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«Veut-on légaliser la violence?»
● Quelle est la définition des droits de l?homme ?
Il faut plutôt le voir en termes d?une liste de droits et de libertés que nous avons de par le fait même d?être des humains. L?état, dans lequel on vit, se doit de garantir cette série de droits et de libertés concrètes.
● Mais est-ce que dans les faits, l?état nous garantit ces droits ?
Dans les faits non, parce que dans toute société, il y a la pauvreté par exemple. Et pourtant il y a des conventions des Nations unies sur les droits sociaux et économiques. Mais ce ne sont pas des droits que des états sont nécessairement capables de garantir même si la volonté politique est là. Mais même si un droit n?est pas garanti dans les faits, cela ne veut pas dire que ce n?est pas un droit. Et beaucoup de droits qui se trouvent dans la Charte des Nations unies se trouvent aussi dans notre Constitution. Le droit humain est aussi indivisible et universel. Même si un droit n?est pas inscrit dans les lois d?un pays, tous les pays membres des Nations unies sont supposés garantir ces droits à leurs citoyens.
● Et que se passe-t-il si ce droit qui n?est pas inscrit dans la Constitution d?un pays, est violé ?
Le droit international a évolué et c?est désormais clair que les Nations unies vont intervenir si nous nous retrouvons dans une situation où il y a une violation massive des droits de l?homme. Des crimes contre l?humanité ou un génocide par exemple.
● Oui, mais les exemples que vous donnez sont des extrêmes. Qu?en est-il des violations d?autres droits ?
Par exemple, il y a la Commission des droits de l?homme des Nations unies que nous avons saisis pour démontrer qu?à Maurice, il y aurait des violations graves des droits garantis par les Nations unies et même dans nos lois mais qui ne sont pas respectés. Mais il faut utiliser tous les remèdes au niveau national avant de saisir les instances internationales. Il ne faut surtout pas oublier notre Cour suprême !
● Pourquoi est-ce que des droits garantis par la Constitution ne sont pas respectés ?
Mais parce que notre société, comme toutes les sociétés, a beaucoup de contradictions. Et cela vient de notre histoire. Notre société est une société de classes et il n?y a pas d?égalité sociale. Et les forces de l?ordre ont un pouvoir assez spécial vis-à-vis des individus. Les forces armées doivent être au service de la société civile mais elles ont leurs propres pratiques que certains appellent une culture. Les Américains disent qu?ils sont fiers de leur armée mais le traitement infligé aux détenus à la prison Abu Garib a montré comment l?armée américaine traite ses prisonniers. Il y a toujours un discours officiel et il y a aussi la réalité.
«Vous trouvez normal qu?une personne confess un crime qu?elle n?a pas commis juste pour qu?on cesse de la frapper. Alors que le vrai coupable court toujours ? »
● Est-ce donc une fatalité que la police, au lieu de servir la société civile, pense que son rôle est de sévir ?
Non, ce n?est certainement pas une fatalité. Les brutalités policières démontrent le rapport de forces dans une société. Si notre société n?attache pas beaucoup d?importance à la dignité de la personne ? qu?elle soit un chômeur, pauvre ? et qu?elle ne réalise pas que cet individu a des qualités qu?il ne faut pas violer, c?est un problème d?éducation. Il faut une compréhension de ce que c?est un être humain, et quels sont ses droits dans une société civilisée. Et il faut le dire ; il y a beaucoup de policiers qui aident les gens en difficulté. Et autant que cela est vrai, il y en a aussi d?autres qui se servent de violence, de menaces et de chantage pour extraire des informations de ceux sous leur contrôle.
● Est-ce qu?en général, il y a une plus grande prise de conscience des droits humains à Maurice ?
Il y a eu des développements très importants à Maurice récemment. Oui, il y a des institutions et des politiciens qui pensent que les droits de l?homme doivent faire partie intégrante du fonctionnement de notre société. Mais en même temps, et c?est malheureux, il y a une confusion dans l?esprit du public que les droits de l?homme ne s?appliquent pas à ceux qui sont détenus par la police. On pense que c?est normal qu?ils soient battus par la police et ce malgré que cela viole plusieurs droits constitutionnels aussi bien que des engagements pris par la signature des traités internationaux. C?est important de trouver des coupables mais par des moyens légaux. L?état ne peut pas réagir par la violence. La violence est illégale selon nos lois, mais en même temps, les forces de l?ordre l?utilisent.
● Est-ce que l?affaire Kaya a aidé dans cette prise de conscience ?
Oui car il y a eu une réaction massive contre sa mort. Ce que cette affaire a mis en exergue aussi, c?est quand une personne est arrêtée, elle est sous la protection de la police, et pas pour se faire tuer.
● Toujours est-il que la majorité du grand public estime que c?est normal que les suspects sont violentés?
Ils ont tout faux. Nous vivons dans un état de droit et nous ne pouvons laisser les prévenus entre les mains d?un policier qui décidera s?il utilisera la violence ou pas. Est-ce qu?il y a quelqu?un à Maurice qui sera d?accord pour légaliser la violence policière ? Je ne pense pas.
● Un avocat m?a déjà dit qu?une confession ne se recueille pas autour d?une tasse de thé?
(Hésitations?) Un démenti non plus ne se recueille pas autour d?une tasse de thé. Vous trouvez normal qu?une personne confesse un crime qu?elle n?a pas commis juste pour qu?on cesse de la frapper ? Alors que le vrai coupable court toujours ?
● Cela fait déjà un moment que vous vous élevez contre ces pratiques. Avez-vous l?impression de crier dans le désert ?
Pas du tout. Quand vous voyez le nombre de plaintes que les avocats et la Commission des droits de l?homme reçoivent, on doit réaliser que malgré l?impression que le public soit favorable à la brutalité policière, les proches des victimes de brutalités ne sont pas d?accord avec cette pratique.
● Les autorités sont-elles conscientes de ce problème ?
Ah oui. La semaine dernière, il y a eu une mission organisée par le ministère de la Justice sur la question. Ils ont rencontré les juges, magistrats, avocats et parlementaires. Les deux experts qui étaient là ? le professeur Ghutto et une représentante des droits de l?homme pour l?Afrique australe ? ont été choqués durant leur rencontre avec la police quand les officiers supérieurs leur ont dit que s?ils ne frappaient pas, ils seraient dans l?incapacité de résoudre les cas ! Ces policiers ont aussi ajouté que leur pratique ne s?appelle pas la torture. Pour eux, quelques gifles, et un coup de poing ne s?apparentent pas à la torture. Ils pensent que la brutalité est une méthode de travail.
«Il faudrait une volonté politique pour se débarrasser de ce sentiment d?impunité quand il s?agit des violations des droits de l?homme.»
● Comment faire pour changer cette mentalité ?
Ce n?est pas une question de mentalité. Les gens violent le Road Traffic Act tous les jours malgré qu?une telle violation soit illégale. Mais nous maintenons toujours qu?il faut respecter ces lois. Il y a des lois contre le vol mais il y a toujours beaucoup de vols. Le point, c?est qu?il ne faut pas avoir une politique d?impunité. Beaucoup de gens ne dépassent pas la limite de vitesse ou ne conduisent pas sous l?influence de l?alcool parce qu?ils ont peur des conséquences d?une infraction. Pareil, il faudrait une volonté politique pour se débarrasser de ce sentiment d?impunité quand il s?agit des violations des droits de l?homme.
● L?actuel gouvernement a-t-il cette volonté ?
Dans la mesure où je vois Rama Valayden en train de tout faire pour humaniser nos lois, oui. Mais en même temps, nous étions assez choqués ? et nous avons même protesté quand le gouvernement a sorti Prem Raddhoa de son garage. Pour moi, ce n?est pas le commissaire de police qui a pris cette décision qui est politique. J?estime que c?est une erreur grave.
● Un militant des droits de l?homme n?est donc pas contre le concept de punition ?
Quand une personne vole, il faut avoir une punition. Quand un policier brutalise un suspect, il faut aussi une punition. Le policier n?a pas d?immunité.
● Pourquoi militez-vous pour les droits humains ?
(Hésitations?) J?observe l?évolution du genre humain, des cavernes jusqu?à nos jours. Et j?ai toujours pensé que l?être humain peut faire mieux. (Rires?) Je suppose que si je vivais au temps de l?esclavage, j?aurais été un abolitionniste !
● En parlant d?esclavage, Maurice a été bâtie sur la violation des droits humains. Pensez-vous qu?un jour la société mauricienne respectera les droits humains sans discrimination ?
Je pense que tout évolue. L?histoire de notre civilisation est très récente et il n?y a rien qui presse. Mais il y a un travail à faire pour améliorer la situation dans laquelle nous nous trouvons et aussi et surtout, dans laquelle les autres se trouvent.
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