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«On ne peut pas laver le sang avec le sang»

10 septembre 2004, 20:00

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<B> Quelle a été votre réflexion quand vous avez vu ces tours s’effondrer ?</B>

Je me souviens d’avoir pensé que c’était quelque chose de très grave qui arrivait. J’ai aussi trouvé que ce drame s’inscrivait dans une série de tragédies très graves qui sont arrivées dans le monde. J’ai pensé au Rwanda, aux Kurdes, aux Tchétchènes, au Cachemire, à la Palestine, au Tibet. J’ai été bouleversé parce que cela a coûté la vie à des humains, mais pas plus ni moins que face aux autres événements.

<B> Dans le cas des USA, quels étaient les coupables ? </B>

A la limite, la vérité importe peu. Ce qui est important, c’est ce que les gens croient et pensent. Puisqu’ils vont agir en conséquence. Même si ce n’est pas Al Qaeda, la perception mondiale majoritaire est que ce sont des islamistes – et je me sers de ce mot avec beaucoup de réserves – qui ont perpétré cet acte.

<B> Cela pourrait ne pas être Al Qaeda?</B>

Je n’ai pas la possibilité de juger qui a fait quoi. Je n’étais pas là, je n’ai rien vu et c’est maladroit d’avoir des impressions quand on ne sait pas. Mes informations, je les reçois de sources variées, mais même là, certaines perspectives ne me sont pas permises. Par exemple, je n’ai pas accès à ce qu’en pense Al Qaeda. En plus, mes renseignements sont filtrés par l’Occident. Donc, en ce qui concerne le 11 septembre, on est dans le noir. Mais ce n’est pas une excuse pour ne pas agir et essayer de comprendre.

<B> Que doit-on comprendre ?</B>

Ce qui a été assez particulier avec le 11 septembre, est que cela a été un tournant dans la perception des citoyens de l’équilibre des pouvoirs sur l’échiquier géopolitique. Pour la première fois, on a une image d’une Amérique faillible. C’était justement là le but des gens qui ont perpétré cet attentat. Quelles ont été les cibles ? Le World Trade Centre, le saint des saints du capitalisme américain. Le Pentagone, le saint des saints de la défense américaine. Non seulement imprenable, mais qui défendait apparemment tout le reste du monde. Là réside le côté symbolique de l’attaque. Puisque les Etats-Unis sont faillibles, des sentiments de fin d’empire ont émergé. Un sentiment que l’on retrouve aussi dans beaucoup de films américains. C’est ce qui mène à la peur. La peur, c’est le mot clé.

<B> Que nous réserve cette peur globale?</B>

Quand les gens ont peur, ils attaquent n’importe où, n’importe comment, juste pour se rassurer. Ils deviennent également beaucoup plus égoïstes, ils n’ont pas le loisir de penser aux autres. Quand l’humain est effrayé, on retrouve des agissements qui découlent de cette angoisse. Mais un proverbe afghan me vient à l’esprit : on ne peut pas laver le sang par le sang, on a besoin d’eau.

<B> De quoi les humains ont-ils peur ?</B>

Toute l’humanité angoisse pour son avenir. Mais quand des manipulateurs se servent de la peur pour leur propre agenda, c’est grave. Pour moi, le 11 septembre avait très peu à faire avec la religion. C’était avant tout une manipulation de la chose religieuse. Parce qu’elle est très passionnée, très forte, très puissante. C’est comme l’uranium. Or, certains islamistes se sont servis de ça. Bush également. Quand on attaque au nom de dieu, on trouve une excuse infaillible. Il existe dans les deux camps des similarités déroutantes: même goût pour l’expansionnisme, pour le prosélytisme culturel, même arrogance.

Donc, on se tourne vers les Européens qui sont un peu plus séculaires. Mais les Anglais souffrent du sentiment de fin de règne et suivent les Américains. On ne peut pas se tourner vers les Français non plus parce qu’ils ont montré que leur laïcisme était très superficiel, notamment dans la loi sur le port du voile. Il n’y a pas de sécularité basée sur le rationnel pour contrer les extrémistes des deux bords. Donc, on a raison d’avoir peur parce qu’il y a un vide, qu’il n’y a pas d’arbitrage moral. Qui contrôle quoi ?

<B>Et le phénomène du kamikaze ?</B>

Il faut encore contextualiser ici. Je condamne toute perte de vie humaine mais il faut comprendre que tout effet a une cause. Quand on veut éliminer l’effet, il faut comprendre la cause. Le kamikaze, c’est quelqu’un d’assez désenchanté pour sacrifier sa vie. C’est grave d’arriver à cet extrême, surtout quand il le fait pour une cause. Elle devient plus importante que son propre corps et sa propre individualité. Il faut étudier sociologiquement la cause des kamikazes. Ce n’est que là que l’on pourra stopper tout cela. Si l’on croit qu’on va résoudre tous ces problèmes par la force, on se voue à un cycle interminable comme en Palestine.

<B> On, c’est qui ?</B>

Il est temps d’arrêter de réfléchir en termes d’Etats ou de peuples mais commencer plutôt à penser en termes d’humanité tout entière. Nous avons tous un devoir moral envers les Rwandais, d’avoir laissé passer cela au nom de dieu, nous sommes aussi coupables que les Allemands qui ont laissé faire le génocide nazi. Dans un monde désormais étroit, toute action a sa réaction. L’homme doit apprendre à réfléchir plus globalement. Il faut des solutions d’inclusion.

<B>Pour le 11 septembre, sommes-nous coupables ?</B>

Oui, parce que nous avons laissé passer beaucoup de choses qui ont causé ce drame, que nous n’avons pas su prévoir.

<B> Le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui a-t-il changé depuis cette date ? </B>

Pas grand-chose n’a changé. Nous sommes peut-être plus conscients des dangers. Tout le monde s’est mobilisé avant la guerre d’Irak, par exemple. Tout ce qui a changé, c’est la peur, et aussi peut-être une prise de conscience de ce qui se passe dans le monde géopolitique.

<B> Les relations des pays musulmans avec les Etats-Unis sont-elles différentes ? </B>

Pas au niveau des leaders. Le changement, c’est qu’on n’a jamais autant haï l’Amérique. Surtout depuis l’Irak.

<B> Pourquoi y a-t-il désenchantement des musulmans ?</B>

Quand il y a un vide, vous vous rabattez sur the next best thing. Quand il n’y a pas de proper leadership, on fait un peu n’importe quoi et on se laisse entraîner.

<B> Pourquoi faut-il un leader pour les musulmans ?</B>

Pas que pour les musulmans. Toute société a besoin d’un leader. Pour combler le vacuum moral. Il y a eu un manque de choix. Soit le musulman est complètement européanisé soit il est extrémiste. C’était Saddam Hussein ou le Taliban. Il a manqué de middle ground. Une troisième voix se développe seulement maintenant dans des cercles intellectuels.

<B> Quelle est cette troisième voix ?</B>

Je pense à Tariq Ali, à Tariq Ramadan, à Farid Essack des gens qui mènent un discours très modéré, très intelligent…

<B> Pourtant, Tariq Ramadan a été refusé d’entrée aux Etats-Unis…</B>

Les extrémistes musulmans n’aiment pas Ramadan, les extrémistes occidentaux non plus. Lorsqu’on tient un discours qui ne correspond pas aux normes occidentales, on vous traite d’extrémiste. Quand règne une règle mondiale d’opportunisme et d’extrémisme, le vrai ennemi est celui qui tient un discours modéré.

<B> L’islam, à bien des égards, a été égratigné depuis le 11 septembre 2001… </B>

Pas que l’Islam. L’égratignure est aussi américaine. Ses habitants ne voyagent plus en paix, les soldats meurent en Irak, les sikhs aussi ne peuvent plus porter leurs turbans à l’école en France, etc.

<B> Je parle d’égratignure dans le sens où, pour beaucoup de gens, les musulmans sont responsables du 11 septembre…</B>

C’est vrai. Mais la véritable sagesse, c’est de pouvoir être égratigné sans répondre par une autre égratignure.

<B>Y a-t-il un malaise musulman dans le monde ?</B>

Oui. C’est un sentiment d’injustice en général. Tout ce que veut un musulman moyen, c’est ce que veut tout le monde ; manger, boire, dormir, avoir l’accès à l’éducation, etc. ces choses très simples, basiques. Et quand quelque chose manque, il y a malaise, sentiment d’être maltraité.

<B>Dans quelle mesure cela se traduit-il à Maurice ?</B>

Par un sentiment de manque de méritocratie je pense. Mais en général, les musulmans à Maurice sont très heureux d’être Mauriciens. Ils ont les mêmes droits que les autres, et plus que ne peuvent espérer des minorités dans d’autres pays.

<B> Est-ce vrai de dire qu’il suffit d’un rien pour exacerber un sentiment d’insécurité ? Je vous parle de la loi anti-terroriste…</B>

Oui, je pense qu’il y avait une certaine appréhension. D’être victimisé peut-être. Mais les musulmans n’étaient pas les seuls à s’en émouvoir, il était question des droits de l’individu.

<B>Une situation que l’ancien président Cassam Uteem n’a peut-être pas aidée ?</B>

Les enjeux étaient ailleurs. Il s’agissait de l’African Growth and Opportunity Act et d’un petit pays à l’économie fragile.

<I>«Tout ce qui a changé, c’est la peur, et aussi peut-être une prise de conscience de ce qui se passe dans le monde géopolitique.»</I>

<I>«Le kamikaze, c’est quelqu’un d’assez désenchanté pour sacrifier sa vie. C’est grave d’arriver à cet extrême, surtout quand il le fait pour une cause.»</I>

<B>Propos recueillis par Deepa BHOOKHUN</B>

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