forcé. Aujourd’hui, ils se voient barrer la route du retour, condamnés à quelques visites encadrées comme des étrangers sur leur propre terre. Quelle souveraineté retrouvée si les premiers concernés restent exclus ? Le traité est une étape, certes, mais il ressemble aussi à une défaite silencieuse pour ceux qui attendaient la réparation de leur histoire.
Ce dossier ne peut être réduit à une bataille de cartes géographiques ou de textes législatifs. Les Chagos sont une cicatrice qui interroge la sincérité de nos élites. SSR, SGD et d’autres figures historiques ont reconnu – parfois cyniquement – la «vente» de Diego Garcia. Peut-on effacer ces aveux au nom d’un patriotisme de circonstance ? Peut-on construire l’avenir en maquillant le passé ?
La réponse doit être nuancée. Reconnaître nos failles n’est pas de l’antipatriotisme ; c’est se donner les moyens de ne pas être pris de court par nos adversaires. Car dans ce combat, David n’affronte pas seulement Goliath : il doit composer avec ses propres contradictions.
En mars 2028, nous brandirons peut-être le drapeau mauricien aux Chagos. Mais la vraie victoire ne se mesurera pas seulement à ce geste symbolique. Elle dépendra de notre capacité à rendre justice aux Chagossiens, à assumer nos responsabilités historiques, et à faire en sorte que cette souveraineté retrouvée ne soit pas une coquille vide, subordonnée aux intérêts stratégiques anglo-américains. Le traité est un compromis. Mais les compromis ne sont pas des fins en soi : ils ouvrent des brèches pour l’avenir. À nous, Mauriciens, de décider si nous voulons que le 60e anniversaire de notre indépendance soit seulement une cérémonie de drapeaux, ou bien un acte fondateur qui répare, dans toute son ampleur, une injustice vieille de six décennies.
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