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« Mon intention était de continuer à respirer, à vivre »
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« Mon intention était de continuer à respirer, à vivre »
Vous avez été détenu trois mois à Alcatraz. Racontez-nous ce que vous avez vécu.
Cela a été très dur. De ma vie, c?est la première fois que je me retrouvais en prison. J?avais l?impression d?être dans une tombe. J?étais enfermé vingt-trois heures sur vingt-quatre. J?y suis entré le 26 avril et suis finalement sorti le 15 juillet. La première semaine, je n?arrivais pas à manger. Je me disais que c?en était fini de ma vie. Je ne pouvais m?attendre à aucune aide, je ne savais pas quoi faire, j?étais perdu. Je priais, je demandais à Dieu de me venir en aide. Je pensais à ma femme et mes enfants restés là-bas, au Burundi.
Comment avez-vous surmonté cette épreuve ?
Je n?avais aucun espoir de retrouver la liberté. Presque un mois s?était écoulé. Un jour, par hasard, un avocat est venu voir un prisonnier. C?était Rex Stephen. Il a demandé à me voir. Il m?a écouté. Pour moi, cet homme allait m?oublier dès qu?il allait franchir les murs de la prison, qu?il n?en avait rien à faire de moi.
Les détenus me remontaient le moral. Ils me disaient que ce monsieur était un grand avocat. Un autre prisonnier m?a dit que Me Stephen avait refusé de le défendre. Moi, je n?étais rien. Il ne me connaissait pas. Je venais de loin. À coup sûr, il allait m?abandonner à mon sort.
Le lendemain, les agents du service de l?immigration m?ont emmené au tribunal. Je n?ai pas pu retenir mes larmes lorsque j?ai vu Me Stephen se mettre debout et me défendre. Je n?y comprenais rien, ils parlaient dans une langue qui m?était étrangère. Mais je savais que j?avais quelqu?un à mes côtés et j?ai pleuré.
Le Pnud vous a pourtant aidé ?
Il y a plus de deux semaines, la dame du Pnud est venue me dire que j?étais un inconnu, que ma demande d?asile ne pouvait être considérée. Ils avaient comme un problème d?identification. C?est Me Stephen qui a identifié mon identité? (rires) ! Ils ne savaient pas si j?étais Congolais, Burundais ou Tanzanien. Je ne savais plus moi-même dans quel pays, l?Immigration comptait m?envoyer.
Pourquoi avoir fui le Burundi ?
Mon intention était de continuer à respirer, à vivre. Dans mon pays, je suis en danger de mort, je ne suis pas en sécurité. À plusieurs reprises, j?ai failli être tué. Au Burundi, il y a un conflit qui dure depuis des années entre Tutsis et Hutus. Mais moi, je suis du côté des Tutsis même si je suis Hutu. Beaucoup de Hutus ont fui, moi je suis resté. Et je me suis marié avec une Burundaise métisse, d?origine Tutsi. On vivait bien.
Bijoutier, je faisais également le commerce de l?or. Pour traverser le pays, il fallait être en contact avec les factions armées. Mais en 2002, la situation a commencé à dégénérer. Il y a eu une attaque et ma femme a été massacrée. C?est venu très vite. J?y ai échappé car je dormais dehors parce que je surveillais la maison de l?extérieur. Depuis j?ai coupé tout contact avec les rebelles.
En octobre, ils ont visé mon véhicule et c?est mon ami qui est mort. J?ai échappé à plusieurs attentats et depuis, je ne suis jamais rentré chez moi. J?ai dit à ma seconde épouse qu?on ne devrait pas vivre ensemble afin que sa vie et celle de nos enfants ne soient pas en danger. J?ai alors enclenché des démarches pour fuir vers l?île Maurice où j?avais une correspondante.
Comment vous y êtes-vous pris ?
J?ai payé 4 000 dollars américains pour y parvenir. Ça représente environ 4,8 millions de francs burundais. C?était tout ce que je possédais. Je n?avais pas le choix. J?ai vendu tout ce que j?avais. Je n?avais qu?une chose en tête : fuir. Quitter ce pays. Le 16 mars, au matin, j?ai pris un vol à Bujumbura pour le Kenya. J?avais très peur. Je me suis dit que si on m?arrêtait, c?en était fini de moi. Mon contact m?a donné un passeport. Je n?ai même pas regardé si c?était un faux ou un vrai. Je m?en fichais, l?essentiel c?était de vivre. J?avais plein de scénarios catastrophes dans ma tête. Je me disais qu?à tout instant je pouvais être arrêté et déporté. J?ai débarqué quelques heures plus tard à Maurice avec seulement 200 dollars en poche. Je l?ai échangé et on m?a remis Rs 5 800. Et j?ai contacté ma correspondante.
Vous aviez des amis à Maurice ?
Je pensais que oui. J?avais correspondu pendant des années avec une habitante de Pointe-aux-Sables rencontrée sur le net. Mais ça s?est mal terminé entre nous. Elle pensait que j?étais venu dans l?île comme touriste. Quand sa famille et elle ont découvert que ce n?était pas le cas, ils ont tout fait pour que je sois renvoyé au Burundi. Ce sont eux qui ont alerté le service de l?immigration. Je suis resté neuf jours chez eux sans manger, je n?ai bu que de l?eau. Un jour, ils avaient laissé la porte ouverte, je me suis enfui. J?ai marché jusqu?à Port-Louis. De là, je suis allé au bureau du Pnud. C?était un vendredi. Le responsable était déjà parti. Il y avait deux chauffeurs qui m?ont dit de revenir lundi. J?ai dit que je n?avais personne. Que je ne savais pas où aller.
Ils m?ont posé des tas de questions et m?ont demandé d?appeler mon amie de Pointe-aux-Sables. Mais c?est l?immigration qui a débarqué. Ils m?ont arrêté dans les bureaux du Pnud. J?ai refusé de sortir. Les employés ne faisaient rien pour les empêcher de m?embarquer.
Quand on m?a arrêté, je pensais que c?était comme au Burundi, qu?on peut m?enlever n?importe où?
« Je suis resté neuf jours, sans manger. Un jour, ils avaient laissé la porte ouverte, je me suis enfui. J?ai marché jusqu?à Port-Louis.»
Ça a dû être traumatisant ?
Je n?ai pas dormi depuis que je suis à Maurice. En prison, je n?arrivais pas à manger. On me donnait du riz tous les jours, mais moi je ne mange pas de riz quotidiennement. Des policiers et des prisonniers me donnaient de quoi manger. Depuis que je suis libéré, je me demande si c?est bien moi. Si je ne suis pas dans un film. Je suis comme dans un rêve, je n?arrive pas encore à y croire. Je suis libre? C?est vrai ? C?est faux ?
Avez-vous eu des nouvelles de vos proches ?
Je n?ai pas de nouvelles de mes frères et s?urs depuis des mois. Ils ont disparu le jour où mes parents ont été massacrés par une division de blindés qui ont fait irruption dans mon village. C?est pour ça que je vous disais que pour vivre, là-bas, il faut dormir dehors, car on risque de mourir à l?intérieur.
Jusqu?à présent, je n?ai pas eu de nouvelles de ma famille. Me Stephen va m?aider en entrer en contact avec eux. Mais si c?en est fini de ma femme, de mes enfants, je suis fini?
■ Propos recueillis par Vel MOONIEN
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