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Un mal qui grandit
Diabète, hypertension, tabac, alcool et stress sont à l?origine du phénomène.
Les langues ont mis longtemps à se délier. Mais aujourd?hui, le tabou s?effrite et les victimes d?impuissance sexuelle n?hésitent plus à parler, que ce soit à leur médecin ou à leur pharmacien. Au-delà de leur souffrance, elles expliquent être souvent prêtes à tout pour y remédier ? quitte à se faire abuser par les charlatans.
Le corps médical se dit surpris par l?ampleur du phénomène : le nombre d?impuissants à Maurice serait en effet supérieur au double de la moyenne européenne, qui est d?environ 10 %. Pour preuve, le chirurgien urologue Issac Daureeawoo affirme avoir 50 nouveaux cas par semaine. Une moyenne qui, selon lui, n?est que «le bout de l?iceberg» car la majorité des hommes touchés gardent le silence.
Mais si ceux-ci restent réticents à parler à leur médecin, ils éprouvent moins de difficultés à le faire à leur pharmacien. C?est ainsi qu?on les voit défiler toute la journée dans les officines, comme le confirme Rajen Ramlagun, de la Pharmacie Newton, à Port-Louis.
Si la démarche paraît saine, le pharmacien rappelle cependant le danger de l?automédication, surtout en cas d?hypertension. Mais tous n?ont pas les mêmes réflexes professionnels, et certains malades qui se voient refouler de ces officines se tournent alors vers d?autres pharmacies au personnel moins scrupuleux, voire vers des charlatans, des «traiters».
Une fois la «potion magique» trouvée ? tisanes et autres mixtures ?, ils l?ingurgitent à leur risque et péril, explique le pharmacien. Des comprimés sont également revendus dix fois plus cher qu?en pharmacie. Et il ne s?agit pas de Viagra, mais d?une petite pilule à base de plantes importée de l?Inde. Vendue à Rs 20 l?unité, elle aurait presque le même effet que la petite pilule bleue. Mais attention ! Les hypertendus risquent la mort subite.
gare au diabète
Outre le nombre croissant d?impuissants, ce qui étonne aussi, c?est leur relative jeunesse : entre 35 et 45 ans. Les urologues et les cardiologues confirment les faits et s?étonnent que les médias ne se soient jamais penchés sur ce problème, «qui a pris la proportion d?une épidémie dans l?île». Quant aux causes, elles sont, selon les spécialistes, multiples : diabète, hypertension, prise de médicaments contre l?hypertension (comme les bêtabloquants), taux élevé de cholestérol, stress, tabagisme, alcoolisme, troubles psychosomatiques...
Si le nombre élevé de personnes souffrant de ce trouble sexuel paraît élevé, il n?étonne pas outre mesure le Dr Issac Daureeawoo. «Maurice détient le record mondial en ce qui concerne le taux de diabétique. Or, le diabète, l?hypercholestérolémie, l?hypertension, le tabagisme et l?alcoolisme provoquent une mauvaise vascularisation au niveau du pénis et conduisent quasi sûrement à l?impuissance.»
Selon lui, le diabète «mal contrôlé» est l?une des principales causes de l?impuissance. «Beaucoup de Mauriciens sont déjà diabétiques à 30 ans. Négliger ce diabète pendant cinq ans est largement suffisant pour engendrer un dysfonctionnement érectile.»
Mais l?hypertension est également mise en cause. «L?hypertension se contrôle grâce aux bêtabloquants. Et ce médicament peut causer des problèmes d?érection. Le trop de cholestérol et le stress sont d?autres facteurs déclenchants.»
Le Dr Daureeawoo ajoute cependant que le problème peut être réversible, pour autant que le malade consulte rapidement son médecin. Car plus le temps passe et «plus les vaisseaux se détériorent.»
Et s?il finit dans le cabinet médical, souvent, c?est pour y avoir été poussé par sa femme. Dans ce cas, dit le Dr Daureeawoo, le discours est presque toujours semblable : «Docteur. Mo né plis capave fer. Madame croire ki mo pé tailler raser déhors ? Bel problème dans lacaze.»
Si les propos prêtent à sourire, la détresse des malades est pourtant réelle. Lorsque ceux-ci frappent à la porte de leur docteur, ils sont souvent affectés psychologiquement. Certains cas relèvent alors même de la psychiatrie.
Mais les impuissants ne sont pas les seuls à être soignés : il y a aussi ceux qui ne peuvent maintenir longtemps leur érection. «Mais dans tous les cas, l?urologue travaille de concert avec le diabétologue ou le cardiologue afin de doser la médicamentation pour renforcer le système», ajoute le Dr Issac Daureeawoo, qui compte dix ans de pratique.
Le gros problème demeure donc que l?impuissance s?accompagne souvent d?un sentiment injustifié de ?honte?. Une conséquence du mutisme des autorités, des médecins et de la presse, lesquels entretiennent alors passivement le phénomène du tabou.
«Pourtant, ajoute le docteur, le traitement ne coûte pas cher.» Car ce n?est pas du Viagra que prescrivent les médecins, car celui-ci coûte les yeux de la tête. «Il s?agit d?un petit comprimé à avaler avant l?acte sexuel. Le succès est garanti à 85 %. Le taux d?échec ne concerne que ceux qui ont tardé à prendre leur médicament ou qui souffrent de problèmes psychologiques.»
Les spécialistes s?accordent à dire que le stress est un autre facteur potentiel d?impuissance car il a pour effet de fermer les artères. Et là, les médicaments ne suffisent pas : un accompagnement psychologique est nécessaire.
Le Dr Sunil Guness, chirurgien cardiologue, lie la situation de Maurice à celle connue par le Japon après la Seconde Guerre mondiale. «Au lendemain de la guerre, on a constaté dans ce pays un taux élevé d?impuissance et une chute de la natalité. Après avoir commencé à lier ces problèmes à la bombe atomique, chercheurs et psychologues ont fini par conclure que c?est le stress qui était responsable, et non la bombe.»
Quand le stress tue le sexe
Le médecin résume l?évolution du mal en trois étapes : le stress est proportionnel à la production d?adrénaline et cette dernière est équivalente à la pression des vaisseaux. Le sang n?arrive pas à dilater les cavités du pénis, qui sont alors comprimées, et il n?y a pas d?érection. Cette impuissance devient une autre cause de stress, et c?est le cercle vicieux.
Ce phénomène est enfin reconnu au centre de cardiologie de Pamplemousses. Raison pour laquelle le centre médical a décideé de recruter bientôt un psychologue pour aider les hypertendus, stressés et autres opérés du c?ur.
En attendant, force est de constater que le tabou tournant autour de l?impuissance diminue progressivement, souligne le Dr Guness. «Mais ce sujet n?aurait jamais dû être tabou et les malades devraient pouvoir en parler librement à leurs médecins.?
Dans son livre Le Sexe de l?homme, paru chez Albin Michel, le Dr Ronald Virag, pionnier du traitement médical contre l?impuissance, évoque la part de responsabilité des femmes dans ce trouble sexuel. Il écrit : «Les femmes ne dépendent plus financièrement des hommes. Elles sont devenues pour eux de redoutables concurrents professionnels. Et, dans l?intimité, elles exigent non seulement de faire l?amour mais, surtout, d?y trouver du plaisir. Cette obligation faite à l?homme de lui prouver sa virilité génère une anxiété de performance responsable de bien des échecs.»
L?anxiété de performance, le Dr Guness la rencontre souvent chez ceux qui ont eu des artères cardiaques pontées ou dilatées. «Pendant l?acte, ils ressentent des douleurs au c?ur liées à la cicatrice. Ils croient que c?est le c?ur et ont peur. Ils ont alors des blocages. S?ils n?en parlent pas à leurs médecins, on obtient un commencement d?impuissance.»
Et trop souvent, dit le chirurgien, c?est la femme qui est à l?origine de tout. «Fréquemment, je vois arriver des opérés avec leur femme. Et c?est celle-ci qui parle. Elles disent : ?Mon mari a été opéré et il veut faire l?amour. Il ne va pas mourir ?» Et le Dr Guness de rassurer : ceux ayant subi de telles opérations ont un c?ur quasi neuf.
Peu d?hommes, ajoute-t-il, ont été opérés et ne peuvent avoir de rapports sexuels. Ce sont ceux sur lesquels le chirurgien n?arrive pas à pratiquer une bonne vascularisation du c?ur. De fait, leur c?ur est affaibli. «Mais il s?agit d?une infime minorité», dit le cardiologue.
par Raj Jugernauth
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