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« El Chino » l?énigme péruvienne
Maria Rosario Falla Villafani porte en guise de couvre-chef une casquette à la gloire d?Alberto Fujimori. « Je n?ai participé à aucun mouvement dans ma vie mais, aujourd?hui, il est important pour moi de le soutenir », assure cette Péruvienne de 50 ans.
Les larmes aux yeux, elle n?en finit pas d?énumérer les « bonnes actions » de celui qui a dirigé le pays de 1990 à 2000. « ?El Chino? s?est inquiété de notre sort à nous, les pauvres, résume la mère de famille. Maintenant c?est à nous de faire quelque chose pour lui. C?est une manière de le remercier. »
Comme Maria Rosario, des milliers de Péruviens manifestent régulièrement leur solidarité avec l?ex-chef d?État, détenu à Santiago du Chili depuis le 7 novembre.
Là, Alberto Fujimori attend que la justice se prononce sur la demande d?extradition faite par le Pérou. Homicide, trafic d?influence, enrichissement illicite, malversations, exécutions extrajudiciaires? M. Fujimori est impliqué dans vingt et une procédures judiciaires.
En 2000, le chef d?État avait fui le Pérou. Profitant d?un sommet international, il s?était réfugié à Tokyo.
Le 22 novembre 2000, le Congrès le déclarait « moralement incapable » d?occuper son poste avant de lui interdire d?exercer toute charge publique jusqu?en 2011. À plusieurs reprises, Lima a présenté des demandes d?extradition au Japon, sans succès. Après cinq ans d?exil, l?ancien président a pris les Péruviens et le reste du monde par surprise en apparaissant en octobre 2005 dans la capitale chilienne où il a été arrêté.
Personnage méfiant par nature, Fujimori avait gouverné le pays d?une main de fer pendant dix ans, s?appuyant essentiellement sur l?armée et le service de renseignement (SIN), dirigé par Vladimiro Montesinos.
En 2000, la diffusion de cassettes vidéo montrant Vladimiro Montesinos offrant de l?argent à un parlementaire mettait fin au règne des deux hommes. Après moult procès, M. Montesinos, condamné à plusieurs peines de prison, est incarcéré depuis 2001. L?ancien chef d?État, lui, nie tout en bloc et refuse d?affronter la justice péruvienne.
Faisant valoir ses origines humbles, il devient le représentant des exclus
Aujourd?hui, le cas Fujimori divise le Pérou. « El Chino », le Chinois, comme l?appellent les Péruviens, bien qu?il soit d?origine japonaise, est détesté et diabolisé par les uns, aimé et victimisé par les autres. Si les organisations de défense des droits de l?homme se battent contre « l?impunité du dictateur », « el Chino » a conservé une popularité intacte dans les zones les plus pauvres et reculées du Pérou. Selon une enquête menée par l?université de Lima, fin 2005, 31 % des habitants de la capitale apprécient M. Fujimori (et 45,9 % approuvent sa présidence), alors que l?actuel président, Alejandro Toledo, recueille à peine 14 % d?approbation.
Cette étrange popularité se nourrit du rejet massif des partis politiques traditionnels. En 1990 déjà, « el Chino » avait séduit l?électorat en s?opposant à l?« establishment ». Auparavant, personne n?avait entendu parler de cet énigmatique professeur de mathématiques, fils d?immigrés japonais. Né à Lima le 28 juillet 1938, Alberto Fujimori, recteur de l?université agricole de La Molina (Lima) en 1984, n?avait jamais montré d?ambitions politiques.
Inconnu en dehors des enceintes universitaires, il surprend jusqu?à ses proches, en 1989, en fondant un parti, « Changement 90 », et en se lançant à la conquête du pays. Sa candidature passe d?abord inaperçue. Le monde politique et les médias n?ont alors d?yeux que pour Mario Vargas Llosa, écrivain célèbre, candidat à la présidence de la République.
Mais, en cette fin de décennie, le Pérou est dans une situation catastrophique, l?hyperinflation atteint 7 600 %, tandis que la guérilla du Sentier lumineux fait régner la terreur. Face à l?échec de la politique menée par le président Alan Garcia, Mario Vargas Llosa propose une politique ultralibérale, axée sur la privatisation de l?économie.
Dans ce contexte, l?arrivée de Fujimori représente rapidement l?alternative idéale. « La société était divisée entre les pro et les anti-Vargas Llosa, il fallait donc trouver quelqu?un incarnant une politique opposée à celle proposée par l?écrivain, explique l?analyste Percy Medina. Soudain est apparu ce Chinito (petit Chinois) qui a su exprimer le mal-être et le mécontentement social. » Sur sa « Fujimobile », un tracteur sur lequel il circule durant ses meetings, « el Chino » séduit les quartiers les plus pauvres, promettant « honnêteté, technologie et travail », un slogan court et percutant. Faisant valoir ses origines humbles, il devient le représentant des exclus : les Cholos (Indiens), les Noirs et les travailleurs informels (six personnes sur dix) exerçant alors hors de tout cadre légal. Le 10 juin 1990, soutenu par le parti du président sortant, Fujimori surprend et triomphe au second tour face à Mario Vargas Llosa.
L?ère Fujimori peut commencer. Réélu en 1995, puis en 2000, le chef d?État n?aura de cesse de dévaloriser la classe politique traditionnelle. Le 5 avril 1992, il ferme temporairement le Congrès. Condamné au niveau international, cet « auto-coup d?État » ne suscite aucune réaction de l?opinion et conforte le régime autocratique.
Pour les défenseurs des droits de l?homme, cette date marque la fin de l?État de droit et le début d?un système « civil-militaire » dictatorial.
Aujourd?hui, ils sont pourtant nombreux à approuver la décision de 1992 et, plus significatif encore, à assurer qu?ils la soutiendraient de nouveau. Face au gouvernement Toledo, jugé inefficace, beaucoup louent l?ancien président Fujimori pour avoir stabilisé la situation économique. Maîtrise de l?inflation, privatisations, austérité budgétaire, la reprise en main, dès 1990, a été pourtant rude. Contrairement à ce qu?il avait promis, « el Chino » n?a cessé de libéraliser le pays, pour le plus grand profit des chefs d?entreprise qui seront de solides alliés.
Mais, dans l?esprit des Péruviens, « el Chino » est avant tout le président qui a mis fin au terrorisme qui sévissait depuis 1980. Le 12 septembre 1992, la capture d?Abimael Guzman, le chef historique du Sentier lumineux, marque en effet le début de la fin de la guérilla, qui se désintègre peu à peu. Bien qu?entachée par des exécutions extrajudiciaires, cette victoire de l?État est une raison essentielle de l?engouement pour l?ancien président.
M. Fujimori recueille aussi aujourd?hui les fruits de son populisme. « À Villa Salvador, nous vivions dans des baraques de bois ou de terre, raconte Armando Perez, qui, à 60 ans, vit toujours dans cet ancien bidonville de Lima. ? El Chino? a été le premier à nous donner accès à du matériel noble pour que l?on puisse construire nos maisons en dur. »
« ?El Chino? nous a donné le terrain où je vis aujourd?hui, renchérit Diana Camillo, qui vit à Zampallal, un autre pueblo joven (bidonville) à la périphérie de la capitale. Grâce à lui, on a eu accès à l?eau courante et à l?électricité. » Routes, collèges et centres médicaux, cantines populaires, cours d?alphabétisation, aide aux mères de famille, « el Chino » s?est montré très présent. « Il a répondu aux besoins basiques des plus pauvres et c?est pour cela qu?il garde cette image du bienfaiteur, mais c?est souvent ce qui se passe sous une dictature », analyse Francisco Soberon, de la Coordination nationale des droits de l?homme. « Dans ce lien de bienfaisance, les citoyens perdent la conscience d?avoir des droits et se transforment en une masse satisfaite de ce rapport vertical entre le dictateur et le peuple. »
L?image d?un président travailleur, austère, au contact du peuple
« Les villages les plus éloignés où jamais n?allait un homme politique, lui s?y rendait en hélicoptère et leur demandait ce qu?ils voulaient », reconnaît Javier Showing, chauffeur de taxi originaire de Chanchamayo, dans le centre du pays.
« El Chino » et son hélicoptère ont marqué les esprits. Beaucoup se souviennent de l?avoir vu, à la télévision, en train de pêcher avec des natifs de la jungle en Amazonie. Une image travaillée par le chef d?État, qui ne sortait jamais sans ses propres photographes et cameramen.
M. Fujimori a laissé chez ses partisans comme chez ses détracteurs l?image d?un président travailleur, austère, au contact du peuple y compris de la province. Cette attention compte dans un pays très vaste et, traditionnellement, très centralisé. Durant toute la décennie, « el Chino »
a cherché le dialogue direct avec la population, au mépris des syndicats, des associations civiles et des organisations représentatives. Il a aussi su utiliser les quotidiens à très bas prix destinés aux plus pauvres. En revanche, il s?est toujours méfié du reste des médias. Sans toucher directement à la liberté de la presse, son gouvernement a compliqué le travail des journalistes jugés antirégime.
En 2001, les électeurs avaient placé beaucoup d?espoir en l?actuel chef d?État Alejandro Toledo, qui avait la lourde tâche d?instaurer un régime démocratique, après dix ans d?autocratie. Quatre ans plus tard, beaucoup de Péruviens associent la démocratie au chômage et aux manifestations, se rappelant avec nostalgie l?époque où M. Fujimori faisait régner l?ordre. « ? El Chino? représente encore aujourd?hui la sécurité et la fermeté, deux choses qui ont terriblement manqué durant le gouvernement Toledo, analyse Percy Medina. Les Péruviens croient en un régime autoritaire et veulent rapidement des succès, des résultats. »
La corruption, considérée comme inhérente aux gouvernements, devient même un moindre mal. « El Chino robaba pero hacia » (« Il volait mais il agissait »), entend-on désormais d?un bout à l?autre du Pérou.
Calculateur, parlant peu, M. Fujimori reste indéchiffrable. Cinq ans d?exil ont-ils changé l?ancien président ? Difficile de le savoir. « Il a eu beaucoup de succès, estime l?analyste Percy Medina. Il n?a aucune raison de changer. » Francisco Soberon renchérit : « Selon Fujimori, son régime était l?expression de la démocratie la plus parfaite car il n?avait pas besoin d?intermédiaires sociaux, de syndicats, de représentants du peuple : il était en lien direct avec la population grâce aux enquêtes et aux sondages, dénonce le secrétaire exécutif de la Coordination nationale des droits de l?homme. Il avait l?audace de le reconnaître publiquement et il continue de le faire. »
@ 2 005 Le Monde ?Chrystelle Barbier ? Distribué par The New York Times Syndicate
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