Publicité

Un orchestre arabo-israélien pour aider la paix

15 août 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Carmen ne mourra pas dans les rumeurs de corrida sous le couteau de Don José. Elle a dû bifurquer à quelques pas de là et se glisser avec le Tout-Séville dans le théâtre bondé de la Maestranza. On espère une autre réconciliation que celle du culte de Mithra : le West-Eastern Divan Orchestra, ce jeune orchestre arabo-israélien fondé en 1999 par le chef d?orchestre israélo-argentin Daniel Barenboïm et par l?intellectuel palestinien Edward Said, donne le premier concert d?une tournée qui le mènera jusqu?à Ramallah (Palestine).

Ecrivain américain d?origine palestinienne, Edward Said partage avec Daniel Barenboïm la distinction espagnole du prix Prince des Asturies de la Concorde 2002, récompensant la courageuse création du West-Eastern Divan Orchestra. Né à Jérusalem en 1935, au sein d?une famille palestinienne chrétienne, il a grandi au Caire avant de partir étudier aux Etats-Unis, où il a enseigné la littérature comparée à l?université Columbia de New York. Il est mort le 24 septembre 2003 des suites d?une leucémie lymphoïde chronique qui l?a rongé douze ans durant.

Intellectuel brillant et polémique, combattant acharné du sionisme tout autant que des régimes arabes dictatoriaux, Edward Said a également dénoncé la vision ?orientaliste? néocoloniale de l?Occident (Orientalisme : l?Orient créé par l?Occident, éd. Le Seuil, 1997). Ce musicien dans l?âme, pianiste de talent, était aussi musicologue, comme en témoignent ses entretiens avec Daniel Barenboïm dans Parallèles et paradoxes (explorations musicales et politiques), parus aux éditions du Serpent à plumes.

Au milieu des ovations, la Suite n° 1 de Carmen de Bizet, en bis, entrecoupée de salves de saluts que Daniel Barenboïm ponctue d?allers-retours entre fond et devant de scène. Cela s?appelle l?enthousiasme, et c?est beau, cet élan qui soulève la foule, non pour la mort mais pour la vie.

Sur le plateau, toute une jeunesse venue de Syrie, de Jordanie et d?Egypte, du Liban, d?Espagne, de Palestine et d?Israël. Unie plus encore qu?elle ne l?était dans l?exubérance de la brillante ouverture ?turque? d?Abu Hassan, de Carl Maria von Weber, plus encore que dans la fine convocation de Mozart et de la rare Symphonie concertante en mi bémol KV 297b, composée à Paris en 1778, pour hautbois, clarinette, cor et basson. Dans l?hémicycle velouté de soieries mozartiennes, quatre musiciens en choeur se sont enveloppés de volutes et de vent - un hautboïste égyptien, un clarinettiste syrien, un corniste et un bassoniste israéliens.

Daniel Barenboïm affiche une désinvolture aussi étudiée que son impeccable costume de lin blanc. La Symphonie n° 1 Titan de Mahler l?a fait sortir de son flegme. Elle est pourtant jouée avec une étonnante maestria par ces jeunes musiciens rompus en trois semaines de répétition aux joutes mahlériennes, entre dérisions cosmiques, plages méditatives et véhémences objurgatoires.

On croit avoir rêvé, lors du raccord de 19 heures, les coups de colère piqués par le chef d?orchestre agacé par les problèmes techniques et par les dernières erreurs d?inattention. Tout roule. Sans doute parce que, comme le dira plus tard le maestro, ?nous sommes tous de la même origine, avec cette sensibilité particulière dans les contacts. Du coup, on peut se permettre ce que je ne ferais jamais avec des musiciens européens ou américains. Au Moyen-Orient, le ton monte aussi vite qu?il redescend !?

Le lendemain, dans la vaste Residencia Lantana de Pilas, à une cinquantaine de kilomètres de Séville, le ton est nettement redescendu. Tard couchés, la plupart des musiciens dorment encore en cette fin de matinée.

C?est dans ce lieu de rencontre avec tout le confort moderne piscine, dortoir, réfectoire, salles de cours et de répétition, chapelle et jardins peuplés d?oiseaux parmi les orangers et les bougainvillées qu?ils suivent depuis le 11 juillet l?académie d?étude orchestrale proposée par la Fondation Barenboïm-Said, laquelle s?est installée en 2003 à Séville à la demande du gouvernement autonome d?Andalousie, que préside Manuel Chavez.

Les professeurs de musique font partie de la prestigieuse Staatskapelle de Berlin, l?un des fiefs de Barenboïm, patron du Deutsche Oper. Rien d?étonnant à ce que la motivation première de tous ces jeunes soit d?abord la musique.

Le grand projet ?humain? de Barenboïm n?est pas la priorité du jeune Jordanien Mohammed Tanboud. Violoniste de 16 ans, auditionné avec succès trois mois plus tôt au Conservatoire d?Amman, il se déclare avant tout musicien : ?Pour moi, travailler ici durant trois semaines avec une personnalité aussi prestigieuse que Daniel Barenboïm est inespéré.?

Une sacrée ouverture

Le benjamin des quatre-vingts musiciens affichera longtemps une prudence têtue, avant de reconnaître qu?il existe parfois des divergences d?opinion au sein du groupe et que le concert qui clôt la tournée du West-Eastern Divan Orchestra le 21 août, à Ramallah, inquiète tout le monde. ?Nous ne dormirons pas là-bas, c?est trop dangereux. Et puis il paraît que des fanatiques ont menacé de tout faire sauter.?

Même son de cordes pour l?altiste syrien Nadim Housni, 21 ans. ?Je n?ai pas d?opinion politique. Je ne comprends rien à tout ça. Je suis là seulement pour faire de la musique. Je sais qu?il y a des problèmes entre la Syrie et la Palestine, mais je ne regarde pas la télévision?, lance-t-il, avant de concéder dix minutes plus tard que l?orchestre lui a permis de rencontrer pour la première fois des Israéliens et que cela a constitué quand même une sacrée ouverture.

L?un des très rares Palestiniens de l?orchestre s?appelle Nabil Abboud Ashkar. Il est violoniste, originaire de Nazareth et possède la double nationalité israélo-palestinienne. Lui se dit très heureux de rencontrer d?autres Arabes. ?Ce que nous faisons ici est exceptionnel, et ça me plaît. C?est comme un forum où l?on parle de politique, de musique, bref de la vie. Je considère que notre groupe n?est pas seulement un espoir, mais un modèle.?

Également investi, le percussionniste Karim Hamdy, 24 ans, est sorti il y a peu de l?excellent Conservatoire du Caire. Comme beaucoup, il envisage de partir étudier en Allemagne ou en Autriche. ?Nous parlons entre Egyptiens, Arabes et Israéliens. Il n?y a pas de frictions, mais des discussions, parfois animées. La musique permet de nous écouter et de nous entendre, donc de mieux nous comprendre.?

Né à Tel-Aviv, l?altiste Doron Alperin, 26 ans, a vécu plusieurs années en Allemagne avant d?intégrer, il y a deux ans, le prestigieux Mozarteum de Salzbourg. C?est un des piliers du West-Eastern Divan Orchestra, qu?il a intégré dès sa fondation à Weimar, en 1999, à l?occasion du 250e anniversaire de la naissance de Goethe (dont le célèbre recueil de poèmes West-oestlicher Diwan a donné son nom à l?orchestre).

Comme la plupart des Israéliens de l?orchestre, Doron Alperin aimerait aller à Ramallah. ?Je suis bien sûr effrayé par le climat actuel, mais les jeunes ne sont plus d?accord avec leurs pères. Ils ne croient pas que la politique puisse trouver une solution au conflit israélo-palestinien. Il faut inventer autre chose. Pourquoi pas la musique ? Au fond, les musiciens sont un tout petit pays !?

Comme un tiers de l?orchestre, Pablo Martos, originaire de Lozano, fait partie des musiciens espagnols recrutés par le programme Andalousian Youth Orchestra dans les conservatoires andalous. Il estime que le rôle des Espagnols dans le projet de réconciliation israélo-arabe par la musique est fondamental. ?Notre histoire nous a placés à la croisée de toutes ces cultures. Il me semble que nous jouons dans l?orchestre un rôle de médiation dans les discussions parfois tendues qui peuvent surgir en dehors des moments strictement musicaux.?

Pablo Martos n?est pas un utopiste pour autant. Simplement, du haut de ses 27 ans épanouis, il constate lui aussi l?impuissance des politiques. «Alors si les intellectuels et les artistes ne font pas quelque chose, qui le fera ?», conclut-il avant d?aller rejoindre les autres pour déjeuner, pas alerte et charmant sourire.

Marie-Aude ROUX © Le Monde
Distribué par The New York Times Syndicate

Publicité