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Une « terre d?orages » à répétition
La pièce de Tico Soupaya, Terre d?orages, inspirée du roman de Serge Ng Tat Chung, le recteur du collège Saint-Joseph, est à la fois difficile et aisé à comprendre, encore qu?Expresso qualifiait, en mars 2003, ce roman de? « labyrinthe », en signalant que l?auteur consent, de temps en temps, à filer quelques bribes d?information à son lecteur. Au théâtre, la difficulté croît car les paroles proférées par les acteurs ne passent pas toujours la rampe pour atteindre les dernières rangées.
C?est dire que le spectateur peine, au début, à entrer dans le mystère d?un récit hautement symbolique, se déroulant devant lui. Mais sa patience est récompensée car le rythme de la seconde partie s?accélère. On s?essouffle même parfois à enregistrer une cascade de révélations, les unes plus scandaleuses et mortifiantes que les autres. Il faut se dépêcher à ajuster les différents morceaux d?un puzzle pour qu?apparaisse un portrait pas toujours flatteur de notre société, à la veille de l?émancipation des esclaves. Nous découvrons des incompréhensions de part et d?autre, même si la responsabilité et la culpabilité ne sont pas toujours des deux côtés de la balance.
Ne commettons surtout pas l?erreur de croire que la date précitée, celle de 1835, est en mesure de figer, le drame de la « terre d?orages ». Il peut se renouveler à tout moment. Aujourd?hui, comme hier, ou demain. Nos orages sont à répétition. Ce drame se répéterait-t-il de nos jours qu?il pourrait, par exemple, fournir, à un esprit imaginatif, le scénario suivant.
Un journaliste vient, par mégarde, à être témoin de la turpitude d?un des puissants de notre société. La vilenie, ?uvre de quelqu?un se prétendant un maître, un modèle, un exemple à suivre pour le reste de la société, peut prendre plusieurs formes. Celles, par exemple, de simples allégations, concernant, disons un accident nocturne en galante compagnie, un désir de relations sexuelles se terminant par un viol, un détournement de fonds particulièrement scandaleux, la création d?un fonds, alimenté de commissions spéciales, pour financer des besoins partisans, râtelier hospitalier dans lequel viendront manger des dirigeants politiques de tous poils, des requêtes de pots-de-vin déguisées en pseudo-allocations sociales, etc.
Pas de fumée sans feu
La nouvelle s?ébruite. La rumeur étend ses tentacules. Le scandale enfle. Le doute assaille les esprits : cette allégation n?est-elle pas l?arbre dissimulant la forêt. Si l?un peut s?abaisser de la sorte pourquoi pas les autres ? C?est qu?il n?y a pas de fumée sans feu. Toute roche peut cacher une anguille. L?on sait le poids du corporatisme. Les puissants du jour se soutiennent mutuellement. Leur passe-temps préféré n?est-il pas le jeu de la barbichette, permettant à chacun d?avoir la barre sur l?autre ?
Vient le moment où trop c?est trop. Le puissant ne peut plus supporter devoir paraître nu et accusé devant ceux qu?il est censé dominer. Il doit rétablir son autorité tyrannique, sachant que toute fissure dans sa suprématie peut devenir une brèche par laquelle passera demain l?insupportable.
Dans Terre d?orages du tandem Ng Tat Chung-Soupaya, l?esclave ayant surpris la fille de son maître en plein ébat sexuel avec le beau-frère de sa mère, sera éborgné puis assassiné. Dans nos orages, la presse doit être sanctionnée, muselée, bâillonnée, réduite au silence ou, pire encore, aux louanges forcées des puissants, aux louanges téléguidées, orchestrées. La presse libre doit devenir la copie conforme de la NBC. L?esclave doit sentir plus profondément dans sa chair les exigences de son asservissement, le respect dû aux maîtres, aux puissants, aux dominateurs.
La Société des chasseurs de marrons affûte ses meilleures armes pour pourchasser les fugitifs, les résistants, ceux qui refusent de plier, ceux qui revendiquent la liberté, le droit de penser autrement, ceux qui revendiquent le droit de posséder une âme qui ne soit pas enchaînée à celle des maîtres et tyrans.
Il n?est pas question de permettre au tout venant, aux « ti dimounes », d?oser lever les yeux, de regarder ce que font leurs maîtres, pire encore, de les juger, de les condamner, même intérieurement. Il faut leur apprendre qu?ils doivent respect et obéissance aux puissants, qu?ils n?ont droit qu?à survivre dans un monde ne leur appartenant pas.
Les gens de plume ont toujours été une cible de choix pour ceux croyant toujours être les maîtres du monde dans lequel ils vivent, ceux croyant encore aux droits divins se transmettant de père en fils.
On peut compter sur ceux-ci pour mettre le « tiou-là » sur ceux-là. On peut compter sur ceux-ci pour couper la route à ceux-là, leur couper la retraite, leur couper les vivres, leur rendre la vie précaire, les harceler financièrement? La politique et l?économie savent unir leurs efforts pour tordre le cou à la liberté de penser autrement. La tyrannie sait acculer l?esclave au suicide, à l?abdication, sous toutes ses formes.
Il va de soi qu?après la lecture médiatique de l?une ou deux sornettes, on finit par donner raison à nos Rémy Ollier, à nos Jean Lebrun, à nos Adolphe de Plevitz, à nos Evenor Hitié, à nos Maurice Curé, à nos Emmanuel Anquetil qui ont osé rappeler à certains qu?avant « Régime » il y a « Ancien » et que le temps « margoze » de l?esclavage est révolu.
La lâcheté du maître
Le meurtre de l?esclave, coupable d?avoir vu ce qu?il n?était pas censé voir, à savoir la turpitude de ceux qui se croient les maîtres du monde, ouvrira les yeux de tous, comme l?allégation finit par donner lieu à des commissions d?enquête ou à des procès, permettant le déballage du linge sale qu?on voulait laver en famille. Ce qui reste d?une oligarchie, capable de changer de race, de couleur, de religion, prouvant par là que le complexe de supériorité, l?instinct de domination, n?ont pas de frontières, cherche à se dédouaner, à se disculper.
Elle ne fait que s?embourber davantage. C?est qu?il commence à avoir des juges au Port Louis qui refusent que certains puissent continuer à croire qu?ils sont plus égaux que d?autres. De fil en aiguille, d?une révélation à l?autre, on finit par découvrir l?ampleur de la lâcheté du maître. Un blanc, le meurtrier de l?esclave-voyeur, est assez lâche pour laisser un autre esclave être condamné à mort à sa place. Il est de ces Caïphe professant qu?il vaut mieux qu?un esclave meure même injustement plutôt que de laisser éclater une vérité capable de mettre fin aux privilèges d?une soi-disant noblesse.
L?hermine peut cacher un cancer
L?esclave, condamné à mort injustement, se tait parce qu?il est déboussolé. La turpitude du maître met fin à ses illusions. Il a refusé de se révolter avec d?autres, de résister pour assurer le triomphe de la Vérité et de la Liberté. Il a cru dans certaines promesses, pour découvrir à présent que celui, pour qui il était prêt à donner sa vie, n?hésite pas à le trahir, à le vouer aux gémonies.
Il se tait parce qu?il découvre que l?hermine peut cacher un cancer généralisé, que le lys a la tige embourbée. Il se tait parce qu?on ne peut justifier l?injustifiable. Il se tait parce que la noirceur de la peau n?est rien comparée à celle de l?âme.
Il se tait parce qu?il n?y a rien de plus lâche que des privilégiés se dissimulant derrière de petites gens pour défendre des acquis réservés aux élites.
Il se tait parce qu?une nouvelle bourgeoisie d?État est en train d?accaparer les bienfaits d?un État Providence, censé être au service des masses laborieuses. Mais son silence est déjà le prélude d?une révolte qui explosera au grand jour pour faire de la place à de nouveaux « Magnificat ».
La pièce mise en scène par Tico Soopaya et jouée par, entre autres, Fabien de Commarmond, Alexandre Koenig, Alexandre Pisani, Virginie K?nig, Delphine Chalier, Sandra O?Reilly, Billy Soopaya, Raj Gokhool, Jean-Noël Lefou, Jacky de Marroussem, n?est pas exempte de quelques imperfections. Elle a cependant le mérite d?ouvrir nos yeux sur des orages qui ne sont pas d?hier seulement. Elle a surtout le mérite de nous inviter à relire l?édifiant roman de Serge Ng Tat Chung et de nous en inspirer pour rendre notre vie plus conforme à notre quête de Vérité, de Justice, de Liberté et de Sérénité.
L?île Maurice doit savoir gré à tous ceux qui ont permis la représentation d?une ?uvre littéraire aussi dense et instructive, bien qu?étant mauricienne à 100 %.
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