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Un parrain nommé Deelchand

3 avril 2004, 20:00

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D?un naturel charmant, le notaire Vinay Deelchand s?exprime d?une voix douce. Avec son air un peu maniéré, ses cheveux bouclés et son collier de barbe, on lui donnerait facilement le bon Dieu, sans confession. Depuis plusieurs années, il a son étude dans un discret immeuble de la rue Sir Virgil Naz, à Port-Louis. Situé en retrait, avec ses cloisons en contreplaqué, son bureau ressemble davantage à l?une de ces poussiéreuses études d?avocats qui n?ont pas réussi leur carrière. Sa timidité apparente contraste avec ses voitures tape-à-l??il. Son imposante BMW 520 ou sa flamboyante décapotable, une BMW Z3, sont toujours visibles dans le parking situé à côté de l?immeuble Pearl House, où il a pignon sur rue.

Antoine Chetty, celui qui le suit comme son ombre, campe en permanence devant son bureau. Ses biceps et ses pectoraux saillants sous sa chemise amidonnée découragent toute envie de se frotter à lui. C?est lui l?homme de confiance qui contrôle l?accès des clients dans l?antichambre du notaire. Aucun doute possible, il n?a jamais été un simple chauffeur. Il a été recruté par le notable par l?intermédiaire d?un ancien homme de main d?un parti politique, afin de dissuader une bande de gros bras de lui soutirer de l?argent.

Un parfait gentleman

Mais sous ses airs de parfait gentleman, Vinay Deelchand ne serait pas aussi respectable qu?il en a l?air. C?est du moins ce qu?il ressort des révélations d?Antoine Chetty faites dans le cadre de son interrogatoire, en présence de son avocat Samad Golamaully, sur les 825 g d?héroïne saisis chez lui ? qu?il partage avec Anju, la fille de feu Rajkumar Lallah ? à Vacoas, il y a quinze jours. Le notaire lui aurait laissé la drogue, dont la valeur marchande dépasse Rs 8 millions, le temps d?un voyage à Madagascar.

Selon la déposition d?Antoine Chetty, Vinay Deelchand, qui est claustrophobe et cardiaque, est dans le trafic de drogue depuis une décennie. Il aurait débuté avec l?aide de Raffick Peerbaccus, l?un des témoins vedettes de la commission Rault sur la drogue.

Au fil de sa confession ? où il prend garde de ne pas se mouiller ? Antoine Chetty taille également au notaire le costard du parfait « parrain » de la mafia tel qu?on le voit au cinéma. Revenant sur une affaire de drogue qui remonte à 1994, où Vinay Deelchand s?est retrouvé dans le box des accusés, le garde du corps accuse celui-ci d?avoir ordonné l?assassinat du dénonciateur, Parvez Damree, en le faisant kidnapper et en lui injectant massivement de l?héroïne afin que sa mort ressemble à une overdose.

À la suite de la disparition subite de cet homme, le ministère public n?avait eu alors d?autres alternatives que de classer l?affaire. Dans ce cas précis, le notaire avait une défense parfaite : il avait porté plainte contre Parvez Damree pour une affaire de « demanding money with threat ». Ce dernier avait porté cette accusation contre le notaire lorsqu?il était interrogé par la police.

Mais Parvez Damree n?est pas le seul cas mentionné par Chetty. Il y aurait aussi un notaire, proche de Deelchand, ainsi que des personnes qui lui barraient la route dans ses transactions foncières. C?est par rapport à l?une des nombreuses tentatives d?assassinats que l?homme d?affaires quatrebornais, Moonsamy Mooraghen, complice présumé du notaire dans un cas d?escroquerie, a été arrêté cette semaine.

Toujours selon son principal lieutenant, Vinay Deelchand, qui ne descend jamais dans la capitale sans être suivi par un second garde du corps, aurait commandité durant ces dix dernières années une série de missions d?intimidations, d?incendies criminels et d?assassinats. Des agents de la brigade antidrogue, sous la houlette de l?inspecteur Hervé Tuyau, rouvrent plus de sept dossiers relatifs à ces affaires, dont certains avaient été classés par la police. Les investigations se concentrent également sur des cas de disparitions. Le plus récent concerne un homme disparu depuis un an.

Vinay Deelchand est aussi accusé par Antoine Chetty d?avoir dressé une hit list des personnes à abattre. Parmi celles-ci, figure le nom de l?avocat Shakeel Mohamed, à qui il avait juré « de faire la peau » en représailles aux dommages de plusieurs milliers de roupies qu?il a dû verser au client de ce dernier, un religieux à qui il avait donné un faux contrat de vente de terrain (voir encadré). « Li tine pousse mwa, li tine mette le doigt dans mo la bouche, line dire si pas aster la plitar, li pou désane mwa », se souvient Shakeel Mohamed. Mais il y avait d?autres cibles au barreau, à l?instar de l?avoué du religieux, Pazhany Rangasamy. Dans ce cas, il aurait envoyé Raffick Peerbaccus agresser à l?arme blanche l?avoué, lequel lui aurait envoyé une mise en demeure afin de lui réclamer des dommages.

Concernant la vente frauduleuse de terrains, Antoine Chetty donne une liste exhaustive des morcellements créés grâce à des procédés illégaux par son ancien patron. Il payait des experts en faux pour falsifier des signatures afin de faciliter la vente si jamais un propriétaire venait à mourir.

Des pots-de-vin à des ripoux

Un procès relatif à l?un de ces cas a eu lieu cette semaine en cour intermédiaire. Des morcellements de ce type ont ainsi poussé dans l?Est, dans le Sud et dans la région de Grand-Baie. Une personnalité politique, ainsi que des policiers ? dont le fils d?un ancien haut gradé est son partenaire dans plusieurs transactions ? seraient de mèche.

Antoine Chetty raconte qu?il a remis des pots-de-vin à plusieurs reprises à des ripoux qui venaient souvent dans la somptueuse villa de Vinay Deelchand, à Solférino. C?est ainsi que plusieurs enquêtes, impliquant le notaire dans des délits graves, auraient tourné en eau de boudin. Le nom de l?ancien commissaire de police Raj Dayal ? qui refuse de commenter ses liens avec le notaire ? est donné par le garde du corps comme étant un homme proche de son employeur.

Dans une affaire remontant à avril 1999, où Antoine Chetty aurait placé de l?héroïne chez un particulier, le complice de ce dernier, José Désiré Soyfoo, cite à plusieurs reprises le nom de Vinay Deelchand dans une lettre à l?en-tête de la Prison centrale de Beau-Bassin. Dans cette lettre, et dans une deuxième correspondance, toujours adressée au garde du corps, il lui réclame plusieurs dizaines de milliers de roupies promises par le notaire pour la mission commanditée (voir documents).

Face à ces révélations, Vinay Deelchand est resté silencieux depuis son arrestation pour « supplying heroin with aggravating circumstances » à son retour de Madagascar dimanche dernier. Ce n?est qu?aujourd?hui qu?il donnera sa version des faits aux hommes de l?inspecteur Hervé Tuyau, en présence de son panel d?avocats composé de Mes Guy Ollivry, Senior Counsel, Siddhartha Hawoldar et Yanilla Moonshiram.

Le 8 avril, le notaire espère bénéficier de sa remise en liberté sous caution après la motion présentée cette semaine par ses hommes de loi. Entre-temps, Antoine Chetty continue à vider son sac et son avocat craint pour sa vie...

« Li tine bouscule mwa, li tine mette le doigt dans mo la bouche, line dire si pas aster la pli tard, li pou desane mwa. »

Plusieurs enquêtes impliquant le notaire dans des délits graves auraient tourné en eau de boudin.

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