Publicité
Victoire Rasoamanarivo : la Bienheureuse (suite)
Par
Partager cet article
Victoire Rasoamanarivo : la Bienheureuse (suite)
Déjà Victoire mettait son ascendant au service de l?Église : elle suivait la reine à Ambohimanga, la ville sainte et interdite à tout Européen, où la construction d?une église ne pouvait se concevoir. Victoire fit construire une chapelle à Manankasina, village voisin, avec l?assistance active de son beau-père car des non-catholiques entravaient les travaux. Et en 1873 elle fit construire à ses frais une église aux portes même d?Ambohimanga. Cette année-là Ranavalona II décida de visiter Fianarantsoa.
Le Premier ministre autorisa le père Delbosc à accompagner les voyageurs comme aumônier de sa belle-fille et des autres catholiques de l?escorte royale. À Fianarantsoa, le père Finaz qui venait d?établir la Mission dans cette capitale du Sud, la vit continuer ses longues visites au Saint-Sacrement, à la grande édification des jeunes néophytes Betsileos.
Le 24 février 1875, elle écrivait au père Ailloud : ?Je vous prie, mon père, de déposer à Notre Dame des Victoires les demandes suivantes: premièrement pour Radriaka que le Bon Dieu l?éclaire afin qu?il sorte de la Prière fausse et embrasse la Prière vraie. Même demande pour tous mes autres parents. Secondement, pour moi, je demande une profonde humilité et la grâce d?être assez bonne chrétienne pour que je puisse, par mon exemple, attirer mes parents et beaucoup d?autres personnes au catholicisme, et enfin la persévérance finale. Pour mes parents encore, la grâce du repentir au moment de leur mort.?
Le 26 août 1875 Mgr Delaunoy, évêque de Saint-Denis, en route pour sa visite ad limina à Rome, s?arrêta à Tananarive, et chez Victoire pour revêtir ses habits pontificaux. Celle-ci, son logis somptueusement orné, radieuse, reçut l?évêque à deux genoux. Inspiration évangélique ou coutume malgache, Radriaka et elle offrirent à Mgr Delaunoy un splendide b?uf gras !
L?histoire nous laisse à cette occasion le témoignage du grand vicaire de l?évêque : ?Il y a au milieu de la cour protestante et païenne, quelques princesses ou dames catholiques. À leur tête Victoire, belle-fille du Premier ministre, commande l?estime et le respect de tous par une réserve, une dignité et une distinction qu?on remarquerait même en Europe. Seule, avec Antoine Radolifera, dans la famille du Premier ministre, demeurée fidèle au catholicisme, elle en pratique assidûment tous les devoirs avec une constance que rien ne peut ébranler.?
À la fin de 1876, le père Pierre Caussèque remplaça le père Ailloud à Tananarive, y fonda l?Union Catholique avec les anciens élèves des frères et acheva la cathédrale. Ce monument de granit, terminé peu d?années avant la première guerre franco-hova, s?éleva comme un symbole de la fermeté dont allait faire preuve la jeune Église de Madagascar.
Victoire à la barre
Comme la fin tragique de Radama II supprimait toute chance de rapprochement amical avec la France ? et peut-être même, dans un arrangement triangulaire, avec l?Angleterre qui ne cédera entièrement le pas à la France, son alliée de la guerre de Crimée, qu?à la fin du siècle,1 c?est la politique de consolidation et d?extension de son empire colonial, prévalant en France après la défaite de 1870-71, qui va présider aux relations franco-malgaches. La France va trouver sur son chemin le Premier ministre Rainilaiarivony, le ?Bismarck malgache? comme l?appellent les Anglais.
Sa politique de sauvegarde de l?indépendance de son pays et de la souveraineté mérina qu?il contrôlera personnellement jusqu?au bout en épousant successivement trois reines, jusqu?à la dernière, Ranavalona III le pousse à durcir sa position vis-à-vis de la France. Laborde, devenu consul de France, mort en décembre 1878, il empêche ses héritiers de recueillir sa succession en refusant le droit de propriété à tout étranger malgré le traité, d?ailleurs obscur, conclu en 1868 après le paiement de l?indemnité à Lambert.
Plus grave, le drapeau français qui, depuis 1840, flottait sur divers points de la côte dans la région de Nossi-Bé comme signe de la protection que la France avait accepté d?étendre à certains chefs ou ?rois? qui l?avaient demandée, se trouva remplacé par le drapeau de la reine. Le Premier ministre, secrètement représenté par les missionnaires anglicans Parret et Pickersgill, en ?mission spéciale?, en était responsable.
Les pavillons royaux malgaches enlevés sur ordre du gouvernement français, le gouvernement malgache reçut une protestation menaçante. Rainilaiarivony répliqua par l?expédition d?une ambassade en Europe pour s?y trouver des alliés, ce qui amena une rupture définitive. Envoyé dans l?océan Indien, l?amiral Pierre bombarda plusieurs camps des Hovas et s?empara de Majunga le 15 mai 1883.
La première guerre franco-hova commençait. Sans exercer de représailles, le Premier ministre fixa aux Français de Tananarive un délai pour prendre la route de Tamatave. C?était exposer la Mission Catholique, établie depuis seulement vingt ans, à disparaître, car la Mission protestante faisait à côté figure de colosse agressif. En 1868 le protestantisme était devenu religion officielle, ?la religion de la Reine?, mais la liberté de conscience imposée par les traités avec Londres aussi bien qu?avec Paris, suite aux sévices de la première Ranavalona, permettait aux catholiques de pratiquer leur religion. Tout juste.
L?influence gouvernementale pesait de tout son poids pour entraver les progrès du catholicisme et, si possible, l?étouffer. Rapidement répandu en Imerina, le protestantisme passa de 150 000 fidèles en 1868 au double de ce chiffre, environ, en 1883. Les 80 000 catholiques se trouvaient, eux, disséminés entre Tananarive et Fianarantsoa, et groupaient surtout des esclaves : ?l?Église, écrit Hubert Deschamps dans son Histoire de Madagascar, se trouva ramenée à ses origines?.
On comptait, dans la famille du Premier ministre, comme catholiques, Antoine Radolifera, époux d?Angèle soeur de Victoire ; et Victoire elle-même dont l?influence prépondérante pouvait encore sauver la situation. Daté du 25 mai 1883, le décret d?expulsion accordait aux missionnaires jusqu?au 30 pour quitter la capitale. Le Saint Sacrement resta exposé pendant les 40 heures, du 27 au 29, dans des églises bondées et le 30 le père Caussèque s?adressa à Rasoamanarivo : ?Victoire, lorsque Notre Seigneur monta au ciel, Marie, sa Mère, resta sur la terre pour encourager et soutenir les apôtres et les premiers chrétiens ; ainsi, durant l?absence des missionnaires, vous devez être ici l?ange gardien de la Mission Catholique et le soutien des fidèles..?
Victoire répondit en sanglotant : ?Mon père, je ferai ce que je pourrai.? En fait, elle allait donner toute sa mesure, la femme de prière se doublant d?une femme d?action. Par ce simple dialogue qui peut paraître naïf, Victoire prenait charge du troupeau en l?absence des bergers, avec toute la force d?âme et d?influence qu?elle avait développés, pour ainsi dire malgré elle, par sa vie exemplaire, depuis son baptême.
Cette passation de responsabilités plutôt que de pouvoirs se trouve enregistrée par le secrétaire de l?Union Catholique au compte rendu de la première réunion de l?Union suivant le départ des missionnaires : ?C?est elle qui est le fondement, la colonne, le père et la mère de tous les chrétiens, comme le fut jadis la Sainte Vierge, après le départ de Jésus Christ pour le ciel.?Après la désignation de Victoire, les missionnaires allèrent à l?église dire l?Itinéraire, prières traditionnelles de l?Église, très peu utilisées aujourd?hui.
Ils partirent à pied par groupes de trois ou quatre et se regroupèrent au village d?Ambohimalaza, une quarantaine de personnes dont des religieuses, pour constater que leurs bagages avaient été pillés. L?apprenant à Tananarive, Victoire dépêcha aussitôt un courrier pour leur porter un peu d?argent et des provisions. Les difficultés qui assaillent quatre missionnaires d?Ambositra, à 260 kilomètres de Tananarive, nous valent de posséder l?une des rares lettres laissées par Victoire. Elle est adressée au supérieur, le père de Batz :
Tananarive le 12 juin 1883 Mon Révérend Père,
Quand j?ai appris votre position à Ambositra, mon c?ur en a été vraiment affligé. J?en ai fait part à Radriaka et je l?ai prié d?en informer le Premier ministre et de lui raconter vos privations. Aussitôt le Premier ministre a dépêché des courriers pour vous faire savoir que vous pouviez prendre des porteurs, soit pour vous, soit pour vos bagages.
J?ai appris aussi que vous n?aviez point d?argent pour la route, car tous les Pères, tous les Frères et toutes les Soeurs sont partis. Il n?en reste plus un seul. Je vous envoie donc 150 francs pour votre route, ainsi que quelques provisions de bouche.
Ce sont trois de mes esclaves qui vous portent ces objets. Je vous adresse mes salutations. Comment va le père Morisson, qui était malade ?
Je vous salue encore et vous fais mes adieux les plus affectueux. Au revoir, sinon ici sur la terre, du moins là-haut, dans le ciel.
Votre servante et votre enfant,
Victoire Rasoamanarivo
Adieux affectueux et prémonitoires. Malgré les bonnes intentions du Premier ministre, il fallait compter avec la malveillance générale de l?administration et des protestants envers les catholiques. Victoire suivit avec attention et dans l?angoisse l?exode des missionnaires. À Ambositra même ils subirent, écrit Mgr Fourcadier, ?toutes sortes de mauvais traitements de la part de l?évangéliste Rarivo ; et il en fut de même partout sur la route de l?exil.? Le père de Batz et le frère Brutail moururent de fatigue et de faim en arrivant à Mananjary ; car par ordre des gouverneurs locaux il était interdit de leur vendre des vivres. Cette attitude reflète l?hostilité au milieu de laquelle se débattaient les catholiques à tous les niveaux.
À Tananarive le gouvernement plaça des gardes à la porte des églises avec mission d?enregistrer ceux qui entreraient ou voudraient entrer. Aussi au premier dimanche les fidèles n?osèrent pas approcher, sauf Victoire à qui l?on interdit le passage : par ordre des chefs, lui dit-on, il était même défendu d?ouvrir l?église.
Sans se troubler, Victoire monta au palais pour s?informer : aucun ordre n?émanait de l?autorité supérieure. Elle revint cette fois accompagnée d?une foule de fidèles, se présenta de nouveau et déclara hautement qu?elle voulait prier, qu?elle en avait le droit, que personne ne pouvait l?en empêcher et qu?elle voulait entrer dans l?église si nécessaire au prix de son sang.
L?on entendit l?un des gardes affirmer : ?Si elle parle ainsi, c?est qu?elle a une parole d?en-haut? ? sans qu?il soit possible de dire si l?en-haut se référait au palais de la reine ou au ciel. De toute façon les portes s?ouvrirent et Victoire entra suivie des fidèles dont on n?osa plus prendre les noms. Cette première assemblée dominicale, quelque peu houleuse, n?obtint pas de Victoire qu?elle prît la parole. L?antiféminisme de saint Paul en ce domaine avait dû lui être inculqué par les pères. Quelques membres des plus actifs de l?Union Catholique voulurent se répandre dans les campagnes pour étendre l?avantage acquis à Tananarive. D?autres préféraient d?abord bien s?établir dans la capitale avant de disperser les forces de l?Union Catholique.
Consultée, Victoire répondit sagement : ?Sanctifions-nous d?abord nous-mêmes, nous nous occuperons ensuite de sanctifier les autres. Organisons parfaitement les quatre églises de la capitale, afin qu?elles inspirent la confiance aux autres et servent de modèle. Puis, nous irons porter secours à celles des campagnes.?
L?Union Catholique et Victoire établirent un programme des exercices religieux pour les dimanches et jours de semaine, fondés sur les pratiques établies : dimanche à huit heures, prières, cantiques, récitation du catéchisme, chant de la messe. Homélie sur l?évangile par l?un des plus instruits. À trois heures, vêpres : chants, explication d?un chapitre du catéchisme, chapelet, enfin chant des motets comme pour le déroulement normal de l?exposition et la bénédiction du Saint Sacrement. En semaine, à sept heures chapelet ?en séparant les dizaines par un cantique.? Le samedi, comme d?habitude, litanies de la Vierge.
L?Union Catholique et tous les fidèles savaient bien que Victoire se trouvait à leur tête, mais ils voulurent aussi la voir. À l?église Victoire se retirait auprès de l?autel de la Vierge. Il fallut supplier qu?elle veuille bien se montrer (comme Jeanne d?Arc, dirions-nous, à la tête de ses troupes). Un banc décoré au milieu de l?église, dans la grande nef, la reçut désormais et chacun put s?édifier à sa vue. Le spectacle de toute sa vie restait d?ailleurs un sujet d?édification : ?comme par le passé, écrit son biographe, on la verra se rendre matin et soir à l?église ; le chapelet ne quittera pas ses mains et ses aumônes quotidiennes iront soulager les malheureux, sans distinction de condition ni de culte.?
Une combattante de la foi
Par ses interventions et son tact, ses conseils et sa fermeté envers ceux qui voulaient s?aventurer jusqu?à supprimer l?Union Catholique, elle maintint cette association dans le rôle d?organisation de base que lui avait assigné le père Caussèque. Elle prenait, pour s?adresser au préfet de l?association, son compatriote le frère Raphaël, et à ses membres, des accents qui rappellent saint Paul :
?Vous, cher Frère, vous avez été choisi pour être la tête et le guide de tous les chrétiens. Sachez vous accorder avec ces jeunes gens qui sont vos aides. Quant à vous, membres de l?Union Catholique, votre congrégation est ancienne et a été fondée par les Pères. Sachez, cependant, vous aussi vous entendre avec le frère Raphaël, car c?est vous qui l?avez choisi. Rappelez-vous que votre division serait la ruine de la religion catholique, à la grande joie de nos ennemis. C?est pourquoi, sachez, je vous en supplie tous, être d?accord.?
Pour empêcher la division de s?infiltrer elle n?eut qu?à indiquer combien elle trouvait nécessaire de s?appuyer sur l?organisation établie par les missionnaires : ?Quand je fis réunir ici les quatre paroisses de la ville, je consentis à être le soutien de la religion dans ces temps difficiles à condition que l?Union Catholique m?aiderait. Jusqu?ici, tout a été selon mes désirs. Nous avons recueilli le fruit de nos peines. Faut-il maintenant cesser nos réunions ? À vous de choisir.? Par de nouvelles élections un nouveau préfet prit place sans heurts.
Le 22 mars 1884 le secrétaire de l?Union put écrire au père Caussèque, resté à Tamatave : ?Vous serez agréablement surpris lorsque nous serons enfin réunis, de voir la prospérité du catholicisme que tout le monde croyait devoir se dissiper comme une fumée.?
En octobre 1883, Victoire jugea le moment venu d?étendre son action au-delà de la capitale. Elle convoqua tous les chefs des îlots catholiques établis autour de la capitale et leur déclara : ?Il est faux que le gouvernement interdise la prière catholique. Vous êtes les colonnes de vos églises. De vous dépend leur prospérité ou leur ruine? Je ne puis pas vous visiter tous moi-même. mais les membres de l?Union Catholique le feront à ma place et en mon nom. Ils sont mes envoyés. Regardez-les comme tels. Et que vos chrétiens le sachent.?
Par le journal laissé par Eugène Arnaud, catholique, aide de camp du Premier ministre, on sait comment ainsi investis, les envoyés de l?Union Catholique se couvrirent du patronage de Victoire, ?cette femme, dit Arnaud aux fidèles visités au sud de Tananarive, qui est en ce moment le chef de l?Église catholique ici, au c?ur de l?Imerina.?
Les catholiques recourent à son autorité de partout : les protestants menacent de détruire une église ; ses délégués les en empêchent. Le maître d?école d?un village se trouve interdit de sonner la cloche. Le dimanche suivant il appelle les fidèles à son de trompe, ici une corne de zébu. Le gouverneur s?en saisit et le menace : il va à pied à Tananarive se plaindre à Victoire.
Pierre, catéchiste renommé de Fianarantsoa, est arrêté par le gouverneur pour avoir réuni les fidèles. Jeté en prison pendant dix jours, envoyé à Fort Dauphin comme soldat, il s?échappe et fait 400 kms à pied pour aller trouver Victoire : le gouverneur est rappelé à Tananarive. Pierre regagne Fianarantsoa et réunit librement ses ouailles.
Dans d?autres régions circulaient des tracts du genre de celui-ci : ?Il va vous arriver malheur. Abandonnez les catholiques que la reine hait. Leur religion est une religion de traîtres.? Ranavalona II étant morte en 1883, Rainilaiarivony choisit dans la famille royale Ranavalona III, reine de 22 ans qu?il épousa comme les deux précédentes, et continua de gouverner Madagascar à son poste de Premier ministre. Mais toute référence à ?la Reine? continuait d?effrayer, aussi Victoire et l?Union Catholique prirent-ils soin de combattre cette propagande mensongère et de proclamer que ?la prière? était libre.
Raymond D?UNIENVILLE (à suivre)
?Victoire prenait charge du troupeau en l?absence des bergers, avec toute la force d?âme et d?influence qu?elle avait développés, pour ainsi dire malgré elle, par sa vie exemplaire, depuis sonbaptême.?
Publicité
Publicité
Les plus récents