Publicité
Un ministre qui fait de l?ombre à tout un secteur
Par
Partager cet article
Un ministre qui fait de l?ombre à tout un secteur
Pour le commun des mortels que nous sommes, citoyens lambda, Rajesh Jeetah est un élu de la classe politique. Il porte un nom. Il a une démarche élégante. Il a un verbe proche, voire très proche, du peuple. Il a su faire son chemin en jouant sur tous les tableaux. Toutefois, certains tentent désormais de le figer, comme un personnage inanimé dans un quelconque tableau. Lui, il s?en soucie fort peu. Il suffit de peu pour briller dans ce pays. Il l?a compris. Il a la recette. Il l?utilise à tout bout de champ. En faisant, de manière non exhaustive, le chemin qui mène vers l?homme qui prend des décisions importantes, nous appréhendons une déchirure. Celle d?un homme qui pense le bien mais qui rate souvent ses objectifs.
C?est une belle histoire, comme on en fait très peu aujourd?hui. Mais, en même temps, il reste encore tout à prouver. Jeetah doit inventer un Rajesh. L?aventure commence de la plus belle des manières. On est en 2003. Sir Anerood Jugnauth est désigné président de la République. Une élection partielle de remplacement se tient au n° 7. Le Parti travailliste désigne Rajesh Jeetah pour le représenter. On connaît la suite de l?histoire. Le candidat rouge l?emporte haut la main. La mécanique est en marche. Le détonateur s?appelle Rajesh Jeetah.
Langage de proximité. Candidat de proximité. Rajesh Jeetah sait jouer sur les cordes sensibles des électeurs et il ne s?en prive pas. Il dit sa colère. Il hurle sa révolte. Rajesh Jeetah n?est pas d?accord que des écoliers et des salariés doivent encore utiliser, à l?aube, leurs bicyclettes pour arriver à l?école et sur leurs lieux de travail. La recette fait mouche. L?électorat découvre un homme élégant au verbe facile avec un petit accent qui emprunte à la ?british tradition?. C?est suffisant pour en faire un héros des temps modernes aux références passées. Les symboles ont la vie dure dans ce pays.
Prochaine étape. Les législatives 2005. On ne change pas une formule qui gagne. Rajesh Jeetah relève le défi de se présenter dans la circonscription du leader du Mouvement socialiste mauricien (MSM), Pravind Jugnauth. Aux côtés d?Arvin Boolell, il se détache du lot et s?impose comme un candidat sûr.
Quand on a connu un tel parcours en si peu de temps, on récolte forcément un ministère. Navin Ramgoolam constitue donc son cabinet. Et c?est sans surprise qu?on retrouve Rajesh Jeetah à la tête d?un ministère sensible. Celui du Commerce. C?est, depuis, une autre histoire qui a commencé.
C?est avec son BSc (Hons) en textile technology, son PhD dans la même matière et son post doctoral research associate, obtenus au Manchester Institute of Science and Technology (1984-1993) et son titre de research fellow reçu en 2002-2003 à l?université de Cambridge que le nouveau ministre s?installe dans son fauteuil. Auparavant, il aura aussi été consultant, chargé de cours à l?université de Maurice et homme d?affaires. Les attentes sont grandes. Les déceptions aussi.
Devenu ministre, l?homme n?a pas changé de méthode et de manière d?être. Ses pires interlocuteurs le concèdent : ?Il a de bonnes manières. C?est un gentleman.? Est-ce suffisant pour en faire un ministre performant ? Rajesh Jeetah, au mieux, a choisi de mener un combat qui n?est plus de cette époque. Au pire, il pratique un clientélisme facile qui peut être attribué à son manque de maturité sur la scène politique. Ou, diront les adeptes de la realpolitik, une conscience de classe qui vise prioritairement à lui assurer un soutien de sa base?
Face à la critique, surtout celles qui dénoncent sa volonté de pouvoir contrôler les prix, il affirme simplement qu?il veut se signaler par son ?sens du devoir, basé sur la vision du Premier ministre d?une île Maurice pour tous, avec tout un chacun profitant de l?égalité des chances. Soit le programme de l?Alliance sociale.? On ne peut pas faire mieux dans le convenu, dans la langue de bois politique. Se disant un adepte de la liberté, il veut croire que les critiques qui lui sont adressées ne sont pas personnelles. ?Je distingue entre les critiques injustifiées et les critiques positives. Je fais attention aux critiques justes et honnêtes?, confie-t-il.
Rajesh Jeetah a les formules toutes faites à portée de main. Et il ne s?en prive pas. Quelque part, le personnage veut surtout plaire. ?On apprécie sa manière de faire, sa façon d?agir avec nous. Il est très amical. Mais dans l?action, dans la recherche des résultats, il n?est pas aussi efficace?, estime un commerçant qui a été amené à le rencontrer à plusieurs reprises. ?Il est courtois. Il a de bonnes manières. Et il a le sens de l?étiquette?, enchaîne un chef d?entreprise. Il n?y a pas de doute à ce niveau. Même ses pires détracteurs l?affirment : ?Rajesh Jeetah est un homme charmant.?
Fier de ses réalisations
Est-ce ce désir de plaire qui fait qu?il ne sait pas répondre par la négative ? Des syndicalistes sont unanimes : ?Il ne dira jamais non.? ?Il n?est pas autoritaire. Quand on se présente devant lui, il se met toujours dans la posture de quelqu?un qui est coincé. Li vinn pli bak ki ou. Quand il ne peut pas prendre une décision, il parle de ses difficultés à lui?, enchaîne un autre commerçant. ?C?est clair. Il n?est là pour défendre ni les intérêts des commerçants, ni ceux des consommateurs. Il est dans une autre logique?, affirme un patron d?entreprise. ?Il est à l?image d?autres ministres du Commerce, qui nous ont dit qu?ils ne peuvent pas faire grand-chose pour nous parce qu?ils avaient les mains liées?, surenchérit un syndicaliste.
Pris entre mille feux, le ministre du Commerce, lui, poursuit sa croisade. Aujourd?hui, il est fier de ses réalisations. Il évoque, entre autres, la croissance dans le textile (1,5 % en 2006) et les dettes de la State Trading Corporation qui passeraient de Rs 2 milliards à Rs 800 millions. Il est sûr de lui et il ne le cache pas. Interrogé pour savoir quel genre de chargé de cours il est, il répond qu?il faudrait poser la question aux étudiants de l?université de Maurice, sans oublier d?ajouter que, en tant qu?étudiant, il s?est vu décerner l?Alumni Award 2006 à l?université de Manchester. A cette occasion, le professeur John Perkins, de cette même université, devait même le saluer comme ?both as an awardwinning student and as a learned scholar of the University?. Rajesh Jeetah ne se retient pas de rappeler ces faits. Ce sont des éléments importants pour lui. Il le dira d?ailleurs à une cons?ur, en parlant de ceux qui ont étudié à l?étranger. Rajesh Jeetah a ses critères pour juger le mérite et il les utilise abondamment.
Mais ce serait limitatif que d?arrêter là la lecture critique du personnage. Un cadre du privé nous le confirme : ?Rajesh Jeetah a le sens de l?étiquette. Il est respectueux des aînés. Il est tout ce qu?il y a de plus courtois et il accepte la critique.? Décalé le personnage ? Presque. Témoignage de ce même chef d?entreprise qui l?a connu à l?époque où l?alliance MSM-Mouvement militant mauricien était au pouvoir : ?Il avait participé à un appel d?offres pour un contrat municipal. Il avait été choisi. Il m?a appelé pour me demander s?il devait accepter, tant il est animé de principes. Il est soucieux de son image d?homme intègre.?
Plaire à tout le monde
Cette intégrité, aujourd?hui, n?est pas mise en doute. Mais un autre chef d?entreprise ne peut s?empêcher de s?interroger sur sa candeur. ?Il promet tout le temps mais il ne fait rien de concret. Il fait le contraire de ce qu?il faut pour développer le secteur des commerces. Il doit apprendre qu?on ne peut pas travailler sans des partenaires sociaux. Il a un agenda qui nous est confus?, déclare cet homme d?affaires. De nombreux syndicalistes, de même que des hommes d?affaires, sont arrivés à la conclusion que Rajesh Jeetah bénéficie d?une ?sorte d?immunité?. ?Il joue simplement la population contre les commerçants dans cette affaire de contrôle des prix?, avance un autre commerçant.?C?est un bon théoricien. Mais la réalité est différente. La question à se poser est de savoir comment, lui, il gère ses affaires?, s?interroge un homme d?affaires qui ne poussera pas plus loin sa réflexion. ?Sa volonté de résoudre les problèmes est trop simpliste. Il pense qu?il doit plaire à tout le monde. Souvent, il se précipite pour prendre des décisions qui ne répondent pas aux exigences de la réalité?, assure un syndicaliste. ?Pour chaque solution qu?il trouve, il crée un nouveau problème?, affirme un autre syndicaliste.
Face à ce tumulte, Rajesh Jeetah a des objectifs très simples. Ses aspirations ? ?Etre heureux et vivre bien. Soutenir mes enfants et ma petite famille. M?assurer que les enfants soient bien éduqués.? Naïf, Rajesh Jeetah ? Ce serait mal cerner le personnage. Il s?est aliéné pratiquement tous les partenaires du secteur des commerces. Ce n?est pas pour autant que les consommateurs soient de son côté. Ces derniers sont dans la confusion. La politique de contrôle des prix n?atteint pas toujours un de ses objectifs, celui de protéger les consommateurs. En fait, dans la majorité des cas, c?est le marché qui a le dernier mot. Rajesh Jeetah, pour l?instant, semble obstiné à combattre l?ogre. C?est la perception qu?il nourrit. Et au jeu de la perception, il est déjà passé maître.
Il s?est heurté aux pires résistances. Sur la question du prix de fer de construction. Sur celle de la marge de profit des stations-service sur la vente du gaz ménager. Sur le lait Amul à Maurice, l?un des rares pays où la vente de cette marque n?a pas décollé. Il a aussi perdu la bataille contre les boulangers sur le prix du pain. Il doit encore prouver que le pays a fait des économies sur le pétrole indien.
Rajesh Jeetah veut briser des monopoles. Mais son monopole à lui semble indestructible. Après tout, dans un pays comme Maurice, lorsqu?on a le bon profil?
Publicité
Publicité
Les plus récents