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“Babel”

18 mai 2007, 00:00

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“ …Et l’Éternel dit : allons, descendons et brouillons leur langage pour qu’ils ne se comprennent plus entre eux ! Et l’Éternel les dissémina loin de là sur toute la terre ; ils cessèrent donc la construction de la ville. C’est pourquoi on l’appela Babel parce que là, l’Éternel avait confondu le langage des hommes de toute la terre, et c’est à partir de là qu’il les a dispersés sur toute la terre (Genèse 11.7-9).”

Alors que le XXe siècle était encore dans sa jeunesse, le cinéma muet était d’une certaine façon un art universel et une langue unificatrice ; un autre édifice qui s’écroula avec l’avènement du cinéma parlant. Voilà comment tout ce qui est censé (progrès technologiques) améliorer notre compréhension du monde et nous rapprocher finit le plus souvent par avoir l’effet contraire. Il est essentiellement question d’incompréhension(s) et de divisions dans Babel, film en quatre langues – Anglais, Espagnol, Arabe et Japonais – d’Alejandro González Iñarritu.

Ce cinéaste mexicain et son collaborateur, le scénariste Guillermo Arriaga sont connus pour leur façon d’entrecroiser plusieurs récits désarticulés réunis par un seul événement dans un même film (Amours Chiennes, 21 Grammes). Cette fois, ils brassent encore plus large, reliant quatre familles sur trois continents dans une variation sur ce qu’on appelle “l’effet papillon”. Le battement d’ailes du papillon étant en l’occurrence cette mauvaise idée qu’a un paysan marocain de confier une carabine à longue portée à ses deux gamins. Son geste affectera les vies de sa famille ; d’un couple de touristes américains, Richard et Susan Jones (Brad Pitt et Kate Blanchett); d’une Mexicaine travaillant comme bonne aux États-Unis et des deux enfants dont elle a la charge, ainsi que celle d’une adolescente japonaise sourde-muette et mal dans sa peau qui vit à Tokyo. En tout, 24 événements racontés dans un désordre qui pourrait n’être qu’apparent pour peu qu’on se donne la peine de revoir ce film. Il y a grâce à ce désordre, un “suspense” que le spectateur finit par se créer en arrangeant les éléments du puzzle. Il y a aussi l’émotion qui monte en puissance au fur et à mesure que défilent les épisodes élégamment raccordés par une séquence ou une image.

Ainsi, on passe sans cesse du désert marocain à San Diego aux États-Unis, puis de nouveau au Maroc, puis au Mexique, puis à Tokyo, puis de nouveau au Mexique, etc. Les contrastes sont ici d’autant plus saisissants qu’Alejandro González Iñarritu filme chacun de ces pays comme l’aurait fait un réalisateur indigène. L’un des plus beaux passages est certainement le Mexique vu par deux très jeunes américains, mais on retiendra surtout de ces images qu’elles parlent de mal-être, de souffrance et d’incommunicabilité, avec ça et là, quelques petits instants d’un bonheur fugitif.

Quelque chose unit dans leur détresse ces paysans marocains (Mustapha Rachidi, Said Tarchani et Boubker Ait El Caid) accusés de terrorisme à cause d’un bête accident, à cette bonne mexicaine (Adriana Barraza) qui se fait traiter comme une criminelle. Ils sont dans les deux cas victimes d’un système qui ne s’intéresse qu’aux riches américains et d’une communication qui sacrifie à l’hystérie parce que celle-ci se vend bien. Et, ils se retrouvent face à une barrière du langage qui est aussi hermétique que celle à laquelle se heurte Chieko (Rinko Kikuchi), la jeune japonaise. De l’autre côté de cette barrière, on trouvera l’égoïsme de ceux qui ont tout.

Il y a dans Babel, comme une froide colère contenue dans l’apparente frivolité d’un exercice d’écriture ; avec derrière ces gesticulations futiles, un discours d’une grande importance.

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