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« Caste no bar » ?

16 avril 2006, 00:00

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Navin Ramgoolam a raison d?affirmer sa « répugnance» au système des castes. Salutaire, surtout venant d?un chef politique, de dire non à l?inégalité des castes, de s?élever contre toute division et sous-division des citoyens sur la base de leur naissance. Certains pourront toujours arguer que le Premier ministre a choisi une occasion spécifique ? celle commémorant le 115e anniversaire de la naissance du Dr Bhimrao Ambedkar, qui a été à la base de l?inclusion de la loi contre la discrimination dans la Constitution de l?Inde ? pour rejeter avec force le système des castes.

S?il est évident que l?espace public doit être ouvert et tolérant à toutes les manifestations de particularismes ethniques ou religieux, il est toutefois inconcevable que le phénomène ethno-castéiste « relev so latet sak fwa eleksyon koste, pou kre divisyon », pour reprendre les mots de Navin Ramgoolam. Mais entre le discours d?un Premier ministre respectueux des valeurs républicaines et celui d?un chef politique sur le pied de guerre électorale, il y a, ne soyons pas naïfs, un énorme fossé qui n?est pas prêt d?être comblé.

Il n?y a qu?à voir le cabinet ministériel de Navin Ramgoolam pour comprendre le poids des castes sur la politique à Maurice. Outre les maroquins réservés pour les différentes communautés (musulmane, population générale, tamoule, télégoue, marathi, sino-mauricienne), il lui a fallu octroyer trois fauteuils pour telle caste hindoue et cinq autres pour trois autres castes, réparties selon le ratio 2-2-1.

Ce calcul rigoureux et implacable est la principale raison pour laquelle certains élus PTr, malgré leurs compétences, à l?instar de l?actuaire Neeta Deerpalsingh et l?ancien lauréat Dhanraj Boodhoo, n?ont pas pu se frayer une place au cabinet.

En 2003, à l?issue certes d?une trituration électorale historique, appelée accord à l?israélienne, Paul Bérenger a brisé un énorme tabou. C?est la première fois que Maurice a connu un Premier ministre non-hindou. C?est aussi la première fois que le poste suprême est revenu à un non-Vaish, caste des familles Jugnauth et Ramgoolam. Les experts en caste (ils sont bien plus nombreux qu?on ne l?imagine, surtout dans les états-majors politiques) vous diront même que la grande famille Vaish a plus d?une douzaine de sous-castes. Les Jugnauth et les Ramgoolam ne sont pas issus de la même sous-caste, à titre d?exemple.

Pour décoder les « moves » de nos politiciens, on doit hélas se rapporter à la triste réalité des castes qui puise son origine en Inde. Celle que l'on désigne souvent comme étant « la plus grande démocratie du monde » a un système de stratification sociale, extrêmement rigide et ancien, qui façonne sa société jusqu?à maintenant. Mais, depuis la Constitution promulguée en 1950, il y a eu quelques progrès notables, notamment sur le plan politique. Les « intouchables » ou dalit (les hors-castes tout au bas de l?échelle sociale hindoue) ont enfin eu accès aux temples, comme ils ont légalement accès aux autres institutions publiques comme l?école et le Parlement.

Gandhi, comme le Dr Ambedkar, livrait une opposition totale à la discrimination de caste et un engagement pour transformer la condition sociale des intouchables. Il rêvait d?un hindouisme sans classe ni caste. Mais dans la pratique, il a dû utiliser les castes comme support d?une démocratisation d?un pays, divisé et meurtri, qui prenait alors son destin en main, à la fin de la colonisation anglaise.

Christophe Jaffrelot, directeur de recherche au CNRS, dans un surprenant livre « Inde : la démocratie par la caste », démontre comment Gandhi a utilisé le système hiérarchique des castes pour en faire un instrument de démocratisation sociale. Gandhi a distingué quatre « varna » à la stricte hiérarchie hindoue : au sommet les brahmanes (prêtres et lettrés), juste au dessous, les Ksatriya (guerriers devenus propriétaires fonciers), au dessous encore, les vaish (commer- çants et usuriers) et enfin les « sudra » (artisans, cultivateurs et éleveurs). « Le système des varna constituait pour Gandhi un modèle d?organisation sociale qui attribue à chacun une vocation socioprofessionnelle assurant à l?ensemble un fonctionnement harmonique. » Et le résultat ? économique - pour un pays de plus d?un milliard d?âmes est aujourd?hui impressionnant.

Sur le plan social, il y a encore beaucoup d?inégalités sociales et géographiques qui perdurent dans la Grande péninsule et ce, malgré qu?entre 1997 et 2002, les Indiens ont eu pour la première fois de leur histoire un président de l?Union d?origine « intouchable », en la personne de Kocheril Raman Naraya-nan. Mais ce qui réconforte le plus c?est de constater, sur le Net, tous ces « caste no bar » (aucune préférence de castes) qui terminent les nombreuses annonces matrimoniales des agences indiennes. Ce qui était jadis interdit.

À Maurice, les partis politiques doivent avoir le courage d?affronter le système des castes. Le MMM, qui prônait « enn sel lepep, enn sel nation », ne devrait pas se sentir obligé de recruter un Vaish pour présenter comme Premier ministre. Et Navin Ramgoolam, lui, a le pouvoir de traduire ses mots en actions concrètes. L?égalité des chances, au-delà du projet de loi, doit s?appliquer au sein des instances décisionnelles, en commençant par le conseil des ministres.

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