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Vivre et enrayer la violence domestique

25 novembre 2006, 00:00

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par Premila DOSORUTH

Certaines femmes sont atteintes directement dans leur intégrité physique, sexuelle et psychique. Elles sont humiliées, insultées, battues, violées. à l?image de Véronique (voir témoignage). «Malgré la Convention pour l?élimination de toutes les discriminations à l?égard des femmes ratifiée par 184 pays, malgré les textes de loi et les déclarations, les droits des femmes continuent à être bafoués. Le rapport de l?Onu est accablant. Une femme sur trois est victime de toutes sortes de violence», rappelle Pramila Patten, avocate et experte à l?Onu, qui siège au comité contre les discriminations à l?égard des femmes.

La violence contre les femmes dans le couple n?est pas une affaire privée. Véronique, cette femme meurtrie dans sa chair, pourrait être votre s?ur, votre voisine, votre collègue de bureau.

Témoignage

Entre rires et larmes, Véronique offre les différents visages de la violence. Cette femme de 31 ans a été, tour à tour, victime des assauts brutaux d?une mère, d?un père puis d?un mari. Elle a subi la violence psychique de son entourage et a été violentée sexuellement par ledit mari et un cousin. Véronique est incapable de dire quand elle est entrée dans cette spirale infernale tellement cet état a toujours fait partie intégrante de sa vie. «Mon grand frère m?a dit que depuis l?âge de trois jours, papa voulait me tuer. Mes parents ne m?ont même pas déclarée à l?état civil. J?ai porté deux prénoms, l?un en guise de nom de famille.» Elle tombe régulièrement sous les coups de son père jusqu?à l?âge de 15 ans. Un jour fatidique, elle délaisse ses habits de victime pour endosser ceux de bourreau pour s?acharner sur son père avec une violence extrême. «Il avait dépassé les bornes. Il ne se contentait plus de rouer ma mère de coups, mais avait sorti un couteau.

Depuis ce jour, il ne nous a plus touchées ni moi, ni ma mère. Pourtant je ne suis pas pour combattre la violence par la violence.»

Depuis, Véronique en a vu d?autres qui lui ont permis aujourd?hui de relever la tête. Cette nuit passée en cellule policière a été un véritable déclic. Cet épisode lui a aussi donné la possibilité de sortir du mutisme dans lequel elle s?est enfermée suite à son évolution dans cette atmosphère délétère dans laquelle elle a vécu. «Pendant ma scolarité, mes camarades m?insultaient, me traitaient de bouffonne, me crachaient dessus, il y en a même un qui m?a uriné dessus. Je ne pipais mot. Je subissais. Je n?étais qu?une chose.»

À 17 ans, elle rencontre celui qui deviendra son mari mais se fait violer par un cousin de ce dernier. «Ma famille et la sienne ont réussi à me persuader que j?étais la coupable au lieu d?être la victime. J?ai accepté d?épouser cet homme parce qu?il a bien voulu me ramasser dans l?état où j?étais. Et puis le mariage allait me donner un nom, je pouvais enfin devenir quelqu?une.» Avec du recul, Véronique réalise que la violence s?est installée très tôt et de manière insidieuse dans son couple mais elle n?a pas su alors la détecter. «Il se moquait de mes seins devant tout le monde. Il me disait que je n?étais rien d?autre que de la merde. Les insultes pleuvaient. Il m?inventait des amants. Il a même prétendu un jour avoir enlevé un préservatif, laissé par un amant supposé, de mon vagin», se souvient-elle. Beaucoup de choses ne se faisaient qu?entre les quatre murs de sorte qu?il offrait l?image du mari parfait à notre entourage.

Un chapelet de malheurs

Après cinq ans de mariage et deux enfants, la violence va crescendo. Son mari lui assène un coup de poing qui lui décroche la mâchoire l?empêchant d?articuler le moindre mot pendant une semaine. «Ce qui était horrible, c?est que dans mon incapacité de parler, mon mari pouvait donner les versions qu?il voulait sans que je ne puisse le contredire.» Elle nous égrène son chapelet de malheurs. Un disque de la colonne vertébrale déplacé qui la paralyse pendant six mois, les coups de pied qui pleuvent quand elle est à terre, sa fille projetée contre le réfrigérateur parce qu?elle s?interpose. «Mon mari m?attache et me fait devenir sa chose sexuelle, il m?agresse pendant mon sommeil.»

Et le leitmotiv des policiers, «madam ou mari sa nou pa kapav enpes li». À 28 ans, Véronique se défait enfin des liens de ce manipulateur pervers et violent. «Mon salut est venu grâce à mon travail et à mes collègues. Il faut parler, vider son sac. J?en parle à tout le monde dès que j?ai une oreille attentive. Tant qu?on ne retire pas ce qu?on a à l?intérieur, ça pique et ça fait mal. Il faut aussi savoir pleurer et accepter que son couple ne tient plus la route. Il ne faut pas vouloir à tout prix le remettre sur les rails.» Le pardon a été une autre planche de salut.

Elle a pardonné à une mère qui l?a déjà frappée jusqu?au sang. «Je lui ai parlé avant sa mort. Je ne lui en veux pas parce qu?elle a été une femme battue. Elle a fini par ne plus nier ma souffrance. Je ne suis plus une «merde de chien» au moins aux yeux de ma mère.» Par le biais de la lecture et de l?écriture, cette mère de quatre enfants, qui a aujourd?hui refait sa vie avec un nouveau compagnon, a pu exorciser tous ces démons. «Je m?efforce de rire beaucoup pour panser mes blessures mais il existe néanmoins une peur en moi. Je veux protéger mes enfants en faisant une thérapie. La violence est un cycle infernal.»

Questions à Poonam Saddul «Clinical Counsellor», spécialisée en victimologie au ministère de la Femme.

● Pourquoi les femmes victimes de violence mettent-elles autant de temps avant de se débarrasser des griffes de leurs bourreaux ?

En moyenne ce n?est qu?au bout de dix à 15 ans qu?elles essayent de sortir de cet engrenage. L?attachement est trop fort et trop souvent elles vivent dans le souvenir de la lune de miel. Elles ressentent un sentiment de culpabilité fallacieusement entretenu par le partenaire violent. Soucieuses de ne pas priver les enfants de leur père, elles préfèrent subir. Parfois elles ont peur de l?isolement, de quitter une maison qu?elles ont aidé à bâtir. On peut aussi imputer un tel état des choses à la méconnaissance de leurs droits. Leur état physique, psychologique, la peur, le stress, la dépression font qu?elles abdiquent. Elles n?arrivent plus à puiser en elles cet élan vital pour faire les démarches nécessaires. Avoir recours à la police, à la Cour suprême. Trouver un hébergement, un boulot. Et puis vient le jour du déclic.

● Comment se défaire affectivement d?un manipulateur pervers et violent ?

C?est impossible de le faire du jour au lendemain. Le niveau de résilience dépend de la personnalité de chaque femme. Au ministère, nous offrons une écoute de qualité, des thérapies adaptées. Il faut briser le silence et revaloriser l?image de la femme violentée. On l?aide à reconstituer les liens sociaux car une femme abusée se retrouve forcément isolée, sans attache familiale ou amicale. Les thérapies de groupe s?avèrent très efficaces pour recréer un cadre où la culpabilité n?a plus sa raison d?être. écouter l?histoire de l?autre aide. Elles sont nombreuses à dire :«Je pensais être seule dans cette situation.»

● Et la part de la société dans ce laisser-aller?

La société a tendance à tolérer la violence domestique. Il y a cette culture et cette tradition ancrées qui veulent que l?homme soit le maître de la maison. Alors, il tabasse, met de l?ordre dans le ménage. L?abus verbal n?est même pas punissable selon les lois existantes. Le mari se dit, «Pas de loi, je peux me défouler sur ma femme.»

Il faut que toutes les institutions travaillent en collaboration. Les sanctions ne sont pas assez sévères. Des peines d?emprisonnement décourageraient certainement ces comportements.

L?avocate Pramila Patten précise les modalités à suivre

Allez au poste de police. Les policiers sont obligés de consigner votre déposition (encore faut-il que certains ne renoncent pas à leur rôle en prétextant que c?est une affaire civile).

Vous avez le droit d?aller seule dans une cour de district et de demander un protection order, un tenancy order ou un occupational order. Vous pouvez aussi retenir les services d?un avocat. Il faut ensuite se rendre à l?un des six Family Support Bureaux du ministère de la Femme. Un Interim protection order sur la base de votre version à la cour peut être émis.

En ce qui concerne l?occupational order, il y a une certaine réticence de la part des magistrats alors que cette loi permet l?éviction de l?agresseur du toit conjugal qu?il soit marié ou pas.

À Maurice, on reconnaît la violence quand elle est physique et non quand elle est psychologique. On banalise le comportement tyrannique d?un mari qui ne tape pas.

Réactualiser la loi de 1997 car une loi doit être dynamique et non statique. Cette loi ne prend pas en considération certains types de violence comme la violence économique.

Si on veut atteindre la tolérance zéro par rapport à la violence, il faut introduire une disposition dans le Code pénal qui s?appliquerait au conjoint, au concubin ainsi qu?à l?ex-conjoint et à l?ex-concubin. Il faut une meilleure protection sociale pour les femmes et un accompagnement de qualité. Chaque poste de police devrait avoir une cellule pour accueillir ces femmes. Elle déplore le manque de recherches, de statistiques fiables, de méthodologie dans la collecte et les recoupements de don-nées au niveau des ministères, de la police, des hôpitaux et des médecins privés.

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