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À Kfar Darom, les colons juifs y ont cru jusqu?au bout

15 août 2005, 00:00

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Comme en toutes choses, Aron Jian a demandé conseil à son rabbin. Ce dernier l?a rassuré, et Aron l?a écouté. ?J?ai acheté 17 000 plants de tomates-cerises ; je dois les recevoir le 14 août. Je commencerai à planter le 15? , assure le jeune agriculteur. Ce père de famille de quatre enfants est sur le point d?être évacué de la bande de Gaza, et son unique serre devra être abandonnée.

Mais le colon religieux, fils d?une famille ultraorthodoxe de Jérusalem, croit aux ?miracles? et n?envisage pas de partir, ni de gré ni de force, contrairement aux agriculteurs de Peat Sade qui ont déjà quitté les lieux. Son obstination à nier l?imminence du retrait israélien est typique de la population de Kfar Darom, une enclave radicale fichée dans le coeur de Gaza. Il y a quelques mois, dans un mélange de défi et de conviction, les habitants n?ont pas hésité à inaugurer une nouvelle synagogue ; elle sera détruite, comme tous les lieux de culte des colonies.

Régulièrement visée par des attaques palestiniennes, Kfar Darom est reliée aux autres colonies du territoire par une courte route sécurisée. Ultraprotégés, ses alentours immédiats ont été vidés de toute présence palestinienne. Les rares maisons arabes encore debout sont criblées de traces de tirs. L?isolement de Kfar Darom lui vaut même la présence d?une tour de garde d?une vingtaine de mètres de haut, plantée au pied de l?usine de conditionnement de légumes Alei Katif, où Aron et nombre d?agriculteurs du Goush Katif viennent écouler leurs produits et qui devait fermer ses portes dimanche.

L?accès aux serres, construites hors de la première clôture de la colonie, passe par des chemins sablonneux, sous la protection omniprésente de l?armée. Pour cultiver ses quelques centaines de mètres carrés, Aron a choisi un endroit isolé, mitoyen d?habitations palestiniennes. Il y a un an, après d?âpres discussions, il a obtenu de l?armée qu?une barrière électronique protège son installation. ?Personne ne voulait venir terrasser mon terrain, mais finalement le miracle s?est produit et ma première récolte a donné 20 tonnes : un don du ciel? , s?extasie-t-il, avec la tranquille assurance qu?il met en toutes choses.

Ses tomates biologiques, vendues en barquettes de 250 g sur les marchés français, sont estampillées ?made in Israël? , sans allusion à Gaza. Malgré la vie sans luxe apparent qu?il partage avec sa femme et leurs enfants dans un double mobile home, Aron ne pourrait pas nourrir sa famille avec cette seule activité. Il s?assure un complément de revenus en supervisant 2 hectares de serres pour Alei Katif.

Avec près de 200 salariés, l?entreprise, créée il y a 16 ans, s?affiche comme le plus gros employeur du Goush Katif. L?usine a fondé sa réputation sur la kashrout (conformité aux règles alimentaires du judaïsme) des produits qu?elle livre dans tout le pays et à l?étranger. Quinze mille salades garanties kasher en sortent tous les jours. Avant la plantation, pendant la pousse et avant la récolte, la terre et les légumes sont scrupuleusement examinés par un rabbin.

Raisons sécuritaires

Même avant l?Intifada, Kfar Darom a toujours refusé d?employer des Palestiniens, pour des raisons sécuritaires et idéologiques. ?On ne va pas donner du travail à nos ennemis? , résume Meir Picard, en parfait stéréotype du colon radical, convaincu de la justesse de sa cause. Arrivé il y a deux ans dans la colonie ?par solidarité?, il vit en famille dans un mobile home flanqué d?une pièce en béton, où tous se réfugient ?en cas d?attaque? .

Cet opposant farouche au projet de retrait est assigné à résidence depuis quatre mois, pour sa participation à une manifestation antipalestinienne. Aux salariés qui lui posent des questions sur ?l?après-désengagement? , le jeune homme barbu répond simplement de ?ne pas s?inquiéter? . ?Des milliers de gens vont venir nous soutenir ; l?armée ne pourra pas nous dégager? , soutient-il.

Pourtant, le souffle du retrait a atteint Kfar Darom. ?L?un des agriculteurs avec qui nous travaillons a fondé une association pour récolter des fonds afin d?acheter les semences, car les banques ne prêtent plus d?argent? , reconnaît Meir Picard. L?air de rien, Aron croit savoir que, malgré sa toute récente installation en tant qu?agriculteur indépendant, il toucherait des indemnités. Les plus inquiets sont finalement les Népalais qui travaillent pour Alei Katif. ?Vous croyez qu?on aura du travail ailleurs dans le pays ?? , s?inquiète Sitta, arrivée de Katmandou il y a six mois. Aron élude la question.

Stéphanie LE BARS © 2005 Le Monde News Service Distribué par The New York Times Syndicate

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