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Une armée américaine au four et au moulin

6 septembre 2003, 20:00

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Contrairement à sa doctrine qui organisait jusqu?à présent les forces américaines dans la perspective d?un déploiement sur deux théâtres et demi d?opérations simultanées (l?un qualifié de majeur et les autres de moindre intensité), le Pentagone reconnaît aujourd?hui qu?il a du mal à être au four et au moulin. Certes, il l?admet du bout des lèvres. Mais le débat qui monte aux États-Unis, à la suite des attentats en Irak et des embuscades en Afghanistan, sur les capacités militaires du pays en est clairement l?illustration.

Quelque 370 000 soldats de l?armée de terre ? sur un effectif total de 1,4 million dans l?ensemble des forces américaines ? sont répartis dans une centaine de pays, à des titres divers et selon des modalités très variées. Parmi eux, 134 000 en Irak, 62 000 en Europe pour le compte de l?Organisation du traité de l?Atlantique nord, 40 000 au Japon et 10 000 en Afghanistan constituent le gros de la troupe hors du sol américain, sans compter les GI dans les Balkans, la corne de l?Afrique et jusqu?au Sinaï.

Signe des temps : il faut revenir à la guerre du Vietnam, il y a une trentaine d?années, pour retrouver une situation où les soldats américains arrivent à servir plus d?une année d?affilée hors de leur pays sans l?espoir d?une rotation qui les ferait renouer avec leur famille.

Après la première guerre du Golfe, l?armée de terre américaine, qui supporte l?essentiel des engagements internationaux de Washington, avait dû réduire son format. De 750 000 hommes, elle était passée à 550 000, et elle est aujourd?hui tombée à 491 000 personnels d?active. Pourtant, avec des effectifs moindres, le soleil ne se couche jamais sur une armée américaine omniprésente sur la planète.

La Garde nationale relèvera les forces régulières

Le résultat est que cette armée de terre, pour tenir ses positions à l?extérieur avec 370 000 hommes et femmes, a été contrainte, cette année, de convoquer 136 000 membres de la réserve et de la garde nationale. C?est sans précédent.

Rapporté par le sénateur (républicain du Texas) Kay Bailey Hutchinson, président de la commission sénatoriale des crédits militaires, un fait en dit long : au Kosovo, en Bosnie et au Sinaï, des unités de la Garde nationale relèveront les forces régulières américaines à l?issue de leurs six mois de présence.

À propos de l?Irak, le général Peter Schoomaker, qui vient de prendre ses fonctions de chef d?état-major de l?armée de terre, n?est pas loin de penser comme son prédécesseur, le général Eric Shinseki, évincé pour incompatibilité d?humeur avec le « patron » du Pentagone, Donald Rumsfeld.

« Intuitivement », a confié le général Schoomaker, il aurait tendance à considérer qu?il faudrait déployer plus de monde pour tenir le pays. À quoi M. Rumsfeld rétorque qu?on ne peut pas réorganiser des forces à partir d?intuitions. Le secrétaire à la défense concède qu?il faudrait attribuer davantage de tâches administratives à des civils, pour redonner des missions opérationnelles aux militaires, et qu?il conviendrait de réexaminer la mobilisation de réservistes sélectionnés, à l?occasion de contrats temporaires ou partiels, quitte à ce qu?ils se fâchent avec leurs proches ou avec leurs employeurs.

Aujourd?hui, M. Rumsfeld s?en remet à une option qui consiste à solliciter le renfort d?autres pays. En témoigne le rôle reconnu, début septembre, à la Pologne : prendre la responsabilité de la sécurité d?une zone en Irak ? sous la tutelle du haut commandement américain ? à la tête d?un corps de 9 200 hommes.

La Pologne y engagera 2 300 soldats, à côté de détachements fournis par les armées de treize autres nations d?Europe et d?Amérique latine. L?expérience mérite d?être observée de près. Comment, en effet, éviter que l?autorité opérationnelle des états-Unis ne fonde ou se dilue dans ce qui ressemblera à la tour de Babel ?

Quatre mois après la fin déclarée de la guerre contre Saddam Hussein, les Américains ont, à ce jour, perdu autant d?hommes dans des embuscades ou des attentats que pendant les trois semaines de conflit. M. Rumsfeld est donc aussi confronté à des considérations tactiques, voire à une réflexion d?ordre qualitatif sur la nature même de son dispositif militaire.

À la différence, par exemple, du Royaume-Uni, dont l?armée de terre a accumulé des années d?expérience en Irlande du Nord, ou de l?Espagne, qui rejoint la division polonaise avec 10 % de Guardia civil sur les 1 300 hommes de son contingent, Washington manque de ces unités de maintien de l?ordre et de police militaire qui peuvent faire la différence sur place.

Une dissidence mal identifiée qui travaille la population

Les sociologues de la chose militaire outre-Atlantique les appellent une constabulary force. Autrement dit, des gendarmeries à l?européenne dont le savoir-faire militaire, la tradition séculaire, le sens du renseignement, la pratique du contact avec la population et la formation juridique les prédisposent plus que d?autres corps au contrôle de la sécurité publique.

L?après-guerre en Irak ou en Afghanistan, avec le défi du terrorisme aveugle, et l??uvre de reconstruction, avec le risque d?attentisme d?une population travaillée de l?intérieur par une dissidence mal identifiée, ne conviennent pas à des parachutistes ou à des marines mieux préparés à faire ce qu?ils ont réussi à Bagdad : la conquête éclair d?un territoire hostile, face à une armée régulière qui, même si elle a déserté le champ de bataille, a tendance à respecter certaines règles du jeu.

En quelque sorte, les Américains font l?apprentissage du fait qu?un soldat est entraîné à prendre l?initiative d?ouvrir le feu quand et où son homologue d?une constabulary force est instruit dans l?art, difficile et périlleux, de ne tirer qu?une fois sa vie menacée directement et en cas de légitime défense.

D?un côté, l?hyperréaction qui peut s?expliquer par l?environnement chaotique de la guerre. De l?autre, une vigilance de chaque instant, face à un ennemi insaisissable, et l?usage maîtrisé de l?arme en des circonstances extrêmes.

© 2003 Le Monde ?

Jacques ISNARD ? distribué par

The New York Times Syndicate

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