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Vraiment super

24 avril 2006, 00:00

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Un des développements qui a changé la monotonie de la vie mauricienne a certainement été la création de supermarchés modernes. Pour nous qui avions été habitués aux boutiques de quartier où, dans notre enfance, on vendait pas seulement des cigarettes mais même des allumettes à la pièce, ce fut une véritable révolution empreinte de tristesse car elle était appelée à faire disparaître le petit commerce et les gâteaux ?koste?.

Un ami, souvent entraîné au su de son plein gré dans des salons à papotages, me racontait comment, à l?ouverture du premier supermarché à Curepipe, lorsqu?il y avait une accalmie dans les potins, quelqu?un n?avait qu?à lancer le mot ?Prisunic? pour qu?aussitôt les langues reprennent bon train passant des rayons d?alimentation au dépeçage des réputations sans même ralentir aux feux rouges de la médisance.

  • Vous savez qui j?ai vu au Prisu hier ?

  • Non, qui donc ?

  • Unetelle et Machin Truc agglutinés devant l?étagère de ginseng. Hum? significatif, hein ? Next step Viagra.

Et voilà que maintenant nous disposons d?hypermarchés pour rencontrer toute une clientèle dés?uvrée qui, souvent sans rien acheter, fait le tour des libres-services en poussant un caddie pour se donner bonne contenance. Mais c?est en fin de mois que c?est vraiment folklorique.

Il y a la ménagère affairée qui trouve quand même le temps de scanner votre panier, de supputer les prix et de faire de tête une rapide addition pour évaluer vos signes extérieurs et bientôt, le dîner aidant, intérieurs de richesse.

Il y a la grosse dame dont la superficie clame déjà l?appartenance à une grande surface, qui vide les étalages de charcuterie et qui est à tu et à toi pour ne pas dire copine comme cochonne avec tous les grognons à queue en tire-bouchon. Elle a d?ailleurs un ?groin? de beauté qui est presque un effet de lard et on l?imagine très bien s?adressant à un porcelet en disant : ?ki manyer matlo ??

Puis il y a les petits commerçants qui ne laissent passer aucune bonne possibilité de revente, empilant sur le porte-bagages de leur fourgon tout un fonds de commerce hétéroclite allant du gratte-ciel de baquets ?yaya? en plastique bleu aux pyramides de langes, aussi appelés ?boudrines? par les mamans attendries.

Bien sûr on ne peut pas naviguer à travers toute cette faune entreprenante sans tomber sur le prince des casse-pieds qu?on avait jusqu?ici évité en faisant des contorsions devant lesquelles Valentin le Désossé aurait ôté son couvre-chef avec respect. Que de ruses déployées, que de ?Cochiseries? inventées pour échapper à l?affection envahissante de ce fâcheux ! On s?était glissé habilement derrière la vaste dame de tout à l?heure se servant d?elle comme d?un de ces paravents nippons couverts de cerisiers en fleurs qu?une cousine qui vous veut du mal vous a offert pour un anniversaire.

  On avait rampé, au péril de sa vie, sous des tablettes de livres instables qui vous ont dégringolé brusquement sur le citron, vous navrant la nuque sous cinq kilos de thrillers et une encyclopédie du jardinage, vous laissant juste assez de force pour vous traîner jusqu?aux produits pharmaceutiques. Heureusement qu?il n?y avait pas les deux volumes supposément guère épais de Tolstoï, vous y laisseriez votre peau.

Et voilà qu?au détour d?un amoncellement de biscuits salés, qui apercevez-vous entre deux paquets de ?cream-crackers? ? La personne même que vous auriez voulu semer au milieu du désert de Gobi, frôlant le 120 à l?heure dans votre jeep tous-terrains, alors que sa silhouette falote, juchée sur un yak essoufflé, diminue au loin, perdue à jamais. Hélas ! il vous a vu, se précipite, dégoulinant d?amabilité, plus affable que La Fontaine, décochant sa fusillade de questions :

  • Qu?est-ce que tu fais maintenant que tu es à la retraite ? Tu fais toujours dans les orchidées ?

  • Non, maintenant je fais dans les cactus.

  • Et comment vont ta mère, ta femme, tes enfants ?

Et on a envie de lui décocher un ?et ta s?ur? virulent mais on se contient parce qu?on a été élevé chez les Pères.

Après vous avoir épuisé pendant une demi-heure, crucifié à un ?display? de morue frisée et d??ourites? de Rodrigues sous vide, la conversation languit. Vous en profitez pour lui indiquer à l?autre bout du désert un ami commun ?qui vient de passer auprès des piments-curry? et vous l?orientez subtilement vers un mirage qu?il essaye de rattraper à grandes enjambées, le regard allumé par la perspective d?une deuxième victime.

Pendant ce temps, vous vous précipitez vers la sortie avec votre demi-panier à provisions, vous urgez la fille au clavier de faire son petit calcul puis vous lui tendez quelques billets et, la laissant tout à fait éberluée, vous filez vers le parking en lui criant : ?Gardez la monnaie !?

Vivement qu?on conserve au moins quelques petites boutiques d?antan où l?on peut, d?un coup d??il, déceler les importuns embusqués à l?intérieur et faire force de rames en laissant derrière soi, par précaution, de pleines poignées de pétards râpés.

VOLCY

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