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“Nous sommes désespérément à la recherche de main-d’oeuvre”

23 août 2006, 00:00

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● Quel constat faites-vous de l’état actuel de l’industrie du textile-habillement ?</B>

Je pense qu’il ne faut pas considérer le textile-habillement en tant qu’industrie. Nous devons le catégoriser en trois segments. Le premier comprend les sociétés hongkongaises venues s’installer à Maurice au début des années 80 pour profiter de nos quotas. Une fois les quotas arrivés à terme, ces usines sont réparties en de grands groupes tels Novel et Sinotex. Nous avons dû accepter cet état de choses même si ces groupes représentaient le tiers de notre production globale.

Le deuxième segment qui ne marche pas très bien lui aussi est l’activité du pull-over. C’est une opération qui nécessite à la fois une main-d’œuvre importante en sus de machineries de haute technologie. Elle demande des investissements massifs et beaucoup de design input. Ce segment est arrivé à la fin d’un cycle. Il y a certes des exceptions avec des entreprises qui ont investi dans les équipements et qui ont de bons designs.

Le segment qui est en train de très bien faire est celui du t-shirt et du sportswear. Le t-shirt est devenu carrément une industrie de la mode. Il y a une douzaine d’opérateurs dans ce secteur qui sont en train de très bien faire.

Nous avons augmenté nos exportations dans cette catégorie de produits. Le denim aussi est une activité qui se porte très bien en ce moment.

● <B>Quels sont nos avantages comparatifs pour rester compétitifs dans ces segments ?</B>

A Maurice, nous avons pu établir nos marchés niches avec un certain succès. Nous sommes de très bons fournisseurs. Nous avons des avantages que même les plus gros producteurs comme la Chine et l’Inde n’en ont pas. Notre délai de livraison pour une commande se situe entre trois à quatre semaines.

Nous produisons la meilleure qualité au monde. La distance entre Maurice et l’Europe, notre marché principal, est beaucoup plus courte que celle entre la Chine et le Vieux Continent. Cela donne à Maurice un avantage considérable, surtout lorsque les marchandises sont expédiées par avion.

● <B>Sommes-nous à exploiter ces avantages au mieux?</B>

Je pense que nous le sommes. En sus de ces avantages, nous avons aussi des rapports commerciaux uniques avec nos principaux acheteurs. Nous maintenons des comptes ouverts avec ces derniers. Nous n’insistons jamais pour des lettres de crédit avant l’expédition des marchandises. En Inde et en Chine, aucune commande ne peut être considérée en l’absence d’une lettre de crédit.

Cela nous donne beaucoup de flexibilité : des délais de livraison courte, une excellente qualité et des comptes ouverts. Notre capacité de tirer profit de cette flexibilité a permis aux entreprises bien établies tels le Star Group, la Compagnie mauricienne de textile (CMT), Soniawear, et Worldknit de connaître le succès. Nous sommes à accroître nos exportations et nous réalisons des bénéfices très intéressants. En même temps, nous continuons à créer de nouveaux emplois. Notre expansion, toutefois, est sérieusement affectée par le manque de main-d’œuvre.

● <B>L’industrie vient de perdre quelque 25 000 pairs de bras et vous dites que vous ne trouvez pas des gens pour travailler. N’est-ce pas là un paradoxe ? </B>

La plupart des gens qui ont été licenciés étaient employés par les entreprises hongkongaises. La plupart d’entre eux étaient déjà âgés de plus de quarante ans. Il est très difficile de recycler des personnes qui ont dépassé le seuil de quarante ans. Ces gens-là ont préféré rester à la maison que de retourner travailler dans le textile.

Nous sommes désespérément à la recherche de main-d’œuvre. La plupart des grosses entreprises vous diront la même chose. Nous importons autant que nous pouvons.

Mais ce ne sont pas uniquement les opérateurs formés dont nous avons besoin. Nous manquons aussi de cadres au niveau du management. Cela est encore plus difficile à trouver. Nous ne pouvons pas faire venir des managers de l’Inde ou de la Chine. Il nous faut des managers locaux qui comprennent ce que nous faisons et qui partagent la même culture de travail que nous.

Vous ne pouvez pas non plus recruter des managers dans des agences de recrutement. Vous pouvez embaucher plus facilement un machiniste formé ou un knitter. Mais il n’est pas toujours aisé de trouver des managers et sous managers pour gérer l’usine. C’est là notre principale contrainte du moment. Le gouvernement fait preuve de beaucoup de compréhension et nous permet de faire venir des travailleurs de l’étranger. Mais remplir les postes de middle management et de top management demeure notre plus gros souci.

Nous avons besoin de spécialistes en informatique, des responsables de laboratoire, des knitting managers, des dyeing managers et des cadres pour diriger les départements de la qualité et de la production, entre autres. Ces gens-là doivent généralement être des Mauriciens.

<I>“Si les Chinois laissent leur monnaie s’ajuster aux forces du marché, je suis sûr qu’ils ne seront plus aussi compétitifs dans le textile qu’ils le sont actuellement.”</I>

● <B>Quelles sont les forces sur lesquelles l’industrie doit se bâtir pour assurer sa pérennité ?</B>

La force concurrentielle de l’industrie doit se bâtir à partir des valeurs déjà établies, c’est-à-dire des délais de livraison courts. Nous avons d’autres avantages naturels en termes de distance, en comparaison à nos principaux concurrents. Nos liens avec nos acheteurs sont excellents. Nous entretenons de bonnes relations et il existe une bonne coordination entre nous. Nous ne sommes pas compétitifs au niveau des prix. Mais nos acheteurs sont disposés à payer une prime pour la qualité que nous leur proposons. Ils reçoivent leurs produits à temps et n’ont pas à soutenir de gros stocks de marchandises.

Nous expédions beaucoup de produits par avion. La plupart des vêtements que nous fabriquons sont des produits de mode qui sont à forte valeur ajoutée. Le fret aérien n’est pas un facteur qui pèse très lourd dans le coût total du produit.

Certes, beaucoup de nos produits sont aussi expédiés par voie maritime. Mais les vêtements de mode utilisent principalement l’aérien pour arriver chez les clients. Les tendances évoluent rapidement et il faut des délais de livraison plus courts. Nous pouvons réagir aux conditions changeantes à n’importe quel moment.

● Qu’attendez-vous de l’État pour que se créer les conditions de réussite ? </B>

Le gouvernement devra continuer à nous soutenir en termes d’infrastructure, telles des facilités portuaires et aéroportuaires à des coûts compétitifs. Le coût des services tels l’eau, l’électricité et le tout-à-l’égout devra être maintenu à des niveaux compétitifs également.

La Banque de Maurice devra continuer à maintenir un taux de change compétitif. C’est là une condition essentielle de survie de l’industrie. Sans cela, nous allons disparaître. La monnaie chinoise est sous-évaluée par environ 40 %. Nous ne voulons pas d’une dévaluation de notre roupie, mais lorsque nous faisons face à des pays qui maintiennent leur devise à un niveau aussi bas, il nous faut réagir et trouver un certain équilibre au niveau du taux de change.

La valeur de la monnaie chinoise est un facteur très important sur le marché mondial. Les Chinois ont commencé à faire certains ajustements sur ce plan, mais c’est encore trop peu pour créer un certain impact. La principale source de compétitivité de la Chine est la valeur de sa monnaie. Si les Chinois laissent leur monnaie s’ajuster aux forces du marché, je suis sûr qu’ils ne seront plus aussi compétitifs dans le textile qu’ils le sont actuellement.

● <B>Sommes-nous loin de la récession qui a frappé le textile-habillement ces dernières années ? </B>

Je dirais plutôt que nous prévoyons une forte croissance dans les segments dans lesquels nous sommes forts. Les autres segments sont morts. Les gens pensent que c’est la fin du textile à Maurice parce que nous avons perdu 25 000 emplois et deux tiers de notre production. Mais il s’agissait des entreprises qui étaient venues pour tirer avantage de nos quotas.

Des groupes comme Star, CMT et WorldKnit sont restés et ont continué à s’agrandir. La question de reprise s’applique à un cas de figure où il y avait un déclin. Mais il n’y a jamais eu de déclin dans nos activités. Nos exportations ont été à la hausse chaque année. Nous espérons continuer sur cette voie. Nous continuons à investir massivement dans de nouvelles technologies pour demeurer compétitifs.

<I>“Nous sommes de très bons fournisseurs. Nous avons des avantages que même les plus gros producteurs telles la Chine et l’Inde n’ont pas.”</I>

● <B>Quelles sont les données sur le marché mondial de l’habillement avec la Chine comme concurrente?</B>

Je suis d’avis que l’influence de la Chine va diminuer. Il y a eu un premier impact et nous avons survécu. Je ne crois pas que les Chinois vont nous prendre les choses que nous faisons aussi longtemps que nous les faisons de manière correcte.

C’est faux de dire que le segment de l’industrie locale qui faisait bien était en récession. La perception tellement répandue que le textile est une industrie en voie de disparition fait que nous avons des difficultés à recruter des gens dynamiques.

● Comment mesurez-vous les produits mauriciens par rapport à ceux fabriqués en Inde, au Pakistan et au Bangladesh, entre autres ?</B>

Leurs produits et les nôtres sont différents. Ils sont de bons producteurs à bas coûts. La qualité et la gamme de produits que nous faisons nous donne un gros avantage sur eux. Les prix ne sont pas un facteur déterminant à ce niveau.

● <B>Quelle est la part de la qualité du tissu dans la qualité du produit fini ? </B>

Il n’y a pas que la qualité, mais aussi la variété des tissus. Nous avons recours à des mélanges. Nous n’utilisons plus le coton à 100 % dans la fabrication. Les autres intrants de tissus sont à haute valeur ajoutée. Ils demandent toutefois un équipement plus sophistiqué pour être traités. C’est la raison pour laquelle nous sommes en train d’investir dans de nouvelles machines. C’est ça notre force. Nous allons continuer à l’aiguiser.

Nous ne pouvons pas faire de la compétition dans le marché de masse des produits à bas coûts. Nous devons chercher des niches. Il nous faut toujours innover et trouver de nouveaux designs. Nous avons commencé à mettre beaucoup de design dans nos produits au lieu d’attendre que le client en apporte.

<I>Propos recueillis par</I> <B>Akilesh ROOPUN</B>

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