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Une chaumière et un coeur

7 mai 2005, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

<B>Vous avez passé toute une vie au service du luxe. Comment définiriez-vous cette notion insaisissable ? </B>

Ce sont tous ces petits détails qui font toute la différence du monde. C?est un cadre opulent, aussi. Mais le luxe, c?est avant tout dans la manière de se tenir envers les autres et aussi envers soi-même. C?est être impeccable à tous les niveaux et tout le temps.

<B>C?est l?exclusif, le hors de prix ? </B>

Le luxe, pour moi, est cher. Même très cher. Il ne doit pas être accessible à tout le monde. Car, voyez-vous, les gens qui aiment le luxe, n?aiment pas se mélanger. Voilà pourquoi, lorsqu?on veut faire l?hôtellerie de luxe, il ne faut surtout pas mélanger les genres. J?ai préconisé une hausse importante des tarifs dès mon arrivée au Royal Palm. Cela a fait tiquer. Mais en homme intelligent, Herbert Couacaud a donné son feu vert en quelques secondes.

Le tourisme snob? C?est un genre qui est très sensible au phénomène de mode. Comment vous y êtes-vous pris pour que le « Royal Palm » soit toujours à la mode ?

L?effet mode joue beaucoup dans le tourisme et à plus forte raison, parmi la clientèle qui a un pouvoir d?achat supérieur. La mode se fait et se défait en fonction de certaines personnalités locomotives qui attirent l?attention des médias et de leurs pairs. Je pense que ce qui a fait le succès du Royal Palm, c?est le fait que ce soit le même homme qui l?a dirigé avec la même rigueur depuis pratiquement le début. Rien n?a changé. Ceux qui viennent ici sont habitués à me voir partout. Je suis très dévoué à mon travail. Je passe de longues heures à l?hôtel, essayant de plaire à tout le monde.

<B>A Maurice, le positionnement de la destination fait débat. Une destination peut-elle se permettre de rester exclusive de nos jours ? </B>

Les palaces n?attirent plus beaucoup de clients. Il y en a trop. Mais tout est une question de choix. Personnellement, je préfère recevoir peu de clients et gagner bien plus, que le contraire. Ceci dit, même la clientèle de luxe change. Les générations présentes ont des habitudes et des demandes différentes. L?offre doit en tenir compte.

<B>Le « Royal Palm » est aujourd?hui un label de référence international. Qu?est-ce qui distingue son directeur des autres ? </B>

L?attention au détail est très importante quand on veut offrir un service de luxe. On ne peut gérer un établissement de luxe si on n?a pas la manie de la perfection. Si on n?est pas une espèce d?empêcheur de tourner en rond. Moi, je ne sais pas opérer un ordinateur. Mon éducation, c?est d?être sur le terrain. Les nouvelles générations d?administrateurs procèdent peut-être différemment, d?après les formules apprises dans les grandes écoles. Moi, j?appartiens à la vieille école où l?hôtelier est l?hôte. Je reçois le touriste comme je recevrais un invité dans ma maison. Ceci est mon naturel.

<B>Quand, à l?âge de 46 ans, vous êtes arrivé à Maurice, vous aviez déjà une riche expérience du luxe. Enfant, rêviez-vous de devenir maître de palaces ? </B>

Pas du tout. Mon initiation à l?hôtellerie fut le fruit d?un heureux hasard. Un jour, alors que je n?avais que14 ans, je demandais à mon père ce que j?allais faire de mes deux mois de vacances scolaires. Il m?envoya voir son ami qui dirigeait le Ritz de Paris. Celui-ci me proposa un stage comme valet. Plus tard, pour que je puisse tirer un maximum de l?expérience, il me fit tourner dans les différents services de l?hôtel.

<B>Cela a suffi pour vous conquérir ? </B>

Cela m?a donné le goût de l?hôtellerie de luxe. Mon passage au Ritz n?a pas été de tout repos vous savez. Je me souviens encore de cet après-midi pluvieux passé avec le portier. Débordé, celui-ci me demande si je sais conduire. Je n?ose pas lui dire non et je me retrouve avec les clés de l?immense Rolls Royce de l?Aga Khàn. J?étais épaté par le luxe de son intérieur. Seulement voilà, je ne savais comment la faire bouger. Un copain chauffeur de taxi m?expliqua ce qu?il fallait faire. Tout ce que j?ai réussi à faire c?était de faire monter la Rolls de l?Aga Khàn sur celle, plus petite, de Mme Patineau, fortune d?étain de l?Amérique latine ! Le lendemain, je suis de nouveau valet de chambre quand l?imposant Aga Khàn vient me retrouver sur son fauteuil roulant, histoire de voir qui a abîmé sa voiture. J?étais pétrifié. Mais en me voyant, tout ce qu?il m?a dit c?était, « ne t?inquiète pas, petit, j?en ai d?autres » !

<B>La clientèle de luxe est pourtant connue pour être très exigeante et difficile, n?est-ce pas ? </B>

Au contraire, ce sont des personnes douces et compréhensives. Elles comprennent quand les choses ne se passent pas exactement comme elles l?avaient demandé. Ce sont des gens d?affaires et dans leurs entreprises, il leur arrive d?être confrontés à ce genre de situation. Et du reste, quand ils ne sont pas contents, ils ont une manière élégante de vous le dire. Vous croyez que si j?avais été au Novotel et que j?avais amoché la voiture d?un client, il m?aurait laissé m?en tirer à si bon compte ?

<B>Toute une vie dans le luxe. Vous aussi, vous n?aimez pas vous mélanger ? </B>

Si tu peux parler aux rois tout en restant peuple, tu seras homme mon fils? J?ai adopté ces préceptes de Kippling. Je fais de la méditation. C?est un processus extraordinaire durant lequel l?esprit se désolidarise du corps qui se retrouve au niveau de la terre, son origine. Et là, il n?y a aucune différence entre l?émir et le bédouin.

<B>Comment vous êtes-vous retrouvé à Maurice ? </B>

C?est dû à un autre jeu du hasard. A l?époque, je travaillais pour Air France qui possédait les hôtels Le Méridien. Je quittais mon hôtel de Damas pour aller en ouvrir un autre à Houston, aux Etats-Unis. Il y a eu un petit problème de synchronisation entre Houston et Damas et Air France m?a demandé d?aller mettre un peut d?ordre au Méridien de la Réunion. Vissez-les bien, m?a-t-on dit. J?ai toujours eu une réputation de visseur ! Au lendemain de mes remontrances, tout le personnel partait en grève. La presse s?empare de l?histoire? C?est au milieu de ce tourbillon que Beachcomber me remarque. Robert de Spéville et Patrice Clozier sont venus me chercher et je les ai suivis.

<B>A vous voir là, on dirait que l?adversité vous excite. </B>

C?est dans le combat et l?excitation que le progrès se fait. J?adore les petits conflits qui assaisonnent les relations humaines. Inutile de dire, j?aime aussi être le vainqueur. Et je le suis toujours.

<B>«J?appartiens à la vieille école où l?hôtelier est l?hôte. Je reçois le touriste comme un invité dans ma maison»</B>

<B>Vous avez beaucoup d?occasions de vous rebiffer au « Royal Palm » ? </B>

Non. L?équipe d?ici est malléable, toujours prête à tout pour plaire. Elle est parfaite. Je n?ai pas eu à lui faire du rentre dedans. Parfois même, je pense que le Mauricien devrait davantage tenir tête. Pour son propre bien. Je suis arrivé au Royal Palm en février 1986, soit quelques mois après son ouverture. Trois sur quatre des personnes qui étaient à mes côtés à l?époque sont toujours là.

<B>Dans un mois, vous partez au Maroc. Quelles nouvelles sensations poursuivez-vous donc jusqu?au pays du raï ? </B>

Avec le Maroc, je boucle la boucle, en quelque sorte. J?ai beaucoup travaillé au Maghreb quand j?étais plus jeune. J?étais dans la cavalerie en Algérie. Puis instituteur dans un petit bled perdu. A Marrakech, j?ai dirigé l?hôtel Mamounia pendant trois ans. J?ai travaillé trois autres années pour le Shah d?Iran. J?ai aussi travaillé en Syrie. Le monde musulman me fascine. Leur musique, leurs vêtements, leur culture, les gens... C?est tellement plus beau que l?Europe.

<B>En quoi consiste exactement le projet marocain ? </B>

Ce sera un immense lieu de villégiature de luxe comprenant un hôtel, des villas, et des parcours de golf, s?étendant sur 400 hectares. C?est un vaste projet. Mais je n?ai aucun doute sur son potentiel. Les normes de luxe sont les mêmes partout. Tout ce qui importe c?est de constituer la bonne équipe. Je prévois que l?établissement affichera complet dès la première année et cela, rien qu?avec les habitués, d?autant que nous serons plus près de l?Europe.

<B>Vous allez présider à la naissance d?un nouveau palace à un âge où d?autres font pousser les rosiers et regardent grandir les petits-enfants. Qu?est-ce qui vous motive ? </B>

Je n?ai pas envie de vieillir. Et puis, j?aime l?aventure, le risque. J?aime avoir peur. Vous savez, dans le temps, j?ai vécu 14 mois seul dans le désert. Comme un bédouin. Je vais encore faire du chameau régulièrement en Algérie. Ici, je fais du cheval et de la bicyclette. J?en ai deux, un tout-terrain et un vélo de course?

<B>Maurice vous a fait découvrir l?amour. Que ressentez-vous à l?idée de la quitter après y avoir fait votre nid ? </B>

C?est en effet ici que j?ai rencontré Sandhya, ma femme. Mais vous savez, quand on a l?esprit large, on a la capacité d?aimer tout plein. Et l?amour fort ne se limite pas aux seuls sentiments que l?on peut avoir pour une femme. C?est aussi, par exemple, l?amour que j?ai pour ma fille Alicia qui est d?origine vietnamienne. Et puis, je quitte une île Maurice moderne, ambitieuse, affairée? très différente de l?île douce, calme et rayonnante d?il y a 20 ans. Maurice doit réaliser son destin et moi le mien.

<B>Propos recueillis par Shyama SOONDUR</B>

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