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“L’Express” d’Emmanuel Juste
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“L’Express” d’Emmanuel Juste
Emmanuel Juste nous a quittés. Nous le pensions, à tort, increvable. Il nous faut désormais imaginer l’île Maurice, se perpétuant sans que son chantre, le plus doué, cogite ses faits et gestes les plus significatifs, afin de pouvoir les conter, demain ou après-demain, aux enfants en train de naître aujourd’hui afin qu’ils puisent aimer notre île Maurice autant que ce conteur né l’a aimée et même idolâtrée.
C’est l’inoubliable et ô combien délicat poète, Jean Claude d’Avoine, qui introduit son frère en poésie, Emmanuel Juste, à “l’express” de cet autre écrivain talentueux qu’est Philippe Forget. Jean Claude se voit confier la tâche la plus périlleuse qui peut se concevoir dans la presse mauricienne : la succession littéraire et rédactionnelle de Pierre Renaud, notre dernier Prince des Poètes, dont le talent le plus précieux est incontestablement de transformer en poésie mallarméenne tout ce qu’il écrit, y compris de simples consignes, laissées au chef d’atelier, l’inoubliable, Roger Bonafaire.
Pour avoir vécu à l’ombre du Grand et Génial Malcolm de Chazal, ingénieur et Meter Reader au Bureau du Téléphone, cet ancêtre de la Mauritius Telecom, Emmanuel Juste ne nourrit aucun complexe d’infériorité à travailler aux côtés de nos poètes et écrivains les plus talentueux et les plus subtils. S’il est aussi poète, mais une poésie qui éclate comme des coups de feu, une poésie qui fusille ou qui martèle, il est aussi un enfant du Port-Louis, que dis-je du Port-Louis, du Ward IV. Il est un petit Portlouisien, dans les veines duquel coule l’encre sanguine ayant animé la pensée et l’œuvre d’un Rémy Ollier, d’un Raoul Rivet, d’un Marcel Cabon. Et puis, ses condisciples veillent au grain et lui interdisant toute compromission avec l’ennemi ancestral. Ils se nomment Rivaltz Quenette, Edouard Maunick et tous ces Portlouisiens anonymes mais enracinés dans une lutte revendicative qui leur interdit de courber leur “front brun que la Liberté a peint des couleurs de son soleil”.
Emmanuel Juste collabore pour commencer aux pages culturelles confiées à Jean Claude d’Avoine, après le décès de Pierre Renaud. A “l’express” nous commençons à nous habituer à sa présence réconfortante et rassurante. C’est encore le journalisme sans ordinateur, confiant à des bouts de papier le paragraphe manquant pour remplir une colonne, ou encore la légende d’un cliché, quand ce n’est pas le titre ou le chapeau de l’article, à rédiger à la fin du texte car le résumant. Les maquettistes et autres “compositeurs” de textes s’habituent assez vite à cet écrivain doué et talentueux, capable en cinq minutes de rédiger un ou deux paragraphes pour parfaire la longueur d’un texte ou pour remplir un hors texte, en narrant une anecdote, puisée d’un réservoir personnel et inépuisable d’histoires sur Maurice, sur Port-Louis et ses fantômes, ses personnages célèbres et pittoresques, son folklore, son patrimoine.
Philippe Forget apprécie au plus point ce collaborateur infatigable et toujours capable, au pied levé, de pondre une page “magazine” qu’on ne trouve que dans la page 3 de “l’express” d’alors.
Rien d’étonnant donc à ce qu’Emmanuel Juste remplace un beau jour Jean Claude d’Avoine. Les journalistes apprécient davantage encore ce grand frère, sachant si bien partager leurs angoisses quotidiennes des pages de journal à remplir. Il est toujours de bon conseil. Il connaît à tout moment quelqu’un pouvant donner un avis autorisé sur telle ou telle décision. Il connaît par cœur l’histoire politique de Maurice, depuis 1948, depuis l’élargissement du cens électoral. Derrière Rozemont, Seeneevassen, Millien, Guy Forget, Guy Balancy, il a été de tous les combats en faveur du suffrage universel, du socialisme, de l’indépendance. Il porte, dans son cœur, les aspirations les plus chères d’une population, avide de s’emparer de sa part de pouvoir politique, de se faire connaître, de se faire respecter.
Emmanuel Juste signera les plus belles pages dossier de “l’express” des années 1980. Il se choisit un compagnon de route en la personne du photographe Philippe Christian. Ensemble, ils arpenteront l’île Maurice profonde, s’arrêteront ici ou là pour recueillir les confidences d’un charbonnier, d’un pêcheur à la senne, d’un ferblantier, d’un tombaliste, d’un fossoyeur. C’est l’appréciable et inestimable revers du journalisme, rapportant les propos des grands de notre pays. Emmanuel Juste c’est plutôt et par préférence la voix des sans voix, celle des humbles, celle ayant tenu à accorder des funérailles populaires à Rozemont, à Seeneevassen.
La vieille maison en bois et à étage de la rue Brown-Sequard, Port-Louis, n’est plus, comme Emmanuel. Subsistent toujours ses mots sonores martelant ses textes, ses pages dossier où il fait revivre des pans entiers de notre histoire, de notre folklore, des charmes de notre vie créole.
Emmanuel Juste n’est plus. Ses pages journalistiques demeurent. Puisse “l’express” les recueillir en un volume de pages choisies et nous les offrir afin que perdure le plus longtemps possible le souvenir d’un compagnon de travail et d’écriture que nous n’avons pas su estimer à sa juste valeur mais qui demeure un de nos poètes les plus féconds et les plus… justes.
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