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« Alors, bon budget ? »
C?est ainsi que l?on s?est salué toute la semaine. Un étranger s?en amusait, étonné de l?intérêt suscité par le discours du ministre des Finances. Voilà un exercice a priori fort complexe auquel l?homme ordinaire ne devrait pas comprendre grand-chose. Et puis, que peut-il en attendre puisque le discours programme a déjà dessiné la politique économique ? En vérité, le budget n?est, chez nous, non uniquement un exercice financier, mais un événement éminemment politique. Il confirme ou infirme la qualité de la gouvernance, et donc la légitimité du gouvernement. C?est sans doute la raison pour laquelle n?entre pas beaucoup de rationalité économique dans certaines lectures.
Celle, d?abord, qu?en fait le MMM. Il juge « suspects » les chiffres cités par le ministre des Finances, insinue que la récolte n?est pas aussi abondante que Rama Sithanen veut le fait croire, parle de « tableau qui est loin de la vérité ». Arguments recevables? s?ils n?étaient pas en exacte contradiction avec ceux que tenait le leader du MMM dix jours avant le budget. Sans en être vraiment conscient sans doute, il soulignait alors l?abondance même de la récolte.
À coups de « warnings », Paul Bérenger prévenait Rama Sithanen : celui-ci a « les moyens de présenter un bon budget », un budget orienté vers le social car la situation économique « n?est pas aussi difficile qu?il le fait croire »?
À malin, malin et demi. « Simagré » contre « simagré »? En cherchant à déjouer le jeu de Sithanen, qui avait adopté à quelques jours de l?exercice, par tactique, le ton grave, Bérenger s?est piégé. Logiquement, ce budget « à visage humain » qui ressemble à celui qu?il appelait de ses v?ux, cette fiscalité légère qui aurait dû enthousiasmer Vishnu Lutchmeenaraidoo, le MMM devrait avoir l?humilité d?en apprécier les qualités. Mais il feint l?analyse économique, cite un investissement direct étranger gonflé sans vraiment se préoccuper que l?on saisisse la logique de sa déduction, seulement soucieux d?impressionner par la force de ses cris épouvantés. Au bout du compte, Lutchmeenaraidoo finit par faire de l?anti-Lutchmeenaraidoo?
Il y a ensuite la lecture que fait une grande partie du public. Dans leurs critiques, il n?y a pas de demi-mesure : le budget est « mauvais » et le gouvernement, insensible. Cette population qui envahit les ondes des radios, attend l?exercice comme elle assiste aux meetings, accrochée aux promesses et aux cadeaux. Certes, il est légitime que tout un chacun goûte aux fruits de la croissance. Mais la courte vue qui veut qu?ils soient immédiatement perceptibles dans le budget du mois, fausse l?évaluation de l?exercice. L?amélioration de la qualité de la vie que tout gouvernement doit à la population ne s?illustrera pas de cette manière. C?est un malentendu que nous devons régler pour ne pas cultiver l?amertume.
Lorsque le gouvernement s?engage à réaliser une « growth with equity and justice », cela signifie que la politique industrielle et commerciale qu?il choisit devra être telle qu?elle lui permettra de consacrer des fonds publics à améliorer l?infrastructure, les routes, les services de santé, les écoles et créer des filets de protection sociale et des occasions d?emploi pour les plus vulnérables. C?est de cette façon qu?il peut s?assurer que tous profitent de la croissance. Le gouvernement ne pourra pas faire baisser les prix, mais il doit créer des occasions pour permettre à chacun de s?enrichir, dans tous les sens du terme. Bien des gouvernements n?en font pas leur priorité, les yeux braqués sur le tableau de bord.
S?il faut reconnaître l?effort fourni dans ce budget pour dégager des fonds pour de telles dépenses publiques sans hausser la taxe, il reste au gouvernement un effort d?attitude. La communication reste un point faible. Ce n?est que par son discours, non pas le jargon financier, qu?il amènera la population à lever les yeux de son porte-monnaie et voir plus loin que ses misères.
Entre les mystificateurs et les entêtés, il y a les modérés. Leur discours est le plus répandu, fort heureusement. Ceux-là reconnaissent le progrès du pays, se réjouissent que nous soyons sortis de l?impasse, s?admettent rassurés par ce signe de redressement qu?est la capacité d?investir dans le capital physique du pays? Ils n?ont pas forcément une grande expertise mais de la bonne foi. Ils ne sont pas pour autant unanimement enthousiastes. À des degrés divers, certains s?avouent un peu contrariés.
Les contrariés s?inquiètent d?abord de l?ajustement des mesures qu?occasionne ce budget, lequel trahit une application molle : le « branding » pour le tourisme, on en parle comme d?une urgence depuis deux ans, et l?ouverture aux étrangers ne se traduit toujours pas par une recherche agressive des compétences souhaitées. Mais plus important : par « continuer » la réforme, ils comprennent « appliquer la même audace démontrée dans le redressement de l?économie à d?autres chantiers nationaux ». Continuer ne peut pas signifier que « ajuster » aujourd?hui les décisions annoncées hier. Continuer, c?est oser d?autres ruptures. La privatisation, l?éducation? Le succès asiatique n?a pas tenu qu?à l?ouverture, mais aussi à l?amélioration sensible du niveau d?éducation et à l?épargne. Peut-être que ça, c?est une autre histoire. Mais elle empêche les contrariés de répondre franchement à la question « Alors, bon budget ? »
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