Publicité

Vishnu Lutchmeenaraidoo, le retour de l?exilé

10 mars 2007, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

C?est en 1974 à la terrasse de La Flore que Vishnu Lutchmeenaraidoo décide de traverser le Rubicon qui le sépare du ministère de l?Industrie et du Commerce où il était « Commissaire aux foires » aux instances du MMM. L?homme-pont à l?époque n?est autre que Sydney Selvon son ami de longue date, surtout du temps où tous les deux enseignaient au collège New Eton avant que Vishnu ne parte étudier à Aix-en-Provence.

Sydney Selvon savait que son ami était mal à l?aise à son poste où il estimait qu?il subissait des injustices. Vishnu Lutchmeenaraidoo avait terminé de brillantes études universitaires entreprises en 1967, s?était enfiévré comme tout étudiant pendant Mai 68 à Aix et s?était marié à Suzanne Poli, d?origine corse en 1971 avant de rentrer à Maurice en 1973 pour? rentrer dans les rangs !

Vishnu Lutchmeenaraidoo étrennait une barbe de mollah et posait d?interminables questions à son interlocuteur en sirotant un café noir. Il avait une seule préoccupation : quelle allait être la réaction de la base mauve ? Car il savait qu?il fallait, à l?époque, montrer patte blanche idéologique. Les militants n?étaient pas aussi ouverts d?esprit qu?ils le sont devenus par la force des choses. Sydney Selvon, qui connaissait le « ventre du monstre », lui répondit qu?il n?avait aucun souci à se faire car « c?est Paul qui allait décider ».

Le MMM recrutait à tour de bras à ce moment, se préparant pour les élections imminentes que la coalition PTr-PMSD avait renvoyées sine die. Vishnu Lutchmeenarai-doo allait être une recrue de choix.

Il se joint immédiatement à la Commission économie et finances du MMM présidée par Paul Bérenger, le seul porte-parole toutefois de cette instance. On n?a jamais vu Georges Marchais en France cédant cette prérogative à un élément subalterne fut-il brillant. Économiste, il alimente en papier la direction du MMM.

En 1976, il n?est pas candidat. Ce n?est qu?en 1979 qu?il tire sa révérence au ministère de l?Industrie pour se consacrer exclusivement à la politique. En 1982, il est élu dans la circonscription numéro 13, Souillac-Rivière-des-Anguilles, comme Jayen Cuttaree à Stanley-Rose-Hill. 60/0 oblige !

Dès le lendemain, il est victime d?une première injustice et d?une insulte à son intelligence : il ne fait pas partie du cabinet ministériel présidé par Anerood Jugnauth.

Un telugu ne pèse pas lourd dans la balance ethnique du MMM? moins, du moins, qu?un tamoul. Une démarche qui favorise ainsi la consécration spectaculaire de Jayen Cuttaree qui venait de rentrer au pays.

Vishnu Lutchmeenaraidoo digère mal cette indignité d?autant que la presse fait état de la proposition qui lui a été faite pour être nommé « state minister » que la Constitution ne prévoit pas, mais qui aurait donné la possibilité à Paul Bérenger de lui permettre de jouir d?un bureau à côté du sien.

Il n?est pas étonnant, pendant la crise qui secoue le MMM-PSM quelque temps après, que Vishnu estime que son heure a sonné. Et qu?un boulevard va s?offrir à ses ambitions si Paul Bérenger ne fait plus partie du paysage. Il fait partie ainsi des faucons ? comme Cader Bhayat, Madun Dulloo, Anil Gayan ? qui poussent Anerood Jugnauth à la cassure pendant que les clans se constituent. Vishnu prépare le terrain comme un véritable sherpa, brûle de l?essence et fait le tour des backbenchers pour compter ceux qui soutiendraient éventuellement Anerood Jugnauth.

Quand la rupture est consommée, il s?enorgueillit publiquement d?en avoir été l?artisan pour mieux mériter certainement le portefeuille des Finances qui allait lui échoir après la victoire de la grande alliance MSM-PTr-PMSD sur le MMM en 1983.

Le MMM est laminé après ces élections. Paul Bérenger, dirigeant un parti croupion à l?Assemblée nationale, subit les pires avanies, surtout l?arrogance du nouveau ministre des Finances qui lui renvoie, en quelque sorte, l?ascenseur. Le climat est pourri? des coups sont même échangés entre députés MMM et MSM dans le parking souterrain de l?hémicycle un soir après un dîner bien arrosé !

Vishnu Lutchmeenaraidoo devient la cible privilégiée du MMM. Et les attaques se multiplient proportionnellement à sa montée en influence et en puissance. Il devient ainsi « rasoir » (les taggers se sont mis à l??uvre au Réduit depuis la semaine dernière). Un terme générique qui incarne toutes les insultes. Et les militants parlent de Suzanne comme une Lady Macbeth aux ambitions démesurées pour son mari !

Il n?est pas Reagan, encore moins Thatcher, mais un Sarkozy avant la lettre. C?est un libéral qui s?affiche?

En 1987, il est élu laborieusement. Il s?affirme davantage au sein du gouvernement Jugnauth. Si certains estiment ? comme Paul Bérenger ? que Vishnu Lutchmeenaraidoo aux Finances équivaut à « li-chien pe veille saucisse », le pays ne tarit pas d?éloges sur ses mesures budgétaires : la détaxe sur la vidéo, les appareils électroménagers, la transformation de presque tous les garages de l?île en usines textile, l?attribution de plus de 35 000 logements aux plus démunis à un prix dérisoire et surtout l?abaissement presque de moitié de l?impôt sur le revenu. Il n?est pas Reagan, encore moins Thatcher mais, un Sarkozy avant la lettre. C?est un libéral qui s?affiche et dont le disque dur est en phase avec le pays.

Son influence grandissant, ses appétits aussi? Anerood Jugnauth le sent surtout quand il s?approche trop de Gaëtan Duval dont il se fait le défenseur attitré au sein du MSM. Même après le départ de celui-ci. En fait, Vishnu Lutchmeenaraidoo aurait pu être « bleu ». Il partage avec Gaëtan Duval l?amour du bon vin, les mets les plus recherchés et surtout une forme de social-économie (la trouvaille est de Francois Bayrou) avant la lettre. D?ailleurs un S. Lutchmeenaraidoo n?était-il pas le 14 décembre 1952 sur la plate-forme de Jules Koenig du « Ralliement mauricien » à Rose-Hill ?

Mais en 1991 son ascension s?arrête pile. Le MSM négocie avec le MMM et Aneerood Jugnauth sacrifie Vishnu au profit de Paul. L?homme se retire. Il « rentre au garage pour un long servicing », dit-il. Il s?occupe de sa famille, voit grandir ses enfants et goûte aux joies d?être grand-père.

Un autre point commun qu?il partage avec Paul Bérenger. Ce qui a permis son retour au bercail mauve.

Publicité