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«Changer une façon de penser»
● <B>Depuis plus d?un an, une nouvelle équipe a pris la barre de l?«Independent Commission against Corruption» (Icac). Plusieurs dossiers ont été menés à terme, d?autres restent en suspens. Quel est le bilan que vous faites du travail accompli ?</B>
Un bilan reste toujours très abstrait car il faut situer le contexte. La nouvelle direction a commencé à opérer en mai 2005. Nous avons constaté dès le départ un problème de personnel. La majorité du personnel était sous contrat d?une durée de trois ans et son contrat expirait en mai 2006. Etant donné que le personnel n?avait droit qu?à un seul congé sans solde, on ne pouvait pas renouveler les contrats.
Après les élections de 2005, il n?y avait pas de commission opératoire. Un directeur suppléant a été nommé et cela va de soi qu?il n?avait que des pouvoirs administratifs. Puis, il y a eu un backlog d?un an de plaintes qui n?avaient pas été traitées. Il a fallu procéder à des recrutements, un exercice qui a été complété fin septembre.
Le travail réel a commencé après une période d?adaptation du nouveau personnel. C?est maintenant que l?équipe s?est mise en place. Le bilan en chiffres révèle que, depuis août 2006, 45 cas, soit une soixantaine de personnes, ont été référés au bureau du Directeur des poursuites publiques. Notre personnel d?investigation comprend une soixantaine de limiers, dont la majorité sur une base contractuelle. Pour l?année 2007, on a reçu environ 800 plaintes. Rien que pour la période 2006 à 2007, on est en train d?enquêter sur 230 affaires. Toutefois, notre système de justice est tel qu?une affaire nécessite un certain temps, voire des années pour qu?elle aboutisse. Aussi, certaines enquêtes, comme l?affaire Mauritius Commercial Bank-National Pension Fund (MCB-NPF) ou encore celle de la First City Bank, nécessitent plus de personnel.
● <B>On a évoqué le budget colossal de l?Icac. Qu?en est-il réellement ?</B>
Je tiens à préciser que la majeure partie du budget est consacrée aux salaires des employés, car il ne faut pas oublier que l?ICAC comprend environ 130 personnes. Contrairement à d?autres organismes, la commission doit gérer la totalité de ses dépenses, dont la location du bâtiment, la gestion de la flotte utilitaire et les équipements de bureau. Une partie du budget est consacrée au département de l?éducation et de la prévention car nous avons aussi pour mission de sensibiliser le public au phénomène de la corruption.
● <B>On a surtout vu l?Icac procéder à l?arrestation de policiers et fonctionnaires pour des pots-de-vin. Qu?en est-il des grosses enquêtes ?</B>
Il faut comprendre que l?Icac est mandatée pour changer une façon de penser. Lorsqu?on parle de corruption dans le public, on évoque les problèmes auxquels font face les gens dans leur démarche quotidienne, que ce soit une demande de permis ou encore un prêt bancaire. En arrêtant un suspect, c?est tout le système cancéreux qu?on paralyse et cela sert de mesure dissuasive. Il n?y a pas de petite ou de grande corruption. C?est malheureux de penser que le policier arrêté pour corruption est un ti dimoun. Ce sont des gens qui ont des intérêts particuliers (vested interests) qui racontent ce genre de choses. C?est trop facile de dire qu?une personne est corrompue. Il faut des preuves pour soutenir ces dires. La corruption est un délit commis entre deux personnes qui n?ont aucun intérêt à ce que cela se sache. On ne peut enquêter sur la corruption comme on enquête, par exemple, sur un meurtre où il y a des preuves scientifiques. C?est bien souvent la parole d?une personne contre celle d?une autre. Dans certains cas, des personnes donnent des pots-de-vin sans qu?on ne leur en ait demandé.
● <B>Le dernier rapport de «Transparency International» indique que Maurice a chuté en matière de perception de la corruption. Ne pensez-vous pas que beaucoup reste encore à faire ?</B>
Le rapport ne se lit pas ainsi. C?est le grade qui a baissé. Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer cela. Le rapport, dans sa version française, cite sept sources auxquelles l?organisation a eu recours. Or, dans la version anglaise, seules six sources sont citées.
● <B>Le rapport n?est donc pas précis ?</B>
Non, je ne dis pas cela. Je constate que les sondés sont uniquement des hommes d?affaires. C?est dans le rapport. Je ne pense pas que la corruption se soit intensifiée à Maurice. Si c?est vrai que la perception de la corruption à Maurice est en hausse, il y a plusieurs raisons qui expliquent cela.
● <B>Y a-t-il une différence réelle entre la perception de la corruption et la réalité ?</B>
Beaucoup de personnes ne comprennent pas que, quand on parle de la corruption, on se réfère à la définition de la loi. Je vous donne un exemple auquel nous sommes souvent confrontés : une personne raconte que son voisin a obtenu un permis pour vendre des boissons alcoolisées en dépit de ses objections. Donc, elle soupçonne qu?il y a eu un acte de corruption et se plaint auprès de la commission. Or, après vérification, il s?avère que la personne mise en cause a suivi toutes les procédures pour obtenir le permis. Cela veut dire que le simple fait d?avoir objecté ne disqualifie pas cette personne pour l?obtention d?un permis. Dans d?autres cas, on mélange les erreurs administratives aux actes de corruption. C?est très difficile d?expliquer à certaines personnes ce qu?est exactement la corruption. Donc, si on ne comprend pas ce qu?est la corruption, forcément, le sondage sera faussé.
● <B> Est-ce qu?il existe des moyens de mesurer la corruption ?</B>
On peut comptabiliser le nombre de plaintes reçues et les cas détectés et puis voir le nombre de condamnations. Mais cela prend du temps avant qu?une affaire ne soit jugée en cour. Les condamnations sont aussi une mesure dissuasive contre la corruption. Je pense que dès qu?il y aura plus de condamnations, le message passera mieux et plus rapidement. Mais ces résultats ne peuvent pas être attendus de si tôt. Il faut pour cela que les procès aboutissent en cour.
● <B>Des membres de l?opposition ont remis en cause l?indépendance de la commission et disent même que l?Icac est devenue le paillasson du gouvernement. Que répondez-vous à ces attaques ?</B>
Je ne pense pas avoir à répondre à cette question. L?Icac est indépendante et n?a rien à faire avec la politique. Elle peut enquêter sur n?importe qui. D?ailleurs, les développements à venir dans certaines enquêtes nous le démontreront. Il faut se rappeler à quel moment ou à partir de quelle affaire ces attaques ont été dirigées contre l?Icac. Je ne vais pas citer de noms. Certaines personnes, qui ont une large couverture médiatique, savent manipuler l?opinion. La loi est claire, nous avons une procédure bien déterminée pour mener des enquêtes. Ce n?est pas Anil Kumar Ujoodha, Hamid Imrith ou encore Indira Manrakhan qui font les enquêtes. Toutes les décisions concernant les enquêtes sont inscrites dans les procès-verbaux. Et le Directeur des poursuites publiques peut aviser si une partie de l?enquête doit être revue.
● <B>On n?a pas beaucoup entendu l?Icac se défendre de ces accusations publiques?</B>
Lorsque les accusations sont fausses, on n?a pas à répondre à des personnes qui ont un autre agenda ou des vested interests.
● <B>Certaines affaires demeurent toujours non résolues et on n?entend plus parler de progrès. C?est notamment le cas pour l?affaire MCB-NPF. Est-ce qu?il y a deux types d?enquête ?</B>
C?est bien. Cela démontre qu?il n?y a pas eu de fuite. La loi m?empêche de donner des détails sur des enquêtes en cours. La banque commerciale a été convoquée depuis décembre 2006 pour donner sa défense. Des représentants sont venus en juillet et ont déposé des documents de 600 pages.
● <B>Pensez-vous que les politiciens donnent le bon exemple au niveau de la corruption ?</B>
Depuis que nous avons pris les choses en main, les gens réfléchissent à deux fois avant de commettre un acte de corruption. Mais on ne peut donner l?assurance qu?il n?y aura plus de corruption. Et cela, même si on fait le maximum avec les ressources humaines disponibles...
Propos recueillis par <B>Kursley THANAY</B>
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