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Une meneuse de bande
S?il y a des suiveurs-nés, d?autres personnes, en revanche, naissent pour mener et négocier. Auréla Edouard, vice-présidente de l?Association des femmes de gens de mer et membre de la nouvelle société coopérative de femmes des pêcheurs de bancs, est de celles-là. Une vraie meneuse de bande !
Autant le café et le chocolat sont forts en goût, autant Auréla Edouard est forte en gueule. Une fois qu?elle braque son regard sur vous, il est clair que croiser le fer avec cette Rodriguaise d?origine ne serait pas une mince affaire. Surtout quand elle se sait dans son bon droit ! Ce trait de caractère s?est réveillé au contact des difficultés rencontrées par son mari, Joseph Gérard, pêcheur sur les bancs.
Il y a huit ans, la compagnie qui emploie son mari décide de ne pas le ré-embaucher, lui et 36 autres marins pêcheurs, leur préférant des Malgaches.
Le jour où les indemnités doivent leur être versées correspond à celui où il doit embarquer sur le bateau d?une autre compagnie. Il demande à Auréla de récupérer l?argent à sa place.
<B>Un millier de roupies en poche</B>
La jeune femme, alors machiniste dans une usine textile, s?absente quelques heures, se rend dans les bureaux de la compagnie et réclame l?argent de son mari. Elle réalise, après coup, qu?elle n?a pas été intimidée et que, s?il avait fallu négocier plus âprement, elle l?aurait fait. Si bien que quand Jean Vacher, le responsable de l?Apostolat de la mer, lui demande de réunir des femmes de pêcheurs en vue d?instituer une association, Auréla, qui les connaît toutes, n?hésite pas. Elles sont 15 à se réunir à l?Apostolat de la mer.
En écoutant les autres femmes, Auréla réalise qu?elles sont toutes? dans le même bateau. Elle et ses enfants ne sont pas les seuls à souffrir des mois d?absence de son mari.
Elle note que, comme elle, ces femmes ne reçoivent pas, à chaque quinzaine, la «délégation» ? les Rs 2 000 qu?elles sont censées percevoir de la compagnie de pêche ? et qui est déduite du montant payé par rapport au poids du poisson pris par pêcheur. Elle apprend aussi que toutes les compagnies de pêche obligent pourtant les pêcheurs à payer leur attirail.
Auréla sait que quand le poisson mord bien, son mari peut en pêcher jusqu?à deux à trois tonnes pendant une campagne. Cela équivaut à un salaire d?environ Rs 30 000 à Rs 35 000. «Quand vous déduisez la ?délégation?, les dépenses pour l?attirail, vos frais de transport, vous obtenez une somme de Rs 25 000. Pour deux mois en mer, ce n?est pas terrible ! Quand le poisson ne mord pas, on peut se retrouver avec un millier de roupies seulement en poche. En les écoutant, j?ai réalisé qu?elles avaient les mêmes difficultés.»
A partir de ce constat, Auréla et les autres femmes décident de monter l?Association des femmes de gens de mer. Celle-ci est enregistrée en l?an 2000. Son objectif : militer pour de meilleures conditions d?emploi pour les pêcheurs sur les bancs et tenir compte des problèmes rencontrés par leurs épouses et compagnes.
Elles réussissent, avec Auréla à leur tête, à faire en sorte que la «délégation » leur soit régulièrement versée. Elles obligent une compagnie de pêche, via le ministère de tutelle, à rapatrier un pêcheur tombé malade lors d?une campagne .
Leur dernier cheval de bataille, monté par Auréla, est une demande d?augmentation de l?assurance vie versée aux femmes des pêcheurs disparus en mer, qui est de Rs 50 000. Auréla trouve cette somme dérisoire. «Lavi enn imin vo plis ki Rs 50 000 ou pa kroir?».
Son dernier souci concerne son mari, qui a fait les frais de leur engagement syndical mutuel. Il faisait partie du groupe de marins pêcheurs qui ont perdu trois des leurs en octobre, sur les bancs de Nazareth. Agacées d?être si peu informées sur le sort de leurs conjoints, les membres de l?Association sont allées attendre le retour du bateau sur les quais et ont demandé des explications à la compagnie de pêche.
Après avoir menacé de ne pas reprendre Joseph Gérard pour la prochaine campagne, la compagnie de pêche a d?abord cédé. Avant de mettre sa menace à exécution en janvier. Cela fait trois mois qu?il est sans travail. Leur situation financière étant précaire depuis ce chômage forcé, Auréla, qui avait arrêté de travailler, s?est mise à vendre des beignets devant sa maison en tôle à Baie-du-Tombeau. Toute la journée, elle prépare des gâteaux. L?argent récolté lui permet de payer ses factures d?électricité et d?eau. «Erezman ki lakaz pou nou lor Crownland sinon nou ti pou dormi deor.»
<B>«Bizin al dimande, mo pou fer li»</B>
Le ministère de la Pêche, sur les recommandations de son conseiller, Benjamin Moutou, a décidé d?inciter les femmes des pêcheurs sur bancs à se tourner vers la terre. Auréla a été contactée la première pour recruter 11 autres femmes et former une petite coopérative. C?est fait depuis peu. Le gouvernement leur loue un terrain d?un arpent et demi à bail, à Riche-Terre, et leur a fourni les outils pour qu?elles se transforment en petits planteurs.
Dimanche dernier, elles se sont levées aux aurores pour défricher «leur» terrain. A partir du 1er avril, l?Agricultural Research Extension Unit leur dispensera des cours sur les meilleurs moyens de tirer profit de cette mère nourricière. Leur terrain étant rocailleux, Auréla devra négocier avec une sucrerie ou un autre organisme afin d?obtenir gratuitement un bulldozer pour l?épierrer. Elle n?en est point effrayée. «Kot bizin ale pou dimande, mo pou fer li.»
Même si elle sait que cette reconversion peut s?avérer difficile du fait qu?elles sont des néophytes en agriculture et que ce secteur est sujet aux conditions climatiques, Auréla estime qu?elle leur permettra de gagner leur vie dignement. Mais ce n?est pas pour autant qu?elle mettra fin à son engagement auprès de l?Association des femmes de gens de mer. «Bizin kontinie lager tan ki kondition peser lor ban pa drese.» Comme quoi, les compagnies de pêche devront encore compter avec elle?
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