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Questions à…

Aurore Perraud : «Briser le piège de la pauvreté exige plus que des aides ponctuelles»

21 octobre 2025, 10:00

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Aurore Perraud : «Briser le piège de la pauvreté exige plus que des aides ponctuelles»

Aurore Perraud, présidente du Parti mauricien social-démocrate.

?Le ministre Ashok Subron affirme que la pauvreté est une «défaillance systémique» et un «déni de dignité humaine». Partagez-vous ce constat ? Et, selon vous, qui porte la responsabilité de cette défaillance après plusieurs décennies de politiques sociales ?

Être pauvre n’est pas un choix, mais une conséquence. La pauvreté, voire la misère humaine, déshumanise l’Homme et bafoue sa dignité. La pauvreté possède plusieurs visages : financière, économique, professionnelle, psychologique, affective, entre autres. Sans oublier que des victimes de la pauvreté sont souvent enlisées dans la spirale de l’alcool, de substances, de délinquance et se retrouvent en prison.

Avec les années, la pauvreté a muté, elle s’est normalisée et elle perdure. Nous avons tous notre part de responsabilité. En premier lieu, le gouvernement. Vouloir donner de l’aide ponctuelle à travers des allocations sociales ou autres aides directes apaise la conscience de ceux qui nous gouvernent et les fait s’approcher plus de la politique socialiste. Cependant, sans plan d’ensemble, cela ne retire pas les personnes de la pauvreté.

Je tiens à souligner que Xavier-Luc Duval, qui fut le premier ministre de l’Intégration sociale, avait établi un plan d’ensemble et son cheval de bataille était de casser l’engrenage de la pauvreté à travers des mesures pour encadrer les victimes de la pauvreté afin qu’elles puissent sortir de ce cercle vicieux. Là où le gouvernement pèche, c’est que, même s’il y a un ministère dédié à la lutte contre la pauvreté, il n’y a pas une synergie dans les actions de tous les ministères du gouvernement pour éradiquer la pauvreté.

Il manque une vraie volonté politique. Le gouvernement ne peut pas vouloir combattre la pauvreté s’il y a des inégalités qui subsistent dans l’éducation, si c’est un parcours du combattant pour avoir accès à un logement décent, si l’emploi dans la Fonction publique est inaccessible à une partie de la population. Nous observons aussi que lorsqu’il faut faire des sacrifices en période d’austérité économique, c’est toujours ceux au bas de l’échelle, les plus vulnérables, qui sont les premiers touchés.

Par exemple, la pension de vieillesse qui est passée à l’âge de 65 ans en comparaison avec tous les salaires et avantages des parlementaires et des nominés politiques. En deuxième lieu, la société dans son ensemble enfouit davantage les personnes pauvres dans un ghetto par la stigmatisation, les préjugés et les actions paternalistes. En troisième lieu, il y a les personnes pauvres elles-mêmes. Cela demande beaucoup de courage, de soutien, de foi et de résilience pour briser des générations enchaînées dans la pauvreté. Ce n’est pas juste une question de volonté ; et bien souvent cela va au-delà d’une simple volonté.

?Le gouvernement se félicite du rôle de l’État-providence dans la lutte contre la pauvreté, en soulignant les transferts sociaux et les aides directes. Pensez-vous que ce modèle fonctionne encore ou qu’il entretient au contraire une forme de dépendance qui empêche les familles de s’en sortir durablement ?

L’État-providence a encore son rôle à jouer et il a toute son importance. Sauf que, comme je l’ai dit plus haut, cela demande un accompagnement holistique de la personne ciblée et une réelle volonté politique. Mais nous constatons que le fondement de l’État-providence commence à s’effriter avec l’abolition des prestations sociales et surtout avec la réforme de la pension sans consultation préalable pour accompagner ceux au bas de l’échelle.

?Le ministère a annoncé une révision des seuils de pauvreté pour mieux cibler les ménages en difficulté. Craignez-vous qu’il ne s’agisse là que d’un ajustement statistique plutôt qu’une réelle volonté de s’attaquer aux causes profondes de la pauvreté ?

La volonté de s’attaquer aux causes profondes de la pauvreté, selon moi, se traduirait plus par des actions concertées entre différents ministères ; une politique à visage humain et non pas une politique de deux poids, deux mesures ; où les plus faibles et les plus vulnérables sont au centre de la priorité du gouvernement.

?De nombreuses institutions et programmes – National Empowerment Foundation, National Social Inclusion Foundation, services sociaux – interviennent dans ce domaine. Est-ce que cette multiplicité d’acteurs ne crée pas plus de confusion que d’efficacité ? Pensez-vous qu’il faille un audit ou une refonte de ces structures pour garantir une meilleure transparence ?

Définitivement, le problème de pauvreté est devenu si aigu que non seulement cela demande une refonte des institutions et programmes sous l’égide du ministère de tutelle, mais aussi plus de moyens et de ressources à ce ministère pour être mieux armé pour combattre la pauvreté.

?Plus de 100 000 Mauriciens sont considérés comme vivant dans la pauvreté relative. Pensezvous que le pays a perdu une vision à long terme dans la lutte contre la pauvreté ?

Quelle serait, selon vous, la priorité absolue pour inverser cette tendance ? Oui, le pays a perdu le combat contre la pauvreté. Nous ne pouvons réduire les pauvres à des statistiques. La clef pour combattre la pauvreté est l’éducation et le logement. Or, c’est malheureux de noter que le gouvernement a aboli l’enseignement gratuit au pré-primaire et dans l’éducation supérieure à temps partiel.

De plus, il n’y a pas de politique claire et nette concernant le logement pour les plus démunis. La pauvreté se vit à l’ombre, au regard détourné de tous, dans un silence assourdissant, dans des drames quotidiens. La priorité absolue serait d’avoir le courage et la sincérité de voir la pauvreté en face dans toute sa laideur et la bouleversante histoire de chacun avec respect et empathie.

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