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Victoire Rasoamanarivo : la Bienheureuse (suite et fin)
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Victoire Rasoamanarivo : la Bienheureuse (suite et fin)
Il arrivait à Victoire de paraître en cour de justice et de plaider la cause de catholiques. Ainsi lorsqu’un chef protestant accusa un maître d’école catholique d’avoir kidnappé un enfant de l’école protestante. La situation était en réalité directement contraire à l’allégation du plaignant et l’enfant kidnappé avait écrit à son école demandant de venir le chercher. Victoire, elle-même victime autrefois de la guerre des écoles, se rendit au tribunal, fit produire la lettre de l’élève et profita de l’occasion pour remettre les choses à leur place :
“Vous autres évangélistes et chefs de temple, vous allez partout répétant à l’adresse des catholiques : Religion de traîtres ! Religion de traîtres ! Les Vazaha français qui nous ont enseigné la prière sont partis. Eux étaient Français. Mais nous, catholiques malgaches, nous ne cessons pas d’être malgaches parce que nous sommes catholiques. Que voulez-vous dire quand vous nous accusez d’être traîtres ? L’affaire des écoles regarde M. le président. Pour ce qui regarde la prière, je suis autorisée par la reine et le Premier ministre à protéger les catholiques s’ils sont molestés injustement. La reine et le Premier ministre n’en veulent pas à la prière. Ils combattent contre la France et non contre la prière. Alors, de ce que nous sommes catholiques, ne nous accusez pas d’être traîtres à notre pays.”
À partir de la fin de 1883, elle résolut d’aller visiter elle-même les chrétientés lointaines pour leur inspirer confiance. Elle quittait Tananarive le dimanche matin, accompagnée d’un ou deux aides de camp et d’un groupe de chanteuses choisies parmi ses esclaves, et, rendue à pied, en filanzane ou en pirogue au lieu visité, était rencontrée par les fidèles prévenus qui arrivaient en foule. Protestants aussi bien que catholiques la recevaient avec un enthousiasme admiratif et ne tarissaient pas d’éloges à son sujet. Dès la seconde année de la guerre, la disette se fit vivement sentir, et les fonds manquaient. Comment maintenir le financement des écoles et aider l’Union Catholique dans ses courses apostoliques ? Victoire organisa des quêtes dans les paroisses “et donna elle-même tout ce qu’elle possédait”, aux dires de Mgr Fourcadier.
De Tamatave (occupée par l’amiral Pierre depuis juin 1883), le révérend père Cazet cherchait un moyen de faire parvenir quelques secours à Victoire. Par un plénipotentiaire du gouvernement venu à Tamatave rencontrer l’amiral Miot, il proposa à Victoire l’envoi d’une traite que transmettrait un commerçant mauricien à Tananarive. Victoire jugea dangereux ce mode de financement : le Premier ministre l’apprendrait sûrement et frapperait ceux qui auraient l’argent en leur possession. La commission ne devait être secrètement confiée qu’au seul plénipotentiaire malgache, et même dans ce cas elle s’exposait car si le Premier ministre venait à l’apprendre “il faudrait s’attendre à tout de sa part.” Elle recommandait donc aux Jésuites la plus grande discrétion. Toutefois, s’agissant d’un transfert de biens de l’Église, elle prit le risque et les fonds arrivèrent comme prévu de Tamatave. Le Premier ministre montra bien l’indice d’un soupçon mais garda le silence “et parut tout ignorer”.
Le spectacle des pasteurs anglais s’occupant librement de leur ministère poussa Victoire à réclamer la présence de Jésuites anglais, mais son beau-père refusa net. Un père anglais et un père belge avaient d’ailleurs été expulsés avec les autres. Victoire écrivit à ceux-ci pour leur dire que leur absence causait une “famine” dans un autre domaine, celui des âmes.
L’Église bénéficia, pendant cette grave crise, des services de Victoire dont l’état de laïque permettait l’action. Elle en était consciente et lorsqu’elle parlait de sa vocation elle confiait : “Le bon Dieu ne l’a pas permis. Il pensait déjà à ce qui arrive aujourd’hui. Si j’étais religieuse, en ce moment, il me serait impossible de faire pour la religion ce qu’il m’est permis de faire maintenant.”
<B>“Pour éclairer mieux et plus loin” </B>
Après deux années de guerre les belligérants cherchèrent une ouverture vers la paix. Les premières négociations n’aboutirent pas. Lorsqu’elles reprirent en 1885, l’amiral Miot demanda au Mauricien Désiré Maigrot, consul d’Italie qui se rendait à Tananarive, d’expliquer au gouvernement malgache ce que désirait la France : sauvegarder son honneur, et des droits exclusifs par rapport aux autres puissances. Le Premier ministre reçut avec satisfaction les ouvertures transmises par le consul Maigrot mais sans accepter aucune atteinte à l’indépendance de Madagascar. Il fallut rechercher une formule de protectorat assez confuse ? nuageuse dit Deschamps ? pour permettre un rapprochement.
La paix signée le 17 décembre 1885 et ratifiée par la France le 7 mars 1886, un premier groupe de quatre pères et deux frères touchèrent le village d’Andraisoro à cinq kilomètres de Tananarive le 28 mars 1886, avant d’en écrire à Victoire : le soir même elle envoya des vivres aux voyageurs. La rentrée des Jésuites à Tananarive prit l’aspect d’un petit triomphe : ils arrivaient en filanzane suivis d’une foule qui pénétra en cortège dans l’église au son des cloches et de l’orgue. “Dans la joie et l’allégresse”, nota le père Taïx, Victoire avait fait préparer un bon et copieux repas que servit l’Union Catholique dans la tribune de l’église. Pour ne pas témoigner trop d’empressement aux pères, Rainilaiarivony ne leur fit rendre les clefs de leur maison qu’à sept heures du soir…
Les groupes de pères se succédèrent de semaine en semaine, jusqu’à celui accompagnant l’ex-révérend père Cazet, sacré évêque de Madagascar à Lourdes le 11 octobre 1885. Il fit son entrée solennelle à Tananarive le 23 avril 1886, ayant reçu à Ambohipo une lettre de Victoire et Radriaka lui exprimant leurs salutations humbles et respectueuses à souhait. Il entra dans l’église, dès lors sa cathédrale, au chant de l’Alleluia de Pâques. Mission accomplie, un peu comme Jeanne d’Arc au sacre, Victoire s’agenouilla, comblée de joie, pour baiser l’anneau de son évêque et recevoir sa bénédiction.
Le jour de Pâques, Mgr Cazet célébra la messe pontificale, Victoire “encore à sa place de combat”, comme l’écrit son biographe, mais tout de suite après, elle commença à s’effacer. Après la messe, les membres de l’Union Catholique voulant aller saluer l’évêque, s’aperçurent de son absence et durent l’envoyer chercher. Rapaul (Paul Rafiringa), préfet de l’Union, la présenta à Mgr Cazet en ces termes : “Nous n’aurions pas osé paraître devant vous si elle n’avait pas été au milieu de nous. En votre absence elle a été notre mère et la mère de tous les chrétiens. C’est elle qui a été notre chef et nous a protégés efficacement contre les persécuteurs.”
Mgr Cazet l’admirait sans réserve (sa correspondance vers la France contient des vignettes du genre : “Ce matin, Victoire, l’admirable Victoire, entrait à l’église à quatre heures…”), et disait hautement qu’elle avait été choisie et préparée par Dieu pour être le modèle et le soutien des chrétiens malgaches en des temps difficiles.
La mission que lui avait confiée le père Caussèque était terminée, mais elle jalonne l’histoire de Madagascar ainsi que le constate Hubert Deschamps : “les missions furent laissées aux catholiques malgaches qui, grâce à l’autorité de Victoire Rasoamanarivo, maintinrent l’oeuvre admirablement.”
Victoire allait reprendre sa vie modeste dans le cercle de sa paroisse, mais malgré cette modestie elle se trouva auréolée par ses actes passés. Le père Caussèque devient lyrique lorsqu’il parle de sa fille spirituelle : “Pendant les offices du jour on la voyait magnifiquement drapée dans son lamba de soie, priant comme un ange adorateur, presque toujours à genoux.”
Il ne manqua pas de dire ce qu’il advint du “poste de combat” : “Au milieu de la grande nef, l’oeil distingue aisément un banc recouvert de soie rouge. Pendant notre absence, ce banc avait été placé comme un drapeau de ralliement et un gage de confiance. Victoire s’y était installée, comme pour dire aux chrétiens effrayés : Ne craignez pas ; si quelqu’un est frappé, je serai la première à souffrir. Ce banc est encore là. C’est un trophée. Nous l’avons orné et en mémoire du bienfait de notre retour et du triomphe accordé à la persévérance de nos chrétiens, les jours de dimanche et de fêtes, Victoire prend place à ce banc.”
Comme le fait ressortir Mgr Fourcadier, “elle était loin de rechercher cette mise en scène, mais elle se soumettait simplement aux désirs du missionnaire et des chrétiens.”
Aux jours ordinaires, elle avait retrouvé sa place retirée près de l’autel de la Vierge mais bien qu’elle rentrât maintenant dans la vie simple et régulière d’autrefois, son apostolat va se décupler, renforcé par ses activités du temps de guerre: réunions de la congrégtioon de la Sainte Vierge pour confectionner des vêtements pour les pauvres et les lépreux ou pour aller visiter les malades et leur porter l’aumône.
Son affection particulière pour les lépreux se traduisit, dès les premiers temps de la Mission, par une aide apportée aux pères pour les nourrir et les instruire, notamment à la léproserie Saint-Camille fondée en 1877 à Ambahivoraka, action poursuivie pendant la guerre sous forme d’envois réguliers de riz et d’argent. Elle s’occupa également des prisonniers à chaîne longue et à chaîne courte. Ceux de la seconde catégorie, totalement immobilisés, les mains derrière le dos, étaient exposés à mourir de faim si on ne s’occupait pas de les nourrir et Victoire s’en occupait ainsi que de les catéchiser.
Elle se préocupait aussi de la conversion de sa famille, particulièrement de celle de son époux. Celui-ci, libertin comme Casanova mais sans doute moins agile, fit une chute d’une maison voisine et se fractura plusieurs côtes. Victoire qui avait toujours tout supporté de son cher Radriaka, convoqua ses porteurs et alla le secourir. Il respirait avec peine. Elle le soigna et fit venir le médecin du Résident général de France, mais la blessure s’avéra mortelle.
À la nouvelle de l’accident, le Premier ministre qui en devinait la cause parla de refuser à son fils l’entrée du tombeau de famille. Victoire prit sa défense mais se préoccupa plus de son salut que de ses funérailles. Ce “protestant par politique” accepta le baptême et comme le curé de la cathédrale tardait à arriver, Victoire ondoya elle-même son mari quelques minutes avant qu’il n’expirât, le 14 mars 1888.
Femme chrétienne modèle, Victoire sera désormais le modèle de la veuve. Après la mort de Radriaka le palais lui resta ouvert ne serait-ce qu’à cause de sa proche parenté avec les dames d’honneur et officiers de la reine, mais elle s’excusa auprès de celle-ci et ne parut plus que fort rarement à la cour. Tous les vêtements précieux disparurent peu à peu de sa maison, elle se vêtit d’une robe simple de calicot noir et d’un lamba blanc : couleurs voulues et choisies par elle et qu’elle maintiendra jusqu’à la fin de sa vie.
Pendant les vacances, les soeurs accueillaient des retraitantes. Victoire se faisait la plus effacée de toutes, se mêlait à ses compagnes sans leur permettre la moindre marque de déférence envers elle. Au cours de ces retraites elle jeûnait, gardait le silence le plus rigoureux et passait presque toute la journée agenouillée à la chapelle.
À partir de 1890, sa santé s’altéra assez gravement. Elle maintint ses visites au Saint Sacrement et ses tournées auprès des malades. Son dernier directeur, le père Bareyt, lui portait la communion lorsqu’elle était forcée de rester chez elle. Dans ce cas elle transformait sa maison en “reposoir de Fête-Dieu”, comme l’a raconté le père Camboué (novembre 1892).
Sur ordre des médecins, elle s’éloigna de Tananarive en 1893 et séjourna à la mission à Ambohipo où elle rencontra son furtur biographe et postulateur de sa cause, Mgr Etienne Fourcadier, qui l’a décrite : “Sa physionomie grave respirait la bonté. Son regard modeste mais franchement ouvert était limpide. Elle parlait lentement et avec maturité. Sur sa robe noire, elle portait un lamba de cotonnade blanche, qui, ramené sur sa poitrine couvrait ses mains et son chapelet.”
En 1894, elle voulut faire à pied les cinq kilomètres de Tananarive à Ambohipo pour assister à la procession de l’Assomption. Elle revint dans la capitale très fatiguée mais maintint ses activités ordinaires jusqu’au 18 août lorsqu’elle s’alita, épuisée, et cessa de s’alimenter “signe chez un malgache, nous dit Mgr Fourcadier, de maladie grave et de mort prochaine.” Elle reçut la visite de son frère aîné et de son épouse, de son plus jeune frère, de Mgr Cazet, du Premier ministre.
Dès que la nouvelle se répandit, la foule afflua vers sa maison, les protestants mêlés aux catholiques. Le père Caussèque écrivit de Fianarantsoa au père Bareyt, son successeur à la cure de l’Immaculée-Conception : “La mort de Victoire est un événement bien douloureux. Quel vide à l’église l’Immaculée-Conception ! Quelle lumière éteinte pour nos catholiques ! Mais non ! Elle est simplement placée plus haut pour éclairer mieux et plus loin.”
<B>Enterrement et béatification</B>
Victoire avait exprimé le désir d’être inhumée auprès de sa mère à Ambohipo mais Rainilaiarivony donna des ordres différents que chacun exécuta come il l’avait arrêté : “Les cérémonies et les prières qui se feront pour elle seront célébrées à la cathédrale d’Andahalo le 24 août à huit heures et demie du matin. Elle sera enterrée au tombeau d’Isotry le 25 août à onze heures.”
Mgr Cazet entouré de tous les prêtres de la Mission de Tananarive présida à la levée du corps. Lorsque le cercueil eut franchi le seuil de l’enclos de la maison de Victoire, Ranavalona III et Rainilaiarivony, à qui l’usage interdisait d’assister aux enterrements, parurent à la balustrade du palais, à 150 mètres au sud, pour saluer les restes de la défunte et lui rendre ce dernier hommage. En fait, la dernière reine de Madagascar saluait la première de ses Bienheureuses.
Ouvert au son du canon, le tombeau de famille du Premier ministre reçut le corps de Victoire, déposé parmi ceux de ses ancêtres enveloppé avec soin de plus de 40 lambas offerts, le premier par sa mère au temps de sa jeunesse, et les autres par sa famille.
Le 21 avril 1931 Mgr Fourcadier, vicaire apostolique de Tananarive, annonçait par une lettre adressée à ses fidèles, que le Procès de l’Ordinaire sur les vertus et les miracles de la servante de Dieu, Victoire Rasoamanarivo, allait être entrepris. Il prenait cette initiative, car manifestement cette grande chrétienne avait fait l’objet d’un choix particulier et de grâces spéciales.
“Que si l’on veut comprendre, disait-il, toute la valeur de son rôle, il est nécessaire de lui reconnaître une vocation providentielle. Dieu en la suscitant ne préparait pas seulement à l’Église malgache un modèle de toutes les vertus, mais il lui envoyait aussi l’appui dont elle aurait besoin un jour pour ne pas périr dans les luttes qu’elle aurait à soutenir dès les premières années de son existence.”
Victoire devait être béatifiée à Tananarive, redevenue Antananarivo, par Sa Sainteté le pape Jean-Paul II le 30 avril 1989. De nos jours elle est patronne des Églises de la Conférence Épiscopale de l’océan Indien (CEDOI).
<I>“Victoire se faisait la plus effacée de toutes, se mêlait à ses compagnes (...). Au cours de ces retraites, elle jeûnait, gardait le silence le plus rigoureux et passait presque toute la journée agenouillée à la chapelle.”</I>
<B>Raymond d’Unienville</B>
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