Publicité
« Il n?y a pas suffisamment d?écoute de l?autre »
Par
Partager cet article
« Il n?y a pas suffisamment d?écoute de l?autre »
<B>Chaque semaine apporte son lot de violences. Comment interpréter cette facilité à recourir à la force ? </B>
Je pense que les gens n?arrivent à mettre en mots ce qu?ils vivent et ressentent, et la violence est souvent perçue comme le seul recours pour s?exprimer et résoudre un conflit. Ce n?est pas normal. On n?apprend pas suffisamment aux enfants, dès le plus jeune âge à mettre des mots sur leurs sentiments. Ils grandissent donc sans beaucoup apprendre à communiquer. Les sentiments non verbalisés et intériorisés peuvent alors se transformer en agression contre soi et contre les autres.
<B>Est-ce une culture locale ? </B>
Je ne le pense pas. C?est un phénomène qui existe ailleurs. Certains perçoivent comme une « faiblesse » d?exprimer, en société, ce qu?on est et qui on est.
<B>Pourquoi donc ? </B>
Avoir un masque, ne pas se dévoiler permet de se protéger. Dès que la violence est utilisée comme alternative à cette verbalisation des sentiments, on entre facilement dans une spirale. Et dès que l?on a frappé quelqu?un une première fois, on continue souvent à agir comme tel parce qu?on ne sait pas faire autrement. De plus, on a l?impression que « c?est normal » d?avoir recours à la violence dans de nombreux cas de violence domestique. Nous entendons des hommes dire : « Mo fam pas ekoute, pas obei, mo bizin koriz li. »
<B>On lie souvent la violence aux oubliés du développement, aux marginaux. Cette thèse vous paraît-elle juste ? </B>
Personne n?est à l?abri de la violence, quels que soient sa culture, son niveau social ou économique. Il existe des violences physiques, verbales ou psychologiques partout, et dans tous les milieux.
Pourtant, les histoires qui font les gros titres sont la plupart du temps celles de familles pauvres?
La presse relate les cas extrêmes : des femmes lacérées au cutter, assassinées? Mais il y a d?autres formes de violence qui ne sont pas montrées. Le chantage affectif, l?intimidation, les insultes, l?humiliation, ne sont pas sous les feux des médias, mais sont pourtant une réalité dans de nombreuses familles.
Ces violences « verbales » peuvent paraître moins « graves »?
Pas du tout ! Si la violence physique peut provoquer la mort immédiate, la contrainte psychologique y conduit à long terme. Les gens ne se suicident pas seulement parce qu?ils sont « malades », comme on dit, mais parce qu?ils souffrent et peuvent avoir été victimes de cette pression psychologique. L?automutilation, la consommation de drogue ou d?alcool, sont autant de formes de violence contre soi, et elles sont tout aussi graves.
<B>Mais que faire de ces gens qui se sentent « oubliés » du développement et qui se révoltent ? </B>
Il faut les écouter et toujours garder un lien avec eux, leur donner un espace de parole. Ils vont souvent se plaindre de quelque chose, mais ils ne sont pas entendus. Non seulement ils ne se sentent pas écoutés mais ils ont le sentiment qu?on ne les prend pas en compte. Le fait de parler aide beaucoup et même si cela ne donne pas de résultats immédiats, une première étape est alors franchie. Il n?y a pas suffisamment d?écoute de l?autre et ce, dans tous les domaines.
<B>N?est-ce pas aussi le rôle des élus d?être à l?écoute ? </B>
Ils font de leur mieux, idem pour l?État. Il existe un désir de bien faire. L?accompagnement des enfants agaléens et les Family Welfare Officers en sont des exemples. L?État engage des travailleurs sociaux qui sont conscients des problèmes auxquels certains sont confrontés.
<B>Doit-on craindre des événements sociaux graves, un autre février 1999 ? </B>
On ne peut pas le savoir, mais je ne crois pas qu?il faille entrer dans ce genre de logique. Je ne suis pas d?accord pour abonder dans ce sens, cela n?est constructif en rien. Il faut que chacun regarde ce qui peut être fait à son niveau. Que chacun se dise que même s?il y a beaucoup de violence, on peut refuser d?entrer dans cette spirale. Il faut s?interroger soi-même et son entourage pour savoir ce qui peut être fait pour améliorer la situation. On véhicule beaucoup trop de violence, à travers nos paroles, nos gestes, des sketchs humoristiques, à la télévision. Les piques et ironies sont aussi des formes de violences, et on les entend même au Parlement.
Au lieu de cette attitude de « faire reculer la violence », on a l?impression que le sentiment d?insécurité se répand, et que chacun est sur le qui-vive
Je ne sais pas si tout le monde ressent ce sentiment d?insécurité, mais c?est quel-que chose de vécu, et on le respecte. Des graffitis sur un mur, le fait qu?une rue ne soit pas illuminée, les idées que l?on associe à certains actes ou événements, sont autant de facteurs qui peuvent provoquer ce sentiment. C?est à chacun de répandre du positif en lui et autour de lui.
<B>Avons-nous de plus en plus de mal à vivre ensemble ? </B>
Il y a un gros problème dans la transmission des valeurs à Maurice. Nous sommes censés léguer des valeurs d?harmonie, de tolérance, de respect mais elles sont souvent transmises bien après les valeurs négatives. Et puis, je crois que la cohabitation reste un problème.
À Maurice, on n?est souvent pas Mauri-cien d?abord et avant tout. On est hindou, catholique, chinois ou blanc et après, on est Mauricien. On n?est pas en train de vivre le cadeau que pourrait être le mauricianisme, c?est triste.
<B>L?impossible mauricianisme?</B>
Des groupes de mauricianistes naissent petit à petit. C?est à nous et aux jeunes d?en développer d?autres. On doit se demander ce qu?on transmet à nos enfants et à ceux qui sont autour de nous. Est-ce que moi je vais élever mon enfant dans les limites de ma « communauté » ou est-ce que je vais l?ouvrir à toutes les communautés qui vivent à Maurice ? Si on attend des autres qu?ils changent, rien ne se fera. Il faut que je commence à me changer moi-même et espérer que mon attitude rayonne. C?est facile de dire que le gouvernement n?a qu?à faire ceci, les médias n?ont qu?à véhiculer cela, les parents n?ont qu?à élever leurs enfants comme ça? Non, c?est à chacun de bouger.
<B>Le système éducatif actuel permettra-t-il d?arranger les choses ? </B>
Beaucoup de choses positives ont été faites : l?abolition du ranking au CPE, l?école obligatoire jusqu?à 16 ans. Cela ne va pas tout résoudre, mais c?est un bon début. Il reste encore beaucoup à faire, et on ne peut pas changer tout un système et des mentalités du jour au lendemain. Cela prendra quelques d?années.
<B>En quoi ce système peut-il être perfectionné ? </B>
Une structure parfaitement égalitaire n?existe nulle part. C?est complètement utopique. Il faut continuer d?insister sur l?importance de l?éducation dans la vie de tout individu.
Les politiques sont en partie responsables de la situation. Ils ont une approche souvent centrée autour des identités des différents groupes communautaires?
Je ne fais pas de politique. Je ne sais pas si c?est de changer et de mettre trois personnes d?une même catégorie sociale ou d?une même culture dans telle ou telle circonscription qui changera les choses?
<B>Le politique peut-il donner le ton dans le changement de mentalité ? </B>
C?est aberrant de prendre le communalisme comme critère de base, au détriment des compétences de quelqu?un pour faire évoluer les choses. Ce n?est pas cette voie qui va faire évoluer notre pays.
<B>Propos recueillis par Rabin BHUJUN</B>
Publicité
Publicité
Les plus récents