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« Des sucriers se préparent au pire »

30 juin 2007, 20:00

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Le plan de réforme de l?industrie sucrière est mort et enterré ?

Il vit encore ! Ce plan existe et il est toujours d?actualité. Pour la simple et bonne raison qu?il a été élaboré d?un commun accord entre l?industrie sucrière et les autorités. Sauf qu?aujourd?hui, c?est vrai, sa mise en ?uvre ne marche plus. Et la réforme s?est arrêtée nette. Elle est en panne, en panne sèche même. J?ai envie d?utiliser cette image : le menu a été choisi, les ingrédients aussi, mais les cuisiniers ne s?entendent pas.

Gouvernement et sucriers ont pourtant renoué le dialogue ce mois-ci?

Au préalable, j?aimerais préciser que je n?ai pas assisté aux réunions, bien que j?en connaisse la teneur, qui m?a été rapportée. Ceci posé, c?est exact, le dialogue a repris. Mais le résultat est décevant. Aucun compromis n?a été dégagé, pas la moindre avancée. À vrai dire, il n?y a même pas eu de négociation ! Nous avons été soumis à une série de questions. On se serait cru dans un fact-finding committee.

Cela vous a-t-il dérouté ?

Complètement. Les représentants de la MSPA ne s?attendaient pas à ça. Pourquoi cette méfiance ? Que cherche à obtenir le gouvernement ? On se le demande. D?autant que les deux premières réunions présidées par le Premier ministre, elles, s?étaient bien passées. Le contact avait été rétabli, sérieusement et dans un esprit cordial.

En l?absence du Premier ministre, deux sous-comités ont pris le relais. C?est là que ça a coincé ?

Oui. Nous attendons donc que le dialogue reprenne au plus haut niveau de l?Etat. Là, nous sommes dans une ornière. Pourtant, il y avait un certain empressement avant le budget. Des deux côtés, on notait une franche volonté de faire avancer les choses. Maintenant que les échéances budgétaires sont passées, les autorités nous semblent beaucoup moins pressées de parvenir à un consensus.

En somme, la réforme est au point mort?

Mais on va tout faire pour éviter qu?elle ne meure pas. C?est vital. Pas seulement pour notre secteur mais également pour le pays. Énormément d?emplois indirects sont créés par l?industrie sucrière. De plus, il ne faut pas oublier qu?elle a été un facteur d?aménagement du territoire. Elle a limité l?exode rural en offrant du travail dans les villages. Aujourd?hui, l?échec de la réforme aurait des conséquences sur le tissu social. Par ailleurs, il y a un échéancier que l?on a tendance à oublier. Outre les mesures d?accompagnement que Maurice est censée recevoir de l?Union européenne (UE), nous sommes soumis aussi à un calendrier quant à la vente de notre sucre. Et c?est un fait : le sucre roux mauricien ne sera plus compétitif en 2009. Il nous faut donc produire du sucre blanc. Et, par conséquent, construire des raffineries, qui elles-mêmes nécessitent des centrales thermiques. Pour réussir, il faut mettre en ?uvre la réforme maintenant. Pas dans six mois, pas dans trois mois, maintenant.

Comment sortir de l?impasse ?

Le dialogue ne pourra reprendre qu?en présence du Premier ministre. Il faut réactiver d?urgence le comité qu?il préside.

Car les décisions à prendre ne seront pas seulement techniques et financières, elles seront aussi politiques. Elles vont engager l?ensemble du gouvernement, pour une longue durée. Le Premier ministre lui-même doit donner le tempo, pas des sous-comités. Alors, nous pourrons débattre con-crètement, ce qui n?a pas été fait pour l?instant.

Débattre de quoi : quelle est la question prioritaire ?

L?énergie est cruciale pour la raison suivante. Nous voulons centraliser toutes les activités usinières sur quatre sites : Belle-Vue, Médine, Savannah et Fuel. Pour mener à bien cette centralisation, et développer dans le même temps la filière canne, nous avons besoin d?électricité supplémentaire. Sans cet apport d?énergie, il n?y a plus de centralisation. Donc, pour nous, l?énergie est au c?ur de la réforme. C?est l?énergie qui va nous permettre de développer tout le reste.

Et quel est le problème ?

Dans le plan de réforme, un cap avait été fixé. Les quatre sites évoqués plus haut devaient être dotés de grosses centrales thermiques. Or, le gouvernement semble faire machine arrière, en proposant de réduire la puissance des centrales.

En particulier à Médine et à Fuel. Cette proposition compromet le processus de centralisation.

Outre l?énergie, sur quoi la réforme bute-t-elle ? Sur la question des terres et celle de l?Equity. Autrement dit, la réforme se heurte à des requêtes additionnelles de l?État, c?est-à-dire à des exigences qui ne faisaient pas partie de l?accord initial.

Qu?entendez-vous par « Equity » ?

Il s?agit de la participation financière des petits planteurs et des employés dans les activités usinières. Au départ, seuls les planteurs étaient concernés. Les autorités sont venues greffer les employés. En clair, le gouvernement souhaite augmenter la part des planteurs et des employés dans l?actionnariat des activités usinières. Cela comprend la production de sucre et toutes les activités annexes, les distilleries d?éthanol, les centrales thermiques, etc.

En quoi cela vous gêne-t-il ?

Les sucriers ne sont pas contre, mais des précisions s?imposent. Une série de modalités reste à définir. Là encore, l?objectif est clair, mais les moyens pour l?attein-dre sont flous. Nous attendons des précisions. Par exemple : comment s?assurer, en cas d?augmentation du capital, que les actionnaires suivront ?

« Le sucre roux mauricien ne sera plus compétitif en 2009. Il nous faut produire du sucre blanc »

Là, c?est moi qui ne vous suis pas?</B>

Je veux dire par-là que les candidats à l?actionnariat doivent pren-dre conscience qu?il y aura des efforts à faire. La mise en ?uvre de la centralisation entraînera de lourds investissements.

Concrètement, quelle est votre crainte ?

Qu?il n?y ait pas? Qu?il n?y ait pas d?assise financière assez solide pour suivre les augmentations de capital.

Évoquons le capital foncier. La question des terres est-elle négociable ?

Elle l?est. La preuve : quelque 3 000 arpents ont été transférés aux autorités ces dix dernières années. Nombre de projets d?infrastructures publiques ont ainsi été construits sur des terrains appartenant à des propriétés sucrières. Cela prouve bien qu?il n?y a jamais eu de refus catégorique, loin s?en faut.

Vous accéderez donc à la requête du gouvernement ?

Cela dépend de la contrepartie. Il y a aussi une question de quantum. La superficie demandée est assez conséquente. En plus, la demande a été faite auprès de compagnies usinières. Techniquement, déjà, c?est irrecevable : les usines ne possèdent pas de terres. Et puis, c?est tellement facile de lancer, comme ça, un chiffre de 1 500 ou 2 000 arpents. Nous aimerions savoir s?il y a des projets suffisamment étoffés qui justifient une telle cession. Environ 600 arpents ont été transférés au gouvernement, là, tout récemment, mais ces terrains n?ont pas été utilisés.

Vous soupçonnez l?État de vouloir faire un autre usage des terres que celui annoncé, à savoir la mise en ?uvre de projets sociaux ?

Je ne dis pas cela. Mais nous aimerions avoir des précisions. Et que la demande aussi soit raisonnable.

Qu?est-ce qu?une demande raisonnable ?

Si demain le gouvernement met sur la table un certain nom-bre de projets, publics, sociaux, dans différentes régions, autrement dit des choses concrètes, avec un échéancier précis, alors je pense que les membres de la MSPA considéreront le dossier.

Même si la requête initiale est revue à la hausse, comme certains le prédisent ?

Nous trouvons déjà que les 1 500 à 2 000 arpents sont déraisonnables et injustifiés, alors nous n?imaginons pas devoir céder davantage.

En échange d?une contrepartie intéressante, combien de terres les sucriers seraient-ils prêts à céder ?

Un tel calcul n?est pas à l?ordre du jour.

Au fond, quel est le n?ud du problème ? Le principe même de cession ou la superficie réclamée ?

Trois paramètres : le quantum, l?absence de contrepartie et le manque de précision sur l?utilisation des terres. La plupart des sucriers semblent disposés à négocier avec les autorités pour une certaine superficie. Mais à deux conditions. Un : obtenir des garanties sur l?usage des terres. Deux : bénéficier d?un certain nombre de compensations. Nous ne sommes pas des sociétés philanthropiques qui distribuent leurs terres, comme ça, à tout va.

D?aucuns observent qu?un refus serait une mauvaise publicité pour le secteur sucrier. Êtes-vous sensible à cet argument ?

Oui. Reste la manière dont la demande a été formulée. Celle-ci s?apparente plus à une expropriation qu?à une négociation.

C?est donc la méthode qui a froissé ?

Absolument. L?État a exigé au lieu de négocier. Il a réclamé une certaine superficie, sans délais, en échange de la fermeture de trois usines. Je regrette, ce n?est pas possible ! Vous ne pouvez pas aller voir votre banquier et lui dire : « J?exige un crédit, tout de suite, et sans intérêt ».

« Nous ne sommes pas des sociétés philanthropiques qui distribuent leurs terres, comme ça, à tout va »

Le gouvernement dit agir au nom de l?intérêt général et de la nécessaire « démocratisation » de l?économie?

L?ouverture économique ne doit pas concerner l?industrie sucrière seulement. De plus, la démocratisation ne peut se faire à travers des exigences abruptes. Elle passe par la méritocratie, par l?éducation. N?est-ce pas mieux de former des entrepreneurs plutôt que d?imposer de façon autoritaire ? N?oublions pas que la terre est l?outil de travail des sucriers. Si l?on va par-là, demandons aussi aux hôteliers de céder un certain nombre de chambres. Après tout, pourquoi pas ? On pourrait réclamer aux grandes surfaces une partie des rayons. Et exiger des promoteurs immobiliers qu?ils offrent des appartements? La démocratisation de l?économie, aujourd?hui, est un prétexte pour solliciter de manière excessive l?industrie sucrière.

Vous avez le sentiment de vous être fait piéger ? Déposséder ?

Un peu des deux. La démarche des autorités est aberrante.

Dépossédé par qui ?

Je ne veux pas faire de politique?

L?industrie sucrière, finalement, ne porte-t-elle pas son histoire comme un fardeau au poids émotionnel trop lourd ?

Il y a de ça. Il est temps de se débarrasser des vieilles ranc?urs. Cette réforme, justement, est une occasion à saisir. Moi, je fais abstraction de tout cela, je ne regarde pas derrière, j?essaie d?avancer.

Des sucriers songent-ils à sortir de la réforme ?

Ils seront contraints de le faire si sa mise en ?uvre tarde trop. Prenons l?exemple de Mon-Trésor, Riche-en-Eau ou Saint-Félix. Ces trois usines, techniquement, sont fermées. Or, elles n?ont pas reçu l?autorisation officielle de fermeture, délivrée par le ministre de tutelle. Avec, pour conséquence, l?obligation de payer intégralement leurs employés. Ils sont plus de 300 à Mon-Trésor et Riche-en-Eau.

Les payer à ne rien faire n?est pas tenable. À un moment donné, si rien ne bouge, ce sera la faillite.

Comment en est-on arrivé là ?

Si vous fermez une usine, vous devez indemniser les travailleurs. Pour cela, il faut des moyens. Sans la réforme, l?argent de l?Europe censé contribuer au financement des plans sociaux n?arrivera pas. Aujourd?hui, quelques-uns peuvent encore dédommager leurs employés. Mais ce ne sera plus le cas dans deux ans, après avoir versé 24 mois de salaire dans le vide. Voilà pourquoi des sucriers se préparent au pire et prennent les devants face à un éventuel scénario catastrophe.

Certains envisagent sérieusement de sortir de la réforme. Saint-Félix, notamment, est dans une situation financière extrêmement difficile. Au bout d?un moment, les banques vous lâchent. En clair, si on se retrouve à la fin de l?année sans consensus autour de la réforme, là, ça deviendra vraiment critique. Il faudra tout recommencer à zéro.

Propos recueillis par Fabrice ACQUILINA

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