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Une journée monotone

26 novembre 2005, 20:00

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Il y a quelques dizaines de kilomètres de son domicile à son lieu de travail. En temps normal, en voiture ou dans un autobus, il ne prend qu?une vingtaine de minutes pour arriver à son bureau. Ce jour-là, il ne s?était pas réveillé de bonne humeur. Cela arrive. Une sorte d?angoisse l?habitait. Déjà depuis quelques jours, il se laissait gagner par une léthargie inexplicable. Autour de lui, les paysages semblaient ternes. Les gens ennuyeux. Et son propre rythme de vie trop répétitif. Il sentait confusément l?urgence d?un changement radical, mais ne savait pas comment s?y prendre.

Entre-temps, il avait pris son journal du matin et, comme à l?accoutumée, les décideurs annonçaient de nouvelles initiatives pour remédier au problème des embouteillages. Il soupira, laissa le journal sur la table et se dit que sa journée avait commencé avec l?éternelle farce.

Il ne s?était pas trompé. En route, dans son pays à l?économie intrépide et à l?imagination fertile, on roulait au rythme de tortue. À chaque carrefour, à chaque arrêt d?autobus et derrière chaque chauffard, il s?enfonçait davantage dans le bouchon. À de nombreuses reprises, immobilisé sur son siège et assiégé de chaleur, il laissait son imagination vagabonder. Il se souvient. Des campagnes électorales où on lui avait promis que le problème des embouteillages allait être définitivement réglé. Sa mémoire dévia de route. Il atterrit dans celle des prix qui augmentent inexorablement. Un concert de klaxons le ramena à la réalité. Celle-ci lui parut tout aussi fade.

Tout à l?heure, il sera à son bureau, épuisé. En fin de soirée, chez lui. C?est l?histoire du même au pareil. Il pensait que tout cela allait changer. Qu?il allait enfin pouvoir vivre.

Qu?il pourrait chaque année, après s?être investi au travail, se permettre un voyage pour changer de décor et de visage. Qu?il n?aurait plus à travailler toute une vie pour se payer une voiture. Qu?il n?allait pas passer son existence à rembourser un « loan » qui lui a servi à acheter un terrain et à construire une maison. Il ne voulait plus être condamné à chaque milieu de mois à se battre contre sa bourse irrésistiblement vide. Il ne peut avoir de projet. Cette idée lui fit mal. Et il se rendit compte que s?il ne pouvait pas avoir de projet, c?est parce que son pays n?a pas de projet. Il voulut hurler sa colère contre la médiocrité. Mais tant d?autres l?ont fait avant lui sans que cela ne change quoi ce soit. Il s?imagina son pays comme un avion qui vole en pilotage automatique. Un avion programmé seulement pour ne pas s?écraser. En état de survie uniquement. Et non en état de vie. Il comprit alors la nature de ce conformisme propre à son pays.

Il comprit aussi qu?une majorité de gens pouvaient être satisfaits du semblant de paix intercommunautaire qui y règne. Satisfaits aussi de ce progrès qui étouffe la différence et la créativité. C?est sans doute le mal le plus cruel de son pays. Il eut un sursaut et se dit qu?il se devait de voir ce qu?il « pouvait faire pour son pays et non pas attendre ce que son pays allait faire pour lui ». Il eut un sourire stupide. Dans son pays, il n?y a de rois que ceux qui pratiquent le prêt à penser idéologiquement conservateur. Il ne faut toucher à rien. Le roi des rois n?avait-il pas dit qu?il ne fallait en aucune circonstance toucher à la religion et à la langue. Soit à tout ce qui fait l?être. Comme tant d?autres, il avait perdu de sa substance en conséquence. De la religion à la langue en passant par le réseau routier,

il ne touchera à rien. Parce que le changement dans son pays, c?est avant tout un retour en arrière. Il avait perdu de sa substance, mais son pays avait préservé le sens de la bêtise. L?essentiel est sauf et c?est ainsi que prit fin son trajet et que se poursuit le destin tout tracé de son pays.

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