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Une famille Éclatée
Bientôt deux siècles que les immigrants indiens sont installés à Maurice. Ils ont été, et à bien des égards, continuent à être, le moteur de l?émancipation nationale. Ils en ont donné une nouvelle preuve en soutenant un Premier ministre issu de la plus petite minorité. Mais très souvent, les grandes décisions sont accompagnées de grands doutes. La communauté majoritaire ne se sent pas le bloc dont elle donne l?image. Elle est traversée de fissures qui la fragilisent, si l?on en croit ses têtes pensantes. Une fragilité exacerbée par une lutte perpétuelle pour préserver son intégrité.
On a eu droit à trois mobilisations hindoues ces dernières semaines. La plus récente a été convoquée par le Hindutva Movement à l?occasion de la commémoration des 170 ans de l?arrivée des immigrants indiens. Ce mouvement, qui se veut représentatif des différents courants hindous, a voulu lancer le débat sur le sort de cette communauté. Son président, Somduth Dulthumun, a surtout tiré la sonnette d?alarme.
Le dégraissage dans l?industrie sucrière entraîne la misère dans la communauté rurale, dit-il. La réforme du système éducatif menace la formation de l?élite intellectuelle hindoue. Dans la fonction publique, les fonctionnaires de la communauté majoritaire se sentent lésés dans le recrutement et la promotion. L?État fait des dépenses disproportionnées pour les minorités.
La semaine dernière, le composant ravived de l?ethnie majoritaire se réunissait en cercle fermé pour dénoncer les « injustices » dont il serait la victime. Ce groupe célébrait un des leurs qui venait d?être désigné président d?une administration régionale. Les meneurs de bande, dont des élus de l?assemblée législative, ont évoqué le sentiment que cette caste a d?être toujours utilisée par d?autres pour régner.
<B>Des groupes discrets aux influences conséquentes</B>
Quelques semaines plus tôt, c?étaient les tamouls qui se réunissaient à Réduit. Le prétexte était la commémoration de la mort de l?ancien dirigeant travailliste, sir Veerasamy Ringadoo. Là également, il était question d?inégalités. Ces hindous de souche dravidienne se sentent exclus. Traditionnellement, ils revendiquent une identité séparée.
Vaish, tamouls, ravived? La religion est la même. La culture aussi, même si les langues peuvent être différentes. D?où viennent alors ces segmentations qui font parfois douter que l?on puisse encore parler de communauté unique et majoritaire ? Encore qu?on ne parle pas des brahmanes (maraz) et des kshatriyas (baboojee), ces groupes discrets aux influences conséquentes.
À l?origine, les divisions et sous-divisions de la communauté hindoue viennent de l?Inde. Les immigrants ont apporté dans leurs bagages un système fort complexe. Ils l?ont déclaré à leur débarquement à Port-Louis et l?officier colonial l?a consigné dans son registre. Il s?agit du fameux système des castes (voir p. 11) qui, au départ, n?est qu?une simple formule d?organisation sociale comme toutes les sociétés en ont toujours eu.
L?historien Satteeanund Peerthum relate une anecdote qui témoigne des premiers jours du système des castes, déjà perverti, sur le sol mauricien. Arrivés sur le domaine où ils ont été affectés, des immigrants se rendent compte qu?il y a parmi eux deux personnes issues de la basse caste des intouchables. Ils demandent immédiatement à leur employeur de faire des arrangements pour que ces parias soient logés ailleurs, alors même? qu?ils venaient de traverser ensemble l?océan Indien dans les cales d?un voilier !
Ceux qui sont les plus nombreux sont les vaish. Car, c?est à cette caste qu?incombe de travailler la terre. Même si en réalité, d?autres ont également fait partie du voyage. Parmi eux, certains leaders nationalistes qui voulaient échapper au châtiment britannique.
<B>Une escroquerie historique</B>
« Je ne soutiens pas la thèse misérabiliste qui veut que les immigrants soient venus ici parce qu?ils crevaient de faim chez eux. Dans toute société, ce sont toujours les plus téméraires, les plus forts et les plus débrouillards qui osent émigrer. Ce sont eux qui réussissent. Les autres suivent mais ils prospèrent rarement », relève Satteeanund Peerthum.
À leur arrivée en 1835, les immigrants indiens découvrent que bon nombre de leurs compatriotes sont déjà sur place. Ils viennent du sud de l?Inde : des artisans tamouls recrutés pour bâtir Port-Louis. Voilà pourquoi beaucoup s?accordent à dire que la commémoration du 2 novembre n?est qu?une escroquerie historique. Ce n?est pas ce jour-là qu?ont débarqué les premiers engagés indiens.
Occulter ce fait historique, c?est déjà ajouter à la rivalité qui a toujours opposé les tamouls aux « hindi speaking ». Ce clivage se pérennise en Inde où ceux du Nord, numériquement plus forts, imposent leur politique au Sud. Cependant, à Maurice, rien ne laisse croire que le premier contact entre les anciens et les nouveaux immigrants se soit mal passé.
L?histoire de Maurice permet de se rendre compte que, dans l?adversité, les immigrants, toutes castes et religions confondues, ont toujours fait bloc. Cette unité a été couronnée de belles victoires. Des nouvelles lois du travail ont été introduites. Une nouvelle constitution a été adoptée pour refléter la nouvelle réalité démographique du pays. L?indépendance politique a été obtenue? « Nous n?étions jamais aussi unis que lorsque nous étions pauvres », fait remarquer Uttam Bissoondoyal, ancien directeur de l?Institut Mahatma Gandhi et neveu du nationaliste Sookdeo Bissoondoyal.
Il n?a pas tort. À mesure que s?est amélioré le sort des immigrants, leur nombre et leur cohésion ont commencé à déranger. La division a fini par montrer son laid visage, alimentée par des jeux de pouvoir à l?intérieur de la famille hindoue aussi bien que par les pouvoirs coloniaux.
Les tamouls sont les premiers à quitter la famille hindoue. Ils étaient pourtant très engagés aux côtés de leurs compatriotes venus du Nord dans la lutte pour l?émancipation. Un des leurs est d?ailleurs membre fondateur du mouvement Arya Samaj, courant réformiste et égalitaire introduit par le Maharishi Dayanand Saraswati. Aujourd?hui, il a perdu son bel idéal. Il n?est plus qu?un autre organisme hindou. Les tamouls en sont partis. Les castes minoritaires aussi.
<B>Préserver la culture ancestrale</B>
Pendant longtemps, explique l?historien Satteeanund Peerthum, la communauté hindoue sera systématiquement dénigrée. Elle sera menacée de prosélytisme. L?idée est de la casser, de lui ôter son estime de soi. Cette campagne n?a réussi qu?à provoquer un repli sur soi pour préserver la culture ancestrale. La riposte est menée par les frères Sookdeo et Basdeo Bissoondoyal qui fondent le Jan Andolan (Parti du peuple). Mais se remet-on jamais de tels traumatismes ?
Et à peine commence-t-elle à se retrouver qu?elle est la proie des attaques venues de ses propres rangs. La politique commence à appliquer ses règles implacables.
Lorsque feu sir Seewoosagur Ramgoolam prend les rennes du Parti travailliste (PTr), les frères Bissoondoyal sont ses plus gros adversaires. Il joue sournoisement sur les différences de castes pour se mesurer à eux, se souviennent certains de ses anciens collaborateurs.
« À l?époque comme aujourd?hui, la plupart des hindous ne votaient pas en fonction de la caste du candidat. Mais un certain réseau existe et son influence peut s?avérer déterminante pour les résultats finaux », explique l?historien Peerthum.
Pour pouvoir gouverner, Ramgoolam est tout de même obligé de s?entourer de membres des hautes castes (brahmane et kshatriya) qui étaient parmi les plus éduqués. Très vite, il se retrouve noyauté. Les résultats des élections de 1948 finissent par lui aliéner une frange importante.
Sur les dix-neufs membres élus au conseil national, onze étaient des hindous, essentiellement des castes supérieures et non des tamouls. Les exclus se montrent de plus en plus sensibles aux arguments des partis alternatifs.
Et quand vers 1956, les militants sociaux et politiques obtiennent du gouvernement qu?il étende la subvention de l?Etat, jusque-là réservée à l?Eglise catholique, les exclus en profitent pour s?émanciper. Ils se regroupent, se structurent. Le prétexte, légitime tout de même, est de s?arranger pour profiter au maximum de l?aide étatique. Et voilà. La division est codifiée une première fois.
Les politiques font de cette division une arme redoutable. Le Parti mauricien social Démocrate (PMSD) va jusqu?à encourager activement les tamouls à revendiquer une identité constitutionnelle séparée. Les groupes minoritaires transitent par ce parti et finissent par intégrer les rangs du MMM de Paul Bérenger qui naîtra une vingtaine d?années plus tard. Et cela, en dépit des tentatives travaillistes pour se rattraper en présentant un directoire plus cosmopolite.
Le MMM parfait la technique de Ramgoolam et se présente comme un parti national d?unité lors des législatives de 1982. La conjoncture s?y prête. Le bilan travailliste est catastrophique et Bérenger s?est acquis une solide réputation de défenseur des droits des travailleurs. Le MMM parle de trahison travailliste et se positionne comme l?héritier de la lutte ouvrière.
Les résultats de 1982 sont révélateurs. Le MMM remporte une victoire absolue. Mais le PTr conserve l?essentiel de son électorat. Il recueille, à lui seul, 25 % des voix au niveau national. Son allié, le PMSD lui permet de réaliser un score de 33,6 %.
Il ne serait probablement pas trop risqué de dire que pour réaliser ce score national, le PTr doit avoir pu conserver l?essentiel de son électorat. Celui-ci l?a soutenu au creux de la vague, en dépit d?un bilan catastrophique. Depuis, ce soutien est resté plus ou moins inchangé. Une situation qui a amené le MMM à adapter sa stratégie et à codifier la division inhérente, « naturelle », de la communauté hindoue. Dès lors, la scission politique dans la famille hindoue était consommée. Et chaque échéance électorale ravive les vestiges de cette division.
Les candidats hindous sont choisis scientifiquement afin de coller à la sociologie hindoue de la circonscription à remporter. Chacun a sa liste détaillée, où sont répertoriés le nombre de personnes des différentes castes, communautés et religions dans chaque parti du pays. De même, il existe une liste affinée par centre de vote.
Le fait politique renforce le fait castéiste et inversement. Car, se sachant écoutée, chaque caste a fini par se créer des organes représentatifs. Qui deviennent, le cas échéant, les plates-formes de représentations. Les raviveds ont leur Arya Ravived Pracharini Sabha. Les vaish sont représentés au sein du Vaish Mukti Sangh. Les rajput au sein du Rajput Gahlot Maha Sabha. Les baboojee et maraz au sein de l?Hindu Maha Sabha. Ces associations endossent le rôle de lobby auquel restent sensibles les politiciens de tout temps. Tout est marchandage.
« À l?époque comme aujourd?hui, la plupart des hindous ne votaient pas en fonction de la caste du candidat. »
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