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«Armstrong n?est pas invincible»

15 novembre 2003, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

>Vous en êtes à votre septième visite à Maurice. Qu?est-ce qui vous attire ici ?

L?île Maurice est devenue, à mes yeux, un endroit incontournable. J?ai mes repères ici. A chaque fois que je débarque à l?hôtel Trou-aux-Biches, j?ai un peu le sentiment de venir rendre visite à ma famille. Ici on se repose vraiment, on oublie le vélo. On profite du soleil et de la mer pour se ressourcer.

>Cette année, Moreau s?est réconcilié avec le Tour de France. Vous avez terminé huitième et premier Français.

J?ai vécu un Tour plus serein, sans catastrophes, sans chutes. J?ai enfin pu me battre à armes égales avec les autres. De plus, j?ai réalisé de très belles étapes de montagne. Je ne peux pas me plaindre. Avant le Tour, j?avais remporté les Quatre Jours de Dunkerque avec, à la clé, deux victoires d?étapes. J?ai également fini cinquième du Dauphiné Libéré. Disons que j?ai su monter en puissance quand il le fallait dans l?optique du Tour. Pour moi comme pour mon équipe, le Crédit Agricole, la Grande Boucle reste un objectif prioritaire.

>Finir premier Français, c?est gratifiant. Mais ça ajoute une pression supplémentaire. L?année prochaine, vous serez attendu au tournant.

De toute façon, on ne peut pas aller au Tour sans se mettre la pression, sans avoir des appréhensions. Quand on a déjà rallié Paris quatrième, à une demi-minute du podium, on a tendance à être attentif. On a à coeur de renouveler cette performance. Je suis obligé de tout miser sur le classement général, ce qui ne me permet pas de tenter des barouds. C?est vrai que c?est lourd à assumer. Certains disent que ça manque de panache, mais, bon, c?est un choix. Tant que j?aurais la force de jouer le général, ça restera ma priorité. Un jour peut-être je déciderai de revoir ma copie en misant sur des objectifs plus ponctuels, plus précis. Les victoires d?étapes par exemple.

>Comme votre ami Jacky Durand, l?éternel baroudeur?

C?est cela. Comme Virenque et Jalabert aussi. Mais il n?y a pas que les victoires d?étapes. Il y a aussi la possibilité de miser le maillot à pois. J?ai déjà fini quatrième au classement des grimpeurs. Le gagner pourrait être dans mes cordes. Mais, pour le moment, je préfère ne pas y penser. Le général est un objectif légitime, logique, à la hauteur, en tout cas, de ce que je peux faire sur un vélo. J?ai 32 ans, j?ai gagné en maturité. J?aborde les années décisives de ma carrière. Dans ma tête, je me sens plus fort. Je veux m?accorder encore deux ou trois années avant de passer à autre chose.

>Que nous réservera Christophe Moreau la saison prochaine ?

J?aime bien les courses à étapes qui précèdent le Tour. Le Dauphiné, les Quatre Jours de Dunkerque, le Midi Libre par exemple. Pour le reste, comme je vous l?ai dit, je reste concentré sur le classement général du Tour, qui m?obnubile. Mon objectif est de finir dans les cinq premiers. Et puis, j?aimerais à nouveau porter le maillot jaune comme en 2001, au soir du Prologue de Dunkerque. Ça reste un truc magique, un moment inoubliable.

>Le podium, c?est jouable ?

J?y crois. C?est faisable. Je veux me donner les moyens de concrétiser cet objectif. Mais ça ne va pas être facile. Cette année, vous l?avez vu, on a eu droit à un plateau de grande qualité.

>Que manque-t-il à Moreau pour qu?il rallie Paris en jaune ?

Gagner le Tour, c?est une autre dimension. Lance Armstrong domine les débats et largement. Cette année, il va courir pour un sixième titre. Je préfère me faire une raison, rester raisonnable. Je sais de quoi je suis capable. Je ne me vois pas passer de huitième à premier. Je ne suis pas un rêveur. Je veux garder les pieds bien sur terre. Et puis, je n?aime pas me fixer de trop gros objectifs. Après, quand on ne les concrétise pas, on tombe très bas, on a du mal à se relever.

>Armstrong est en route vers la légende. Gagner cinq fois le Tour, ce n?est pas à la portée de tout le monde. Qu?est-ce qu?il a de plus que les autres ?

Il a une expérience de la vie que les autres n?ont pas. Cet homme a quand même vaincu un cancer. Du jour au lendemain, Armstrong s?est retrouvé aux frontières de la mort. Il n?y a pas de combat plus difficile, plus éprouvant et il l?a vaincu.

J?ai lu son bouquin. C?est énorme ce qu?il a vécu. Ça vous pousse à réfléchir. Cela m?a permis de me repositionner, de prendre du recul par rapport à mon métier de coureur cycliste.

Faire du vélo, pour lui, c?est un bonus. Et puis, il faut dire qu?il a un mental hors-norme. Dans le peloton, il est le seul et l?unique à être capable d?aller à ce point au bout de lui-même. Il se transcende.

>On dit qu?il n?est pas très sympathique, qu?il est froid envers les autres. Le paradoxe est quand même énorme, non ?

C?est vrai qu?on ne se parle pas beaucoup, mais c?est quelqu?un que j?aimerais mieux connaître. S?il garde une certaine distance vis-à-vis de la presse, du public et même de ses adversaires, c?est une façon pour lui de se protéger. Vous savez, le Tour, c?est lourd. Ça devient de plus en plus difficile. Quand, en plus, vous êtes médiatisé, vous avez intérêt à être distant. Si j?avais cinq Tours à mon actif, j?aurais peut-être fait la même chose.

>Un jour ou l?autre, le mythe Armstrong va s?écrouler. On l?a vu en grande difficulté cette année.

C?est vrai qu?on l?a vu moins dominateur cette fois. Il avait un visage plus humain. L?année prochaine, il aura la pression. On se dit, Ullrich, Beloki, Mayo, moi et les autres, qu?il serait peut-être dans notre intérêt de se liguer contre Armstrong, de tenter des choses, d?attaquer. Il n?y a que de cette façon qu?on peut espérer le dévisser de la première place.

>Vous préparez une alliance diabolique !

Quelque part, oui. C?est l?année ou jamais. C?est peut-être un peu cruel ce que je dis, mais le vélo c?est comme ça. Il aura la lourde responsabilité de ramener un sixième maillot jaune à Paris tant bien même qu?il risque d?être moins fort que les autres années. A nous de le mettre à l?épreuve. Si on se retrouve dans la même configuration d?écart que cette année, Ullrich, Beloki, moi et les autres, on aura intérêt à s?y prendre tôt, à attaquer.

>En clair, si Jan Ullrich attaque, ce n?est pas vous qui iriez le chercher ?

Exactement. En tant que leader du peloton, ce sera à Armstrong de le faire. Même s?il n?est pas maillot jaune d?ailleurs. Plus que jamais, il n?est pas invincible. Je suis convaincu que cela va se jouer très vite, sur une grosse étape de montagne. Soit il fait un gros numéro et nous met tous K.-O. Dans ce cas, on dira « Chapeau Armstrong, on te respecte, tu es le plus fort, c?est reparti. » Ou alors c?est nous qui le mettrons K.-O. Et là, ce sera la fin du mythe.

>Celui qui a les moyens de faire chuter Armstrong, c?est Beloki. Or, il a choisi d?aller s?exiler chez le petit poucet Brioches-la-Boulangère. Surprenant, non ?

C?est le cas de le dire. Quand je l?ai appris, j?ai cru à une blague. Je suis vraiment étonné de ce choix. Je ne vois pas quel intérêt il a à revenir dans une équipe française. Je l?ai côtoyé chez Festina en 2001. A l?époque, on avait fait troisième et quatrième du Tour. Maintenant, c?est son choix. Peut-être qu?il a eu envie, comme Jalabert à l?époque, de s?éloigner de la Once de Manolo Saiz, de relancer sa carrière. En tout cas, Brioches-la-Boulangère a frappé un grand coup. Ils se sont donné les moyens d?aller se bagarrer pour le maillot jaune. C?est un recrutement solide, qui permettra à cette équipe d?aller de l?avant mais qui, en même temps, va à contre-courant de l?intérêt premier de Brioche-la-Boulangère, qui est de former des jeunes coureurs.

>Et Moreau dans tout ça ? Est-ce qu?il se sent à l?aise sous le maillot vert et blanc du Crédit Agricole ?

Oui, oui. Je me sens bien intégré dans cette équipe. J?ai resigné avec eux. Aujourd?hui, je sens que Roger Legeay me fait vraiment confiance. J?ai été content, cette année, de leur prouver qu?ils avaient bien fait de me prendre. Toute l?équipe est derrière moi. Le Crédit Agricole a recruté de bons grimpeurs, en l?occurrence Halgand, Salmon et Botscharov. C?est ce qui manquait.

>En contrepartie, O?Grady et Voigt sont allés voir ailleurs.

C?est leur choix. Ce qui m?intéresse, c?est que je ne serais désormais moins seul dans les cols. Je n?aurais plus à me laisser glisser derrière pour aller chercher mes propres bidons. Avant, ce n?était pas évident. Il n?y a pas deux discours au Crédit Agricole. C?est « Tous derrière Moreau pour le Tour de France ». C?est gratifiant, vous savez. Je suis très motivé. Maintenant, c?est à moi de jouer.

>Il y a encore peu, le cyclisme projetait l?image d?un sport malsain. Le dopage était au centre de toutes les préoccupations. Avez-vous le sentiment d?évoluer dans un cadre plus serein ?

C?est sûr qu?on a enfin passé le cap. Cela grâce notamment aux événements de 1998, l?affaire Festina. Les autorités du cyclisme ont instauré des contrôles plus rigoureux. Aujourd?hui, on ne s?égare plus, on va tous dans la même direction. Il y va de notre santé. Après le vélo, on a une vie vous savez. 1998, c?est sûr, a fait mal mais c?est du passé.

>Rien ne dit que la THG n?a pas rattrapé le peloton?

Je n?en sais absolument rien. Je suis tombé des nues en apprenant qu?une autre forme de dopage était apparue dans l?athlétisme. Ça fait très mal. Aujourd?hui, le cyclisme jouit d?une belle image. A nous coureurs de tout faire pour la préserver.

Entretien réalisé par Jean-François Leckning

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