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« Changer le regard sur l?Inde »

21 mai 2004, 20:00

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Comment expliquez-vous l?échec du Bharatiya Janata Party (BJP) ?

Ces résultats nous ant surpris. Certes, tout le monde s?attendait à ce que le BJP y laisse quelques plumes mais qu?il allait tout de même former le prochain gouvernement. Il faut comprendre l?Inde pour expliquer ce qui vient de se passer. Nous sommes une nation de plus d?un milliard d?âmes, dont 600 millions d?électeurs.

Comment vote l?Indien ?

On ne peut qu?admirer la culture électorale de l?Indien. Il vote sur la base du programme électoral. Un même électeur peut choisir un camp au gouvernement central et un autre au gouvernement régional. Pour sa province, il choisira des dirigeants qu?il sent proches de ses préoccupations et qui seront plus accessibles.

Comment expliquer ce discernement chez un peuple largement pauvre et faiblement éduqué ?

Cela peut paraître contradictoire selon le point de vue occidental où démocratie rime avec éducation. Mais les élections n?ont rien de nouveau en Inde. Les citoyens y ont toujours exercé leur droit de vote, notamment pour élire les membres du panchayat ou conseil de village. La manière dont l?Indien utilise son droit de vote, un droit auquel il tient jalousement, témoigne de cette tradition très ancienne.

Cette culture électorale a donné au pays des gouvernements très instables?

Ces derniers temps, l?Inde a été essentiellement dirigée par des coalitions. Pour moi, c?est là un signe de maturité démocratique. Une coalition implique nécessairement un compromis pour arriver à un agenda commun. Elle contient un mécanisme inhérent de contrôle puisque les alliés ont toute la latitude pour remettre le gouvernement sur les rails dès qu?ils sentent que celui-ci s?éloigne du programme commun. Le gouvernement n?est pas asservi à l?agenda d?un unique parti et la voix des minorités se fait entendre dans les plus hautes sphères du pouvoir. C?est une formule qui sied à la diversité de l?Inde. Quant à l?instabilité, dans une large mesure, ce n?est qu?une perception.

Sonia Gandhi a refusé le poste de Premier ministre. Doit-on croire que l?Inde s?est laissée encroûter par le fondamentalisme ?

Madame Gandhi a clairement dit que sa décision de refuser le poste de Premier ministre est motivée par sa conscience et sa conviction personnelle.

Qu?est-ce qui explique la perception qu?un gouvernement Congress, avec Sonia Gandhi comme Premier ministre, serait faible et incapable de garantir la stabilité ?

Le peuple indien a mandaté le Congress à former un gouvernement de coalition. Cette perception ne peut donc être la sienne. Ce gouvernement sera dirigé par Dr Manmohan Singh. Mais en tant que leader du parti, Madame Gandhi continuera à jouer un rôle important.

Les relations de l?Inde avec le Pakistan se sont beaucoup améliorées. Faut-il craindre une dégradation, avec la démagogie habituelle du BJP quand il est dans l?opposition ?

S?il y a deux domaines où la politique et le processus de prise de décision transcendent les considérations politiques, c?est bien la diplomatie et la sécurité. Le progrès réalisé dans l?amélioration des relations avec le Pakistan est dû à une approche consensuelle. Les parties ont réalisé qu?elles doivent vivre ensemble et qu?il est grand temps de cesser les hostilités pour s?attaquer aux enjeux réels, identiques pour les deux Etats. Reste la question du Cachemire. Nous avons proposé de mettre cette question au frigo afin qu?elle ne soit pas un obstacle au réchauffement de ces relations. Cette approche a donné des résultats positifs avec la Chine.

La victoire du Congress a affolé la Bourse de Mumbai. Qu?est-ce qui effraie tant le monde des affaires ?

Aucun parti n?a obtenu de majorité nette au dernier scrutin. Cela a naturellement causé une brève période d?incertitude quant à la formation du prochain gouvernement. La Bourse s?est fait l?écho de ce sentiment. Notez que les indices ont affiché une meilleure tenue à l?annonce d?un gouvernement de coalition sous la direction du Dr Manmohan Singh.

L?Inde a connu une forte croissance ces dernières années. Le gouvernement sortant n?en est-il pas le promoteur ?

C?est sous le gouvernement de l?ancien Premier ministre Narasimha Rao que tout a commencé. Le Dr Manmohan Sigh, alors ministre des Finances, a piloté la libéralisation de l?économie. Certes, sans le feu vert inconditionnel du Premier ministre, il n?aurait pu aller bien loin. De ce point de vue, le Dr Singh a été l?instrument du gouvernement Rao. Cela dit, la forte croissance que connaît l?Inde est le fruit des politiques mises en ?uvre par les gouvernements qui se sont succédé depuis des années. Le présent régime n?aura d?autre choix que de poursuivre dans cette voie.

La Chine a devancé l?Inde en termes de croissance et monopolise les ressources mondiales. L?Inde se sent-elle étouffée par son géant de voisin ?

La Chine et l?Inde sont toutes deux considérées comme les moteurs de la croissance mondiale. La Chine se spécialise dans la production de biens manufacturés alors que nous faisons des services notre force. La croissance spectacu- laire du commerce bilatéral entre l?Inde et la Chine (70 %) ces dernières années met en relief la complémentarité plus que la rivalité entre les deux pays.

Mais c?est vers la Chine que va l?essentiel des investissements étrangers.

La Chine est beaucoup aidée par sa diaspora. Nous puisons l?essentiel de nos besoins pour le développement de l?intérieur du pays. Nous ne dépendons de personne. C?est cela notre force principale. Jusqu?à présent, nous n?avons pas eu à nous plaindre. Avec un taux annuel de 7,5 %, nous nous classons à la seconde place en termes de croissance économique. Il y a dix ans de cela, l?Inde ne disposait d?aucune réserve en devises et devait hypothéquer ses réserves en or pour survivre. Aujourd?hui, nos réserves s?élèvent à USD 120 milliards, ce qui nous assure une autonomie d?environ neuf mois.

L?Inde est devenue un géant dans les secteurs informatique et des télécommunications. Quels autres secteurs maîtrise-t-elle donc ?

Nous avons capitalisé sur notre immense réservoir de main-d??uvre qualifiée pour atteindre un niveau mondial et devenir un leader dans l?industrie du savoir. L?Inde s?est bâtie une solide réputation dans la pharmaceutique, la biotechnologie, l?agroalimentaire, les sciences spatiales et la technologie nucléaire, entre autres. Et les secteurs traditionnels comme le textile, la chimie et la joaillerie sont en train de devenir mondialement compétitifs.

A bien des égards, l?Inde est un pays avancé mais elle porte encore le stigmate d?un pays sous-développé. Comme s?explique cette dichotomie ?

Il faut remonter loin dans l?histoire. Au départ, l?Inde détenait d?immenses richesses. Puis vint la révolution industrielle qui permit à l?Europe de décoller d?un seul coup. Le colonialisme aidant, l?Inde a cumulé du retard des siècles durant. Il nous faut du temps pour rattraper ce retard. Nous nous sommes fait une promesse : celle de ne pas nous laisser devancer dans les nouvelles technologies où nous avons la possibilité de démarrer sur un pied d?égalité. Notre pari est que le trickle down effect permettra d?accélérer le rattrapage économique.

Sauf que le « trickle down» se fait à un rythme extrêmement lent et que l?Inde rurale se sent délaissée.

On peut toujours débattre du rythme. Mais vous savez, le niveau de vie change dans les villages. Prenez le mien par exemple. Tout le monde y mange à sa faim. Les enfants vont à l?école, propres et bien habillés. Leur papa a un travail et leur maman a l?espoir que leur avenir sera meilleur. C?est cet espoir, qui brille dans les yeux de tout Indien, qui est le garant de la réussite du pays.

En l?espace de deux générations, les villages ont été dotés d?infrastructures de base. Ils disposent d?une structure pour encadrer l?économie rurale qui repose sur l?agriculture (25 % du produit intérieur brut) et les petites et moyennes industries. Dans les 600 000 villages du pays vit pratiquement 72 % de la population.

L?Inde souffre encore d?une image stéréotypée. Décrivez-nous l?Indien moderne.

L?Inde émergente a forcé le monde à changer l?image qu?il se faisait d?elle et de ses habitants. L?Indien moderne, à l?image de son pays, est éduqué, ouvert au monde, travailleur. Il croit dans son avenir et dans celui de sa patrie. C?est un individu indépendant et qui a pleinement confiance en lui.

« Pour moi, la coalition est un signe de maturité démocratique. Une coalition implique nécessairement un compromis pour arriver à un agenda commun. »

« L?Inde s?est aussi bâtie une solide réputation dans la pharmaceutique, la biotechnologie, l?agroalimentaire, les sciences spatiales et le nucléaire. »

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