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Walt Disney, l’éternel enfant
“Il était déjà mort depuis longtemps, embaumé dans la gloire et la réussite commerciale la plus fabuleuse du siècle. Abhorré par les cinéphiles (mauvais goût, gâtisme, mièvrerie, laideur, moralisme puéril…), révéré par les squares (petits personnages malicieux qui ont charmé notre enfance, La Fontaine moderne, fraîcheur, gentillesse…), de part et d’autre avec un manque total de discernement, il n’est apprécié pour ce qu’il fut vraiment que par quelques dizaines de passionnés d’animation que l’art du mouvement intéresse plus que le dessin et l’anecdote.” C’est ce qu’écrivait Bertrand Tavernier dans son livre Trente ans de cinéma américain (éditions C.I.B. 1970), quelques années après la mort de Disney.
On peut comprendre le point de vue des passionnés d’animation, mais il faut aussi reconnaître qu’il est difficile de traiter l’“œuvre” de Disney sans se référer à l’anecdote ou à la légende. Par exemple, celle qui veut qu’il ait été le père du dessin animé. Il y eut en fait quelques tentatives plus ou moins réussies bien avant la naissance de Disney, notamment par Thomas Edison. Mais, le premier dessin animé digne de ce nom, Le Cauchemar du Fantoche, est réalisé en 1908 par un français, Émile Cohl. Walt Disney est toutefois bien le père de Mickey Mouse, créé en 1928. Légende encore : le personnage lui aurait été inspiré par un souriceau grignotant dans un coin de son studio de Kansas City. Il n’en est rien : Disney inventa le personnage alors qu’il voyageait dans un train et qu’il se désespérait de l’échec d’Oswald le Lapin, sa première série de dessins animés.
La petite souris qui fait ses débuts comme personnage secondaire de cette série, s’appellera dans un premier temps Mortimer, puis Mickey. Deux courts métrages sortis cette année-là suffiront pour faire de Mickey Mouse une vedette en Amérique : Plane Crazy, et Gallopin’ Gaucho ; l’un inspiré par l’aviateur Charles Lindberg et l’autre par l’acteur Douglas Fairbanks. Juste avant, Walt Disney aura eu le temps d’améliorer la technique du dessin animé, notamment grâce à un procédé utilisant ce qu’on appelle “le principe de l’intervallisme (qu’il serait trop fastidieux d’expliquer dans ces colonnes)” qui rend plus souple, ou plus fluide, le mouvement. Et puis, voilà que depuis 1927, le cinéma s’est mis à parler et même à chanter ; en plus de l’image, il y a aussi les voix et la musique.
À partir de 1929, Disney consacrera toutes ses recherches à la création d’une série de courts métrages musicaux intitulés Silly Symphonies, avec la collaboration de Carl Stallings pour la partie musicale. Avec la musique de Saint Saëns, Danse Macabre, le premier film de la série, est resté un classique d’humour macabre et de virtuosité. Mais un autre dessin animé marque aussi cette série, faisant date dans l’histoire du cinéma : Flowers and Trees, ouvrage délibérément anthromorphique pour lequel Disney utilise le Technicolor, qu’il recrute des équipes d’animateurs et de scénaristes et qu’il utilise une technique révolutionnaire pour l’époque : celle du story board !
Blanche-Neige, la grande première
Tout a commencé en 1923, dans un petit garage à Los Angeles. Mais, cinq ans après la naissance de Mickey (nous sommes alors en 1933), il faut répondre à la gigantesque demande, engager des auteurs, des dessinateurs, des musiciens : le nom de Walt Disney s’est imposé dans le monde entier et les studios occupent la superficie d’une usine. “Le rythme de production qu’adopte l’équipe est étonnant quand on songe à l’invention et au travail qu’exige chaque dessin animé. Ils en fabriquent alors deux par mois et chacun d’entre eux compte environ douze mille petites images !...”, explique Pierre Tchernia sur un site internet. Mickey, petit “bonhomme” malin et sympathique, dont on oublie vite qu’il est une souris, est connu partout : il est Topolino en Italie, Miki Naoy en Grèce, Mikki Hiri au Japon. Bientôt, il est entouré de Minnie, de Dingo, de Pluto (le seul de ces animaux qui ne soit pas humanisé et qui marche à quatre pattes) et de Donald. Le coléreux petit canard finira même par dépasser son aîné puisqu’il y a, dans la cinémathèque Disney, 127 Donald pour 121 Mickey.
Au cours des années qui suivent, il va connaître la pleine gloire et devenir l’empereur du dessin animé et du spectacle familial. Dès 1935, alors qu’il venait juste de conquérir le monde avec ses petits Mickey, il décide de commencer la production d’un long métrage : Blanche-Neige. Les spécialistes, les financiers lui déconseillent ce projet délirant : qui pourra supporter quatre-vingt minutes d’animation ? Avec cinq cents collaborateurs, il mène à bien cette entreprise folle. Blanche-Neige et les 7 nains font une entrée triomphale sur l’écran en décembre 1937.
Depuis, tous les dix ans, on présente à nouveau ce film qui ne vieillit pas et, chaque fois, il attire, dans chaque ville du monde, pour Noël, autant de spectateurs que les nouveaux films à succès. Après Blanche-Neige, il y aura Pinocchio et les Aristochats, les 101 Dalmatiens et le Livre de la Jungle, une vingtaine de longs métrages qui, eux aussi, tous les dix ans, commencent une nouvelle carrière. “C’est la magnifique entente entre Disney et son public, l’alliance du comique et du drame, de la tendresse et du rire. Depuis que le cinéma existe, un seul homme a connu semblable réussite : Charlie Chaplin…”, ajoute Pierre Tchernia.
“Je ne fais pas des films que pour les enfants. Je m’adresse en fait à l’innocence enfantine dont le pire d’entre nous n’est pas dépourvu, si profondément enfouie soit-elle”, disait Walt Disney. Belles paroles dont on peut se demander si elles se reflètent dans la ligne de conduite de leur auteur. L’homme était un génie, certainement, mais pas forcément dans le sens où on pourrait l’entendre. Non content de ces réussites dans les années 30 – 40, Walt Disney s’est lancé, toujours en tant que producteur, dans le long métrage de personnages vivants (20 000 lieues sous les mers), il a créé des documentaires passionnants (C’est la vie) et, conscient de l’importance qu’allait prendre la télévision, fabriqué, l’un des premiers, des histoires à épisodes (Zorro).
Après les années 40, beaucoup lui reprocheront des adaptations de contes de Perrault “à sa propre sauce” malgré l’excellence technique de ces dessins animés. Beaucoup plus lui reprocheront après les années 50, sa participation plus que zélée aux “travaux” d’un certain sénateur Joseph MacCarthy. Walt Disney était surtout un redoutable homme d’affaires, avec la volonté farouche de réussir dans toutes ses entreprises. C’est ce qui est étonnant chez cet homme : le désir d’aller de l’avant et d’y parvenir. L’un de ses rêves d’enfant le poursuivait : la création de parcs d’attractions. Il a réussi cela aussi, et magnifiquement, avec, aux Etats-Unis, Disneyland (ouvert en 1955).
On ne peut donc pas s’étonner, même si on peut le déplorer que l’usine de rêves se soit transformée après la mort de son créateur en 1966, en l’empire Walt Disney Productions. C’est-à-dire en une machine à profits (Disney world 1971 ; Epcot 1982 ; au Japon, Tokyo Disneyland 1983 et, en France, près de Paris, Euro Disneyland ouvert en 1992) investissant des sommes pharamineuses – dépassant de loin les budgets des films – investies dans des produits dérivés (tels les jeux vidéo, les albums ou les peluches) broyant toute concurrence et défendant avec tout ça, les valeurs de l’Amérique profonde.
La qualité des dessins animés s’en ressent à partir des années 80, même si les productions Walt Disney trouvent toujours un public durant cette décennie. Les films toujours plus formatés, calibrés faisant d’avantage moins de recettes durant la décennie suivante, l’empire Walt Disney Productions finit par collaborer avec une petite société de productions, Pixar, spécialisée dans les images de synthèse, qui vient apporter un souffle nouveau avec des créations comme Toy Story, Monstres et Cie ou Shrek. Mais là, l’histoire n’est plus celle de Walt Disney et on laissera en guise de conclusion, encore une fois la parole à Bertrand Tavernier :
“Le génie de Disney fut d’élever le produit usiné à la hauteur de l’œuvre d’art, sa force, dont on lui fait grief, d’avoir su s’enfermer dans une esthétique originale parce que personnelle. En refusant toutes les influences extérieures. L’instinct de ce visionnaire inculte qui n’accepta jamais de se mettre à la remorque de la peinture et des graphismes modernes était profondément juste et sain. On s’en rend compte maintenant en voyant sans préjugés les admirables shorts des années ’30…”
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