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Une presse sans Gutenberg ?

17 mars 2008, 00:00

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Une presse sans Gutenberg : Pourquoi Internet a bouleversé le journalisme, Jean-François Fogel & Bruno Patino, Editions Grasset, 192 pages.

2. Le média des «masses émiettées»

Dans le film d?animation Epic 2014, le musée de l?histoire des médias, qui raconte comment les acteurs numériques supplantent les médias traditionnels dans l?exercice du pouvoir d?informer, la plupart des premières étapes, entre 1989 et 2004, ont déjà été franchies, de la création du World Wide Web fin 1989 au rachat de Blogger par Google en 2003, en passant par la naissance d?Amazon et de son algorithme en 1994. Commence alors la fiction : Google remporte la victoire sur Microsoft et rachète Tivo avant de fusionner avec Amazon pour créer Googlezon, un moteur de recommandations personnalisées et une énorme infrastructure commerciale. A l?ère des algorithmes, Google continue d?améliorer les siens pour créer l?Evolving Personalized Information Construct (EPIC), construction évolutive d?information personnalisée.

Est-ce l?avenir? se demandent les auteurs. Pour Sergey Brin, cofondateur de Google, les limites de son algorithme sont «les systèmes utilisés pour y accéder aujourd?hui», c?est-à-dire les écrans, les claviers et les connexions, qui, pour l?instant, découragent encore les utilisateurs du papier ou les partisans de la radio ou de la télévision. L?avenir du métier de l?information s?écrit malgré tout sur Internet, dont l?immensité et le nombre croissant des utilisateurs ? 1 086 millions d?utilisateurs, soit près de 17% de la population mondiale en septembre 2006 ? favorisent les entreprises qui gèrent la navigation au détriment de celles qui produisent du contenu: «Produire l?information compte pour très peu: elle est partout disponible. En revanche, maîtriser sa recherche et son transfert deviennent les activités essentielles. Tout média qui s?installe en ligne se soumet à cette hiérarchie dans un jeu neuf où les hommes rivalisent avec les systèmes.»

«Une presse sans Gutenberg» examine plusieurs autres questions liées à Internet, dont sa structure «ouverte», son caractère de centrifugeuse et la mauvaise influence qu?il exerce sur la presse écrite et les habitudes de lecture.

Pour l?internaute, écrivent Jean-François Fogel et Bruno Patio, le nouveau média possède la structure d?une ?uvre ouverte ? selon la définition d?Umberto Eco ? grâce à ses traits constitutifs qui sont la multiplicité, la fragmentation, la discontinuité et le mélange : «D?un site d?information à l?autre, d?une page à l?autre, les protagonistes de l?actualité sont les mêmes, l?histoire que raconte l?actualité est la même, mais des ruptures incessantes dans le temps, l?espace et la narration font de l?information un monde dont chacun n?attrape que des bribes pour se bâtir un récit cohérent.»

La façon même de lire subit l?influence d?Internet. Jacob Nielsen, ingénieur, a démontré en 1997 que 79% des internautes scannaient les textes au lieu de les lire et que seuls 16% d?entre eux appréhendaient réellement chacun des mots dans une phrase. «Il a ainsi conjuré les velléités de croire à une soi-disant lecture en ligne des sites d?information. Ce n?est pas une lecture, mais plutôt le captage d?une information.»

Les pages d?Internet, écrivent JFF et BP, possèdent une allure distincte de celle de la presse écrite. On constate une dévaluation du titre par rapport au média sur papier, un appauvrissement de la typographie, la disposition unique et peu lisible des textes, et l?aspect bariolé, criard, splashy des sites. Pourtant, ces limites d?Internet par rapport aux journaux imprimés ne l?empêchent nullement d?exercer une influence sur eux ! Les auteurs y voient une preuve de sa puissance qu?illustrent la vogue des quotidiens tabloïds, compacts et petits formats nés au début du XXIe siècle, les pages plus resserrées par la taille et plus fragmentées par leur structure que les maquettes des quotidiens grand format, les petits encadrés et la baisse de la taille des caractères : «C?est une appropriation de l?approche visuelle globale tout autant qu?un série d?emprunts d?éléments isolés.»

Les auteurs comparent Internet et la technologie numérique à une centrifugeuse, où un ensemble, par exemple un album de musique, se décompose en ses composantes ( chansons acquises ou volées en ligne à l?unité ) qui sont ensuite transformées en produits finis. De même, la technologie permet de réduire les médias en ligne à une suite de textes, de photos, de liens, voire de sous-produits dérivés de dépêches, etc. «Mais la même centrifugeuse ? voilà son côté paradoxal ? initie également un mouvement centripète. Elle propose, à l?inverse, de prendre des fragments de musique pour les grouper en bande originale, CD, best of, compilation qui sont autant de créations indissociables de la personne qui les agrège.»

Si «Une presse sans Gutenberg» analyse les enjeux d?Internet, il me semble que les auteurs ne se penchent pas suffisamment sur ses moyens de contrôle. Il ne suffit pas de suggérer que c?est aussi futile que d?empêcher le soleil de se lever! La presse écrite et la presse audiovisuelle disposent de paramètres juridiques et, dans certains cas, éthiques pour les régir. Qu?en est-il d?Internet, où les écrits relèvent parfois de pulsions les plus primaires ? Sans compter que sa dimension économique s?accroît, le marché de la publicité représentant 8,9 milliards de dollars, dont plus de 3,5 milliards pour les sites d?information?

Dans leur conclusion, les auteurs s?interrogent sur la nature d?Internet dans sa relation avec la société qui le perçoit comme un média de masse. «Le réseau a placé l?internaute au premier plan d?un univers qu?il domine sans concurrent. Internet est le média ultime, partout présent, immatériel. Son audience, en voie d?élargissement rapide, atteint la dimension de la terre entière, mais les masses y sont émiettées. C?est le média sans masse, instantané, le réseau où chacun se déplace trop vite pour être le témoin, même furtif, de sa propre solitude.»

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