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Une bibliothèque à la mesure de l?homme ?

29 septembre 2008, 00:00

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De Bibliotheca, Umberto Eco,

Traduit de l?italien par Eliane Deschamps-Pria, L?Echoppe.

«De Bibliotheca» est le texte d?un discours prononcé par Umberto Eco, romancier et sémiologue, lors du 25e anniversaire de l?installation de la Bibliothèque de Milan dans le Palais Sormani.

Pour mettre «notre esprit dans de bonnes dispositions», Umberto Eco commence par la lecture du début du chef-d??uvre de Jorge Luis Borges, «La Bibliothèque de Babel» : «L?univers ( que d?autres appellent la Bibliothèque ) se compose d?un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d?aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement.»

Se demandant si la Bibliothèque de Babel, qui veut être l?image et le modèle de l?Univers, n?est pas aussi l?image et le modèle de bon nombre de bibliothèques possibles, Eco élabore un modèle purement fantastique. Ainsi, si le code 3.4.8.6. d?un livre signifie la troisième salle, la quatrième travée, le huitième rayon et la sixième place, on pourrait, dit-il, écrire par exemple le code 3335.33335.33335.33335. Nous aurions alors l?image d?une bibliothèque aux salles innombrables !

Cette réflexion d?Eco le mène à considérer les finalités certaines et incertaines de la bibliothèque au fil du temps: rassembler, thésauriser, transcrire, faire lire. Sans compter une fonction paradoxale: ne pas faire lire, cacher, dissimuler le livre ! Les lecteurs reconnaîtront ici la célèbre bibliothèque en forme de labyrinthe de son best-seller «Le Nom de la rose», où le bibliothécaire dissimule un livre rarissime d?Aristote?

Par rapport à tous ces objectifs, Eco élabore un modèle négatif, celui de la mauvaise bibliothèque en vingt et un points ! Entre autres : proposer une cote impossible à transcrire, allonger le temps entre demande et réception des livres, ne pas servir plus d?un livre à la fois, considérer le lecteur comme un ennemi, un désoeuvré ( sinon il serait au travail ) et un voleur potentiel, décourager le prêt, faire coïncider les horaires d?ouverture avec les horaires de travail? Existe-t-il encore des bibliothèques de ce genre ? Eco en laisse le lecteur seul juge !

Il préfère raconter l?histoire de deux bibliothèques sur mesure, qu?il aime et qu?il fréquente lorsque son emploi du temps le lui permet : la «Sterling Library» de Yale et la bibliothèque de l?université de Toronto. Elles sont ouvertes jusqu?à minuit et même le dimanche. «Mais le plus beau c?est que , du moins pour une certaine catégorie de lecteurs, les magasins à livres sont accessibles : on ne demande pas le livre, on passe devant un cerbère électronique avec une carte, puis on prend des ascenseurs et on va dans les rayons.» Eco explique pourquoi il est important d?avoir accès aux rayons. La notion de bibliothèque, écrit-il, est fondée sur un malentendu, à savoir qu?on irait à la bibliothèque pour chercher un livre dont on connaît le titre. «C?est vrai que cela arrive souvent mais la fonction essentielle de la bibliothèque, de la mienne et de celle des amis à qui je rends visite, c?est de découvrir des livres dont on ne soupçonnait pas l?existence et dont on découvre qu?ils sont pour nous de la plus grande importance. La fonction idéale d?une bibliothèque est donc un peu semblable à celle du bouquiniste chez qui on fait des trouvailles et seul le libre accès aux rayons le permet. Ce type de bibliothèque est à ma mesure, je peux décider d?y passer une journée dans la plus pure joie, je lis les journaux, j?emporte les livres au bar, puis je vais en chercher d?autres, je fais des découvertes. Dans ce sens, la bibliothèque devient une aventure.»

Les inconvénients de ce type de bibliothèque sont évidemment les vols et les détériorations, sans compter l?essor de la «xérocivilisation», c?est-à-dire la civilisation de la photocopie. Eco décrit la névrose de photocopie : avant la «xérocivilisation», l?individu retenait quelque chose de la préparation manuelle des fiches de lecture alors qu?il risque maintenant de passer des journées à la bibliothèque pour photocopier des livres qu?il ne lira pas ! Eco aborde également l?effet sur la politique des maisons d?édition : «Tous les éditeurs à caractère scientifique publient désormais les livres en sachant qu?ils seront photocopiés. Les livres sont donc publiés à 1 000 ou 2 000 exemplaires au maximum, ils coûtent 150 dollars, ils seront achetés par les bibliothèques, après quoi, les autres les photocopieront.»

Eco anticipe sur l?avenir et fait des propositions auxquelles les bibliothécaires, les enseignants et les responsables politiques gagneraient à réfléchir. Il croit que l?école et les responsables culturels municipaux devront éduquer les jeunes et les adultes à l?utilisation de la bibliothèque, surtout si celle-ci devient à la mesure de l?homme, et pour ce faire à la mesure de la machine, du photocopieur au lecteur de microfiches. «Il s?agit d?un art parfois subtil. Je voudrais dire qu?à la limite, si la bibliothèque ne devait pas être potentiellement ouverte à tous, il faudrait instituer, comme pour le permis de conduire, des cours pour apprendre à respecter le livre, à le consulter.. C?est un problème de civilisation et nous ne percevons pas toujours que la plupart des gens ignorent l?instrument-bibliothèque.»

Dans sa conclusion, Eco décrit une utopie qu?il importe de transformer en réalité : «Si la bibliothèque est comme le veut Borges un modèle de l?univers, essayons de le transformer en un univers à la mesure de l?homme, ce qui veut dire aussi, je le rappelle, un univers gai. Autrement dit, une bibliothèque où l?on ait envie d?aller et qui progressivement se transforme en une grande machine pour le temps libre?»

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