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Un seul lit trois rêves

7 novembre 2004, 00:00

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Le Premier ministre n?aime pas que l?on s?intéresse aux perceptions. Tant pis, il faut en parler : la perception publique, ces temps-ci, est que la cote de l?alliance gouvernementale est au plus bas dans l?opinion. Le prochain baromètre politique de « Synthèses » le confirmera ou l?infirmera, mais le sentiment général est que les dés sont jetés. La question n?est pas de savoir si l?électorat a raison d?en vouloir à ce point au gouvernement, mais de constater que des électeurs expriment le plus souvent une volonté de changement. Et l?on ne voit pas ce qui pourrait les dissuader. La perception est si forte qu?elle a gagné les rangs de la majorité elle-même. Et, chez les politiciens actifs, elle a provoqué remises en cause et tractations secrètes.

Face à cette lancinante perception de recul sur le terrain électoral, un débat s?est installé au sein de la majorité gouvernementale sur les moyens, pour chacun, de sauver sa peau. Il ne faut pas trop s?en offusquer ; après tout, dans le combat politique, la réussite appartient à celui qui aura duré plus longtemps. C?est donc sur les moyens de durer au-delà de l?échéance de 2005 que les stratégies s?élaborent, tant au MMM qu?au MSM, mais plus encore dans le parti de Pravind Jugnauth qui appréhende son Waterloo. Même si le MMM se montre relativement plus serein, s?estimant mieux sécurisé dans ses fiefs traditionnels urbains, ils sont nombreux, ministres et dirigeants du parti, à songer à de nouveaux arrangements capables de garantir le renouvellement de leurs mandats.

Le problème pour ceux-là, c?est que la solution politique la plus simple est aussi la plus compliquée ! Electoralement parlant, le plus simple pour le MMM aurait été de contracter une nouvelle alliance avec les travaillistes. Que personne ne se leurre : malgré la virulence des discours publics, la plupart des dirigeants travaillistes sont favorables à cette option. Tout convaincus qu?ils sont de remporter les prochaines élections, ils sont turlupinés par les difficultés à gérer en ces temps chaotiques. Ils n?ont pas tort. Mais les uns et les autres font face à une impossibilité pratique : deux Premiers ministres pour un seul poste. Paul Bérenger ne peut pas aller aux prochaines élections en cédant la première place à Navin Ramgoolam, et Navin Ramgoolam ne peut pas faire le second de Paul Bérenger. Fin du premier acte.

Tout n?est pas perdu pour autant. Comme les travaillistes ne tiennent pas à voir Paul Bérenger dépenser son énergie, sans cesse renouvelable, dans l?opposition, il vaut mieux laisser une porte ouverte pour des arrangements post-électoraux. Ce que, par ailleurs, il ne peut pas accepter avant les élections, il pourrait le justifier par la suite. C?est le scénario évoqué de plus en plus par les dirigeants des deux partis. Et c?est ce qui expliquerait le changement visible et audible de Navin Ramgoolam à l?égard de son adversaire.

Plus traumatisés encore que les gens du MMM, ministres et députés du MSM sont terrorisés à l?idée de devoir affronter l?électorat rural ? où se trouve leur fonds de commerce ? avec Paul Bérenger à la tête de l?alliance et une opposition portée par la conjoncture. Même si Pravind Jugnauth ne rate aucune occasion de dire publiquement son attachement à cette alliance, il ne faut pas en conclure qu?il s?est résigné à une traversée du désert. Conscient que c?est son parti qui fera les frais électoraux d?une alliance menée par un Bérenger toujours aussi vivement contesté par une partie de la population, le leader du MSM ne restera pas inerte. Il serait naïf de penser le contraire. Il est, de toute manière, sous forte pression. La plupart des dirigeants de son parti prennent de plein fouet l?hostilité atavique d?une bonne partie de l?électorat vis-à-vis de Bérenger, quoi qu?il fasse. Et ce qu?il fait a tendance à les horripiler.

Voilà ce que sont la perception publique et les conséquences qui en découlent pour les états-majors politiques. Mais le Premier ministre n?a pas tort de rappeler qu?il peut y avoir un décalage entre la perception et la réalité. On peut arguer que la perception de l?impopularité grandissante du gouvernement vient de l?importance exagérée accordée aux critiques les plus véhéments du régime qui n?hésitent plus à manifester bruyamment leur opposition. On peut maintenir qu?il existe une masse électorale silencieusement admirative des réalisations gouvernementales et absolument pas convaincue de la capacité des travaillistes à gérer mieux les affaires du pays. C?est possible. Si cette masse-là existe, elle est vraiment silencieuse? À bien y réfléchir, pas tant que cela ; dans les sondages d?opinion, elle s?exprime.

S?il est vrai que, dans cette recherche frénétique d?accommodements, la première considération des politiciens est l?assurance de leur propre survie, il n?est pas interdit d?y voir aussi une question d?intérêt général. On peut, avec légitimité, postuler que les circonstances difficiles du moment ? qui se prolongeront inévitablement ? commandent la recherche d?un large consensus national et un apaisement social. Le pays gère une conjoncture internationale qui lui est défavorable dans bien des secteurs, et aucun gouvernement n?y échappera. En la circonstance, l?actuelle majorité a, dans l?ensemble, assumé avec responsabilité ses obligations. Elle en paie même un peu le prix. Parfois, elle a hésité. Ce n?est pas glorieux mais c?est compréhensible. Elle a aussi commis des bévues monumentales et montré les limites de sa réflexion stratégique. Il n?est pas sûr, contrairement à ce qu?affirment des ministres, que le pire soit maintenant derrière nous. Ce qu?on sait, c?est que, devant les défis qui se posent, il eut été dans l?intérêt général que le gouvernement du jour soit électoralement fort, qu?il jouisse d?un appui suffisamment large pour lui permettre de gérer la crise et prendre les décisions justes.

À un an des législatives ? une éternité... ? l?on peut d?ores et déjà anticiper que cette bataille électorale sera plus disputée, voire plus vilaine encore, que la dernière, et que le gouvernement qui en résultera sera plus faible que l?actuel. Ce n?est pas ce qu?il faut pour affronter la prochaine étape de la restructuration nationale. Alors peut-être qu?après tout l?intérêt national peut rejoindre l?intérêt partisan. La question mérite en tout cas d?être posée : devant la complexité des problèmes actuels, un gouvernement élargi sert-il l?intérêt national ? Ne répondons pas trop hâtivement : que fait-on, cette fois, de trois prétendants Premiers ministres ?

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