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«Qu?on abolisse la peine de mort»

2 décembre 2005, 20:00

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● <B> Remet-on tout en question quand on a passé 20 ans en prison, dont cinq dans le couloir de la mort ? </B>

Tout change. C?est un paradigm shift. J?ai compté les jours pendant cinq ans dans le couloir de la mort. L?isolement cellulaire est très dur, atroce même.

Je voyais le soleil une demi-heure le matin et une demi-heure l?après-midi. C?est durant ces moments-là que vous faites votre examen de conscience

● <B> Quel est l?état d?esprit d?un condamné à mort qui attend son heure ? </B>

Vous vivez au jour le jour. Il n?y a pas de lendemain, vous ne pouvez même pas y penser. Vous faites de sorte que le mot «espoir» ne vienne pas bousculer vos pensées.

● <B> Étiez-vous prêt à mourir ? </B>

La spiritualité aide beaucoup. J?avais développé une relation intime avec le Créateur. C?est ce qui m?a permis de prendre conscience de mes faiblesses, de me pardonner les erreurs du passé. Après je me suis senti léger. La mort ne devient qu?une étape dans la spiritualité.

● <B> Vous n?aviez plus peur ? </B>

Pas de peur, que de la foi, de la paix. Mais vous savez, il est facile d?en parler maintenant que je ne vis plus ce moment, qu?il n?y a plus de souffrance.

● <B> Mais malgré le fait que vous vous étiez fait à l?idée de mourir, c?était quand même le soulagement quand votre peine a été convertie ? </B>

Oui, il y a eu le soulagement bien sûr mais quand j?ai réalisé que j?avais obtenu à la place 20 ans sans rémission, je n?étais pas trop d?accord.

● <B> Pourquoi ? </B>

Parce que je ne le mérite pas. Même aujourd?hui quand j?y pense, j?estime que c?est injuste. Mais je ne suis pas amer.

Je m?oppose au fait que je n?ai pas droit à la rémission, car on crée deux catégories de citoyens. Mais je ne fais aucune pétition, aucun appel à la Commission de pourvoi en grâce?

● <B> Vous avez quand même fait quelques demandes qui ont été rejetées ? </B>

Oui, j?ai fait des demandes à plusieurs reprises et elles ont toutes été rejetées malgré le fait que j?avais eu le soutien du commissaire des prisons. Je n?ai aucun rapport défavorable, j?ai eu un comportement exemplaire mais malgré cela, on me refuse la rémission. C?est ainsi que j?ai décidé d?arrêter toutes les démarches.

● <B> Vous dites ne pas mériter votre sentence mais vous avez quand même été trouvé coupable de meurtre ? </B>

Je ne vais pas revenir sur les circonstances de ce crime 20 ans après. Mon point est que la sentence a été imposée et cela fait maintenant plus de 20 ans que je suis en prison. Les gens devraient avoir un peu de compassion, de compréhension aussi.

● <B> Estimez-vous avoir payé votre dette envers la société ? </B>

Effectivement et je suis prêt à réintégrer la société. J?ai déjà eu des propositions d?emploi et toutes les conditions sont réunies pour ma réinsertion alors pourquoi me refuse-t-on la remise en liberté sous certaines conditions ?

● <B> Mais vous ne contestez pas qu?il y avait une dette à payer ? </B>

Oui puisque j?ai été faible car je n?ai pas pu dénoncer un criminel. Il y a eu un mauvais jugement de ma part et cela fait de moi le complice d?un assassin.

● <B> Pensez-vous avoir été bien traité par la société ? </B>

Ah oui. Si je suis encore en vie aujourd?hui, c?est grâce au bon Dieu mais aussi grâce à ces gens que je ne connais pas mais qui ont signé des pétitions en ma faveur.

Et pas qu?à l?époque, même récemment, beaucoup de gens ont envoyé des pétitions pour demander que je sois gracié.

● <B> Et est-ce que les autorités pénitentiaires vous ont bien traité ? </B>

Oui. Si j?ai pu faire ce que je fais aujourd?hui, c?est grâce à ces personnes du milieu pénitentiaire, du plus petit au plus grand. On m?a donné la possibilité de m?améliorer et c?est la preuve que c?est le détenu qui doit faire un choix. Veut-il changer ? S?il le veut, qu?il frappe à la porte car il y a des possibilités. Le fait que je vous parle aujourd?hui en est la preuve. Rémission ou pas, si un détenu veut rendre sa vie positive, le choix lui appartient. Vous ne pouvez pas laisser la prison vous mener au pire.

● <B> Quel est le sentiment d?un ancien condamné à mort face à la peine capitale ? </B>

C?est toujours un débat émotionnel mais pour moi, en 2005, nous ne pouvons permettre à l?état d?assassiner. Il faut enlever la peine de mort de la Constitution, qu?on abolisse la peine de mort.

● <B> Ne pensez-vous pas que la société est en droit d?attendre une punition extrême pour un crime extrême ? </B>

Est-ce que cette punition extrême a été un moyen de dissuasion jusqu?ici ? Et je le dis sans aucune émotion. Je suis un exemple concret du succès du rejet de la peine de mort. Je comprends la souffrance d?une enfant qui a été violée - d?ailleurs j?en parle dans mon livre?

● <B> ?Justement, vous, un ancien condamné à mort, dites qu?une sentence de 12 ans de prison pour un violeur est trop faible?. </B>

?Je me suis mis dans la peau d?une petite fille devenue grande. Et cette histoire vient du père, un détenu que j?ai rencontré en prison et qui ne s?est pas repenti de son crime?

● <B> ?Est-ce que cela traduit quelque part un sentiment de révolte que la loi est plus clémente envers un père incestueux qu?envers vous ? </B>

Non, ce n?est pas mon histoire?

● <B> ? Mais chaque écrivain exprime son opinion en quelque sorte à travers ses écrits ? </B>

En quelque sorte. Je dis que la société demande des sentences plus sévères mais s?il n?y a pas de suivis psychologiques, le violeur va sortir et faire faire du tort à la société. Le garder en prison ne va rien changer.

● <B> Se fait-on des amis quand on passe 20 ans de sa vie en prison, ? </B>

(Rires?) Je suis peu sociable, je dois vous avouer. Et ce n?est pas de l?arrogance. La prison a sa propre gestion du temps des détenus ? notre emploi du temps de tous les jours, c?est-à-dire le travail, et le reste du temps, je me le consacre. Je lis, j?écris, j?apprends.

«Je suis prêt à réintégrer la société. J?ai déjà eu des propositions d?emploi et toutes les conditions sont réunies pour ma réinsertion.»

● <B> Avez-vous gardé le contact avec vos amis d?avant votre condamnation ? </B>

Ah, non, ils se sont tous enfuis. Ils sont gênés peut-être. Ceux qui ont gardé contact avec moi sont ma mère, mon frère et ma s?ur. Il y a aussi des gens que je ne connais pas qui ont commencé à m?écrire pour me soutenir et éventuellement me sponsoriser et financer mes études.

● <B> Dans un an, vous allez retrouver la liberté après 22 ans d?incarcération. Comment imaginez-vous la société d?aujourd?hui ? Car elle a changé depuis et vous ne la connaissez qu?à travers les journaux. </B>

(Hésitations?) J?imagine que je serai comme un étranger dans mon propre pays. Je ne sais même pas à quoi ressemblent les billets de banque utilisés de nos jours ! Mais je vais combattre ce sentiment d?insécurité. J?ai beaucoup appris à la prison. Je n?ai plus le droit à l?erreur.

● <B> Vous ne retournerez plus jamais en prison ? </B>

(Rires?) Ah non !

«J?imagine que je serai comme un étranger dans mon propre pays. Je ne sais même pas à quoi ressemblent les billets de banque utilisés de nos jours !»</I>

● <B> Les prisons passent par des moments difficiles depuis un certain temps. Comment avez-vous vécu votre séjour à la prison de Beau-Bassin ? </B>

Vous savez, je suis au courant de ce qui se passe car je lis les journaux et j?entends les officiers de la prison en parler mais j?ai quitté la prison de Beau-Bassin il y a dix ans. Et il n?y avait pas ces problèmes dix ans de cela. Il y avait de la discipline, et la sécurité pour les détenus et les officiers. Je n?ai pas connu ces problèmes dont on parle.

● <B> Pourquoi avez-vous décidé d?écrire ? </B>

Parce qu?il fallait un moyen pour exprimer ce que je ressentais. Et vous savez, un stylo, du papier, ce n?est pas un droit à la prison, c?est un privilège. Mais on m?a accordé ce privilège et on a mis des facilités à ma disposition. Pour cela, je reste très reconnaissant à ceux de l?administration pénitentiaire qui m?ont aidé. D?autres détenus, même s?ils ne savent pas lire ou écrire, ont d?autres talents. Et ils doivent venir de l?avant. Car ils ont besoin d?espoir.

● <B> Car s?il n?y a pas d?espoir en prison pour un avenir meilleur, il n?y a rien ? </B>

Tout à fait. C?est au détenu de montrer à la société qu?être détenu n?est pas une fatalité, qu?il peut s?améliorer. Ce n?est qu?alors que le regard de la société sur la prison va changer.

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