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Être artiste à vingt ans, entre ironie et angoisse

24 juillet 2005, 20:00

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En montrant une large sélection de très jeunes artistes de toutes origines, la Fondation Cartier propose une exposition plaisante et d?une cohérence inattendue : l?heure est à l?ironie masquée et aux détournements subtils. Le principe est simple, la réalisation difficile : tenter un instantané de la jeune création plastique en réunissant des artistes âgés de 20 à 25 ans. Il faut une connaissance précise des situations, et donc des informateurs attentifs partout. Il faut aussi un lieu vaste et modulable.

Pour la deuxième condition, la Fondation Cartier convient d?autant mieux que le sous-sol a été habilement découpé en cellules. Pour la première, il a fallu concevoir un système de sélection : un appel d?offres pour des dossiers (1 200 ont été examinés) et les propositions parrainées par des artistes reconnus (36 de toutes nationalités) ont abouti à la sélection de 58 peintres, photographes et vidéastes et, pour les Soirées nomades, de 109 performers, acteurs ou musiciens. Ceux qui sont exposés sont de vingt-trois nationalités différentes, ceux des Soirées sont au nombre de seize.

La géographie actuelle de l?art est respectée : un ensemble européen, un autre américain, une présence asiatique, mais aussi latino-américaine et africaine. Les artistes français bénéficient d?un traitement plus généreux que celui que leur réserve d?ordinaire le marché : 12 dans l?exposition, 70 dans les Soirées. La répartition entre sexes vaut aussi mention : trente-six plasticiennes sur cinquante-huit exposants, voici qui indique la part croissante de la création féminine ? un fait qui se vérifie aujourd?hui dans les écoles d?art.

Comme toute opération de ce type, une biennale de Venise par exemple, J?en rêve peut être attaquée pour ses préférences et ses refus, ceux des commissaires et ceux des ?parrains?. Ceux-ci, de Nan Goldin à Daniel Buren, de Lou Reed à Mathilde Monnier, d?Alain Bashung à Chéri Samba, ont adopté des lignes de conduite différentes, les uns défendant les pratiques et les techniques qui leur sont familières, d?autres prenant le risque de l?écart. Bernard Piffaretti, peintre, propose Roxane Borujerdi et Victoire Gounod, vidéastes. Fabrice Hyber se souvient de son goût d?autrefois pour la peinture pour soutenir Elodie Lesourd. On est moins surpris que Raymond Depardon se soit intéressé aux clichés de Jonas Bendiksen. Quant à Gary Hill, il a trouvé tout près de lui : sa fille Anastasia, dont le film n?est cependant pas le plus convaincant de la sélection, prévisibles images de ballons dans le ciel.

D?un tel projet, placé sous le signe de la variété et menacé par l?obsession de l?inaccessible exhaustivité, on n?attend, en principe, que le plus complet éclectisme. Or J?en rêve séduit d?autant plus qu?elle manifeste une sorte d?état d?esprit partagé, indépendamment des nationalités et des techniques. Reste à le définir.

Le plus simple est de commencer par ce que dit des photographies de Simon Boudvin leur parrain, Giuseppe Penone : ?L?apparent naturel que nous pouvons observer dans son oeuvre cache toujours quelque chose d?inattendu, d?anormal, une possibilité d?absurde.? A première vue, ses photos, assez souvent aériennes, montrent des métropoles, des maisons, des stades. On se croit du côté du documentaire sociologique, genre dominant depuis quelques années et qui a pris le pouvoir en tirant parti d?une envie de réalité que l?art n?avait plus guère satisfaite depuis le minimal et le conceptuel.

Or les images de Boudvin sont de faux documents. Les vues aériennes révèlent des immeubles en travers des avenues, un cratère troue la pelouse d?un stade, un immeuble prend appui sur deux toits de manière improbable. Autre exemple : Angelika Markul, polonaise. Sa vidéo a l?air d?un documentaire sur les plantes tropicales carnivores. En vérité, ce sont des images fabriquées dont se dégage une désagréable inquiétude.

<B>Quelque chose ?qui ne va pas? </B>

Toutes les techniques peuvent servir à inoculer ce trouble. Ce peut être la photo avec Jonas Bendiksen, Sarah Anne Johnson, Liang Yue, Clémence Perigon, Ted Partin et Wendy Red Star, parce qu?il y a toujours quelque chose ?qui ne va pas? dans leurs images, un corps, une lumière, une attitude, un détail. La vidéo s?y prête quand des énigmes l?habitent, comme l?ont compris Yaima Carrazana Ciudad et Victoire Gounod.

En peinture, hybridations et superpositions sont de rigueur et l?on sent de la jubilation dans les créations indéfinissables et ironiques de Christian Curiel, Xenia Gnilitskaya, Liliane Phung et Nicolas Pol. Quant à l?installation de Ham Jin, elle s?attaque au regard : questions d?échelles, d?aveuglement, de visibilité.

Ces travaux affectent une apparence tranquille de représentation de la réalité, occidentale et dénuée de pittoresque, et contiennent quelque part, en surface ou en profondeur, un facteur de perturbation.

Il peut être de l?ordre du détail incongru, de l?artifice à peine perceptible ou, plus brutalement, du renversement de l?ordinaire en absurde, du paisible en tragique.

Cette stratégie de la perversion et de la catastrophe a pour modèle - si l?on peut dire - le virus ou l?attentat. Le premier pervertit instantanément mémoires et systèmes, les rend inopérants en une fraction de seconde. Le second projette de façon aussi brève et imprévue la destruction dans le quotidien, la rage et la mort dans l?ordre et la vie. Walter Benjamin a reconnu dès les années 1930 la puissance d?une esthétique du choc dont il rendait Dada en grande partie responsable.

Aujourd?hui (et alors que Dada n?a jamais été aussi présent dans les musées et les livres), elle semble absolument actuelle : parce qu?elle répond à l?actualité politique, justement, et à l?inquiétude qui naît chaque fois qu?un événement rappelle à l?Occident que le désastre peut faire irruption sans cesse.

Mais elle y répond en tenant ce présent à distance ? dérision, ironie, burlesque. Inutile d?ajouter de la noirceur à un monde funèbre, semblent penser les invités de J?en rêve. Au dénombrement et à la description des douleurs de la planète, ces artistes de 25 ans préfèrent la légèreté railleuse. Sans illusions, ils rient de la catastrophe. Peut-être justement parce qu?ils ont 25 ans.

<B>Philippe DAGEN

© Le Monde 2005. Distribué par

The New York Times Syndicate<B>

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