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« J?ai perdu une bataille mais pas la guerre »

4 décembre 2004, 20:00

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Après étude, quelle est votre appréciation du rapport Glover sur la vente à la barre ?

Sir Victor Glover a pris sa revanche. Il ne m?a pas laissé déposer devant la commission. Pour moi, c?est un vieux compte qu?il a réglé, un profond différend qui nous a opposés en 1993 alors qu?il était encore chef juge. J?avais mené une croisade contre lui à l?époque et je réclamais sa démission et il m?avait collé un procès de Rs 10 millions pour diffamation. J?étais prêt à venir me défendre en cour. Il a par la suite retiré sa plainte. Aujourd?hui, il occulte complètement ma contribution. Peut-être ai-je dévoilé ma batterie trop tôt en annonçant que ma déposition allait mettre dans l?embarras ministres, députés, d?anciens juges, avoués et notaires?

Le juge Glover n?était pas tenu de vous appeler, puisque vous n?étiez que l?intermédiaire des victimes...

J?ai collaboré à la commission. C?est moi qui lui ai fait parvenir une copie d?un jugement rendu par la cour de Liverpool, annulant un ordre de saisie et reprochant au créancier de pratiquer des conditions d?emprunt prohibitives. Le Parlement britannique a réagi promptement en se proposant de réformer les lois pour mieux protéger le public. C?est encore moi qui suis allé à Rodrigues à plusieurs reprises pour aider la commission à faire son travail alors que l?administration rodriguaise refusait de coopérer?

Insinuez-vous que le rapport soit mauvais ?

Sous sa forme actuelle, le rapport Glover laisse beaucoup à désirer. Il aurait été pire si, en dépit des efforts pour m?écarter, je n?avais pas maintenu la pression. J?ai mes sources. Je sais que les assesseurs en ont eu assez à un certain moment, menaçant de faire un dissenting report à défaut de claquer la porte. C?est aux assesseurs que nous devons l?inclusion des recommandations élaborées dans le rapport. Je tiens à leur rendre hommage.

Je voudrais dire que 90% de ces recommandations sont inspirées de mes éditoriaux. J?avais remis à chacun des commissaires les vingt éditions du journal où, depuis mars de cette année, je dénonce sans relâche la corruption autour de la vente foncière à la barre. Le rapport Glover n?en fait aucune mention, pas même celle du journal Sunday Vani, qui a été mon instrument de lutte. Pourtant, il pouvait difficilement l?ignorer.

Oublions votre ego quelques minutes. Que reprochez-vous au juste au rapport qui, selon vos propres dires, s?inspire largement des propositions que vous avez faites ?

La commission Glover a bâclé son enquête. Elle n?est pas allée au fond des choses pour exposer la racine du mal. Elle s?est contentée de recueillir les dépositions des victimes de vente à la barre et d?endettement sans inquiéter les avoués, notaires, banquiers ni les « casseurs » qu?elle a incriminés. Ces derniers n?ont pas été convoqués pour déposer. Ceux qui ont quand même voulu déposer devant la commission n?ont pas été interrogés. Leurs comptes bancaires n?ont pas été épluchés pour expliquer leur prospérité. Le commissaire des impôts n?a pas été interrogé sur les évasions fiscales. C?est quand même étonnant qu?un des avoués incriminés puisse dire ouvertement qu?il est assez riche pour pourvoir aux besoins des quatre prochaines générations de sa famille. Que la commission n?ait pas jugé juste d?enquêter sur cette richesse est encore plus étonnant.

À la publication du document vendredi, vous teniez des propos plutôt contraires quand vous vous réjouissiez que les hommes de loi n?aient pas été blanchis.

Ma réaction à chaud était mal inspirée, je l?avoue. Mon évaluation de la situation était mauvaise. J?ai passé la nuit à étudier minutieusement le rapport. J?y vois plus clair à présent. Le rapport n?a non seulement blanchi les avoués et notaires mais il leur a décerné un certificat de moralité ! Pas une seule critique ne leur a été adressée. Or, c?est connu qu?il existe bel et bien une mafia autour de la vente à la barre. Des avoués prennent de l?argent pour renvoyer les procès?

Si la commission n?est pas allée aussi loin que vous l?auriez souhaité, n?est-ce pas parce qu?elle était limitée par ses attributions ?

Ce n?est qu?un prétexte lamentable pour protéger les amis. La commission avait eu des pouvoirs accrus. Et puis le Commission of Enquiry Act est clair. Une commission d?enquête peut se procurer un mandat de perquisition et d?arrestation si elle le juge nécessaire pour faire avancer son travail. Pensez-vous! Certains avoués et notaires ont des milices privées pour intimider les victimes. Si la commission avait l?intérêt des victimes à c?ur, elle aurait prévu une allocation pour les soutenir jusqu?à la fin de l?enquête. Ce sont des gens qui ont tout perdu. Cependant, dans le cas présent, elle n?a même pas jugé utile de faire geler toute vente à la barre le temps qu?elle termine ses travaux.

C?est donc une défaite ?

Mais pas du tout ! J?ai perdu une bataille, pas la guerre. Je rencontre les victimes et leurs parents dans quelques instants pour décider avec eux de la marche à suivre. Mais je sais déjà ce que nous allons faire. Samedi prochain, nous organisons un grand meeting au centre social Marie-Reine-de-la-Paix pour entériner un plan de guerre. Le pays pullule malheureusement de « vander ». J?espère que les victimes continueront à serrer les rangs et ne se laisseront pas tenter ou intimider.

La violence, est-ce la meilleure solution ?

Je suis contre la violence. Il m?est arrivé d?annuler un meeting parce que certains politiciens mêlés aux émeutes de 1999 avaient menacé de créer du désordre. C?était au retour d?un récent voyage en Angleterre? Je songe davantage à une forme de désobéissance civile. Je mène déjà presque une vie d?ascète, les locaux du Sunday Vani ont pris des allures d?ashram. S?il faut faire une grève de la faim massive, nous ne reculerons pas. Je suis décidé à aller jusqu?au bout de cette affaire. J?ai prévenu le Premier ministre? son gouvernement risque d?en subir les conséquences!

Que reprochez-vous au Premier ministre?

Nous lui sommes d?abord très reconnaissants d?avoir eu l?initiative d?instituer la commission d?enquête. Je sais que le Conseil des ministres est divisé dans cette affaire. Les Jugnauth ne voulaient pas d?enquête? pour des raisons que l?ont peut imaginer. Je reproche néanmoins à Paul Bérenger de n?avoir pu trouver le temps de rencontrer les victimes des gentlemen-escrocs. J?ai multiplié courrier et messages par personnes interposées pour dire que les victimes ont besoin de garanties et de réconfort. Je n?ai eu aucune réponse. Peut-être qu?il est trop occupé? Mais je note que vendredi dernier, il a quand même trouvé le temps de rencontrer des éleveurs de porcs? Je suis déçu.

Votre action sera donc dirigée vers le gouvernement du jour ?

Ecoutez, il faut que les décideurs à l?hôtel du gouvernement comprennent qu?ils ne peuvent pas se ranger du côté de Glover et des escrocs et traiter les victimes comme quantité négligeable. L?administration Bérenger pousse l?affront jusqu?à inviter le public à commenter le rapport Glover ! Je ne sais comment qualifier cette décision du Conseil des ministres si ce n?est de tactiques dilatoires. Bérenger n?a pas le courage d?appliquer les recommandations.

S?il le fait, vous n?allez plus orchestrer la désobéissance civile ?

Cela ne suffit pas. Les recommandations, si elles sont appliquées, protégeront les prochaines générations d?emprunteurs. Mais qu?en est-il de ceux qui ont déjà tout perdu ? Le rapport Glover s?en remet à une Land Restitution Commission. Une fois de plus, on use de tactiques dilatoires.

A quoi vous attendiez-vous ?

À la justice. Il aurait suffi de suivre l?exemple de Liverpool. Les victimes n?ont pas les moyens de retourner en cour de justice pour obtenir réparation. D?ailleurs, elles se font insulter par les hommes de loi qui ne veulent plus les représenter. Dans ces conditions, le parquet aurait dû prendre les choses en main, sous l?impulsion du gouvernement. Il aurait dû rouvrir les dossiers et obtenir l?annulation des saisies et des ventes qui n?auraient pas été régulières. Un fonds de soutien et un plan de relogement pour ces victimes d?un système corrompu ne seraient pas de trop. Après tout, ils en sont là parce que l?Etat a failli dans sa tâche de les protéger. Connaissez-vous le nombre de cas que j?ai référés à la commission anti-corruption et par la suite à la police ? Rien n?a été fait. J?ai personnellement cessé de recourir à l?Icac qui n?est, à mon sens, qu?un outil politique entre les mains des Jugnauth. Tout comme Glover est leur blue-eye boy?

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