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Au cœur de la crise mauve

24 mars 2026, 05:00

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Le MMM traverse aujourd’hui une crise de celles qui ne surgissent pas par accident. Elles s’installent, sédimentent, se taisent… avant de revenir brûler ce qu’elles n’avaient fait qu’entamer. Ce n’est pas une simple querelle d’ego entre 16 élus dressés contre les deux Bérenger. C’est une répétition historique. Une combustion lente dont l’origine remonte, au moins, à 1993.

En août 1993, Paul Bérenger est évincé du gouvernement dirigé par Anerood Jugnauth, lui-même ancien du MMM. La fracture devient irréversible. En novembre, le parti se scinde. D’un côté, Bérenger. De l’autre, Prem Nababsing, Jean Claude de l’Estrac et plusieurs militants historiques, majoritaires au Bureau politique et au groupe parlementaire, mais minoritaires au comité central et à l’assemblée des délégués. Le cœur mauve bat alors en deux temps.

Très vite, le conflit dépasse les hommes et les femmes. Il devient existentiel : qui est le MMM? Qui en incarne la légitimité ? La réponse ne viendra pas du politique, mais du judiciaire. Saisie, la Cour suprême confie au juge Vinod Boolell le soin de trancher. Verdict : le nom, le symbole et la couleur mauve restent à Bérenger. Les dissidents doivent partir. Ils fondent le Renouveau militant mauricien. Ils adoptent le fuchsia, une déclinaison qui se voulait plus vive du spectre mauve.

Le 26 juin 1994, à Rose-Hill, ils lancent le RMM devant une foule revendiquée de 15 000 personnes. Autour de Nababsing/ de L’Estrac : Kailash Ruhee, Prem Koonjoo, Dharam Gokhool, Jérôme Boulle et d’autres encore. Tous jurent fidélité à «l’esprit du MMM». Tous se disent légitimes.

L’histoire sera implacable. Défaite en 1995 à la partielle de Rose-Hill. Le tandem rouge-mauve, James Burty David-Paul Bérenger, lamine le duo de L’Estrac-Shirin Aumeeruddy-Cziffra. Nouvelle défaite aux élections générales de décembre 1995. Puis dissolution. Disparition du RMM. Le MMM, lui, survit – mais amputé.

À bien voir, le jugement de la rupture de 1993 (rendu en février 1994 par le juge Vinod Boolell) n’a rien réglé. Il a figé le problème. Il a consacré une vérité dangereuse : au MMM, le pouvoir n’est pas seulement politique, il est identitaire. Et cette identité est indissociable d’un homme, qui est à la tête de son parti depuis 1969, sans intention de le quitter, du moins avant que les événements de la semaine dernière n’éclatent au comité central.

Depuis, chaque crise rejoue ce moment. 1983 : première implosion. 1993 : guerre des héritiers. 2018-2019 : rupture avec Ivan Collendavelloo, Steven Obeegadoo, Alan Ganoo et puis départs vers le MSM. 2026 : fracture ouverte entre Aadil Ameer Meea et Joanna Bérenger, sur fond de succession. Toujours le même schéma : centralisation du pouvoir, érosion du débat interne et, au bout, la question interdite – qui après Bérenger ?

La séquence actuelle est révélatrice. Un leader isolé, qui n’a que sa fille auprès de lui. Un Bureau politique en rupture. Un groupe parlementaire qui s’en affranchit. Un comité central qui ne lui est plus acquis. Des ministres qui choisissent le pouvoir plutôt que la fidélité. Et, en toile de fond, Navin Ramgoolam, arbitre silencieux d’un effondrement qu’il n’a pas provoqué directement, mais dont il bénéficie.

En 1993 déjà, la ligne de fracture portait sur l’alliance : rester au gouvernement avec le MSM ou basculer vers le PTr. Une majorité du Bureau politique voulait rester. Bérenger, minoritaire à ce niveau, s’appuyait sur le comité central. Il a alors porté le conflit devant la justice pour reprendre le contrôle du parti. Le droit a tranché. Mais le politique est resté en suspens.

C’est précisément ce qui rend la crise actuelle si dangereuse. Les mêmes questions ressurgissent : qui décide ? Le Bureau politique ? Le comité central ? L’assemblée des délégués ? Et surtout : qui détient, en dernier ressort, la légitimité ?

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse les personnes. C’est une lutte pour l’âme d’un parti. Hier comme aujourd’hui, le MMM se fracture sur la même ligne : rester fidèle à son histoire ou s’adapter au pouvoir.

Et c’est là que réside la tragédie. Le MMM a été créé pour combattre les logiques de pouvoir personnel. Il est devenu prisonnier de l’une d’elles. Un parti qui doit passer par la Cour suprême pour définir son identité est un parti qui a déjà perdu une part de lui-même. En 1993, la justice a tranché le droit. Elle n’a jamais guéri la blessure. Elle l’a refermée.

Aujourd’hui, elle se rouvre. Plus profondément. Plus dangereusement. Car le MMM de 1993 pouvait encore survivre à une scission. Celui de 2026, affaibli, rétréci, vidé de ses cadres, bien bien loin des 48 % ou 25 % de l’électorat mauve (dont une majeure partie serait des Bérengistes purs et durs ?) n’a peut-être plus cette capacité. L’histoire ne se répète pas. Elle insiste.

Au MMM, le feu n’a jamais été éteint. Il couvait depuis 1993. Aujourd’hui, il reprend. Et cette fois, ce n’est pas seulement un parti qui risque de se diviser. C’est son cœur même – ce cœur mauve – qui pourrait se déchirer une énième fois.

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