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Un bistouri dans l?abcès
● Vous venez d?une rencontre avec des élèves du Lycée des Mascareignes. Ressentez- vous toujours cette espèce de magie qui entoure le métier de journaliste dans le regard des jeunes ?
C?est très contradictoire. Quand on leur demande le métier qu?ils aimeraient faire, ils répondent en majorité : ?journaliste?, mais quand on leur demande quel est le métier qui leur inspire le plus confiance, le métier de journaliste est en queue de liste. Comme vous voyez, c?est une fascination et une attitude assez ambiguës.
● Cette ambiguïté viendrait-elle du fait qu?ils confondent journalisme et vedettariat ?
Probablement. Ils idéalisent ce métier. Pour eux, le journalisme, c?est la présentation du 20 heures ou l?animateur d?une émission de variétés qui reçoit des vedettes du cinéma ou de la chanson ou encore le grand reporter qui est en Irak avec son barda sur le dos. Ils ont une vision très romantique du journalisme. Quand je leur dis qu?il y a 55 000 journalistes en France et que l?immense majorité est constituée d?inconnus, plutôt mal payés, ils n?en reviennent pas. La réalité de la presse en France est bien moins glamour que le laissent croire quelques journalistes vedettes.
● Au cours de votre causerie au Centre Culturel Charles Baudelaire, vous avez à plusieurs reprises prononcé le mot ?romantique? en parlant de vous. Vous rejoignez donc les jeunes sur leur point de vue du journalisme ?
J?aime passionnément ce métier. Et plus je l?aime plus je le critique. J?ai fini par me persuader que, pour bien faire un métier, il faut le détester un peu. Il faut, à la fois la passion et la méfiance. Etre capable de remettre en question son métier tous les jours et, bien sûr, être capable de se remettre soi-même en question.
● Ce serait terrible de ne pas pouvoir imaginer garder une distance sans détester?
Je me suis toujours dit, quand j?étais en reportage : ?Attention de ne pas faire comme tout le monde, de ne pas céder à la superficialité?. J?ai couvert des guerres pendant une vingtaine d?années. On se retrouve 30 ou 40 journalistes dans un grand hôtel comme une petite communauté qui se connaît. Et quand on se retrouve, par exemple, au Hilton d?Addis-Abeba alors que la ville est à feu et à sang, on a tendance à rester ensemble. Et toujours je me disais : il faut, dans ce métier, être capable de se séparer du groupe. Il faut travailler en solitaire, travailler en dehors des chemins balisés. Il faut détester un peu cette chaleur collective?
● Etre journaliste, c?est choisir la route des solitaires ?
Oui, c?est souvent choisir de faire un pas de côté. J?étais au Vietnam et je couvrais la guerre de 1965, jusqu?à la chute de Saigon. J?y suis donc allé 5 ou 6 fois. Quand on était correspondant de guerre, on avait ? cela ne s?est jamais produit dans aucune autre guerre ? à notre disposition la totalité du dispositif militaire américain, nous avions téléphones, hélicoptères, chars, voitures, tout. Nous avions une carte d?accréditation, c?était difficile, mais une fois qu?elle était obtenue, on pouvait tout faire. On avait le titre de commandant de l?armée américaine. Et cette carte nous permettait de réquisitionner tout véhicule roulant ou volant de l?armée américaine, de manger au mess des officiers. C?étaient des privilèges incroyables?
● Peut-on vous demander : en échange de quoi ?
L?armée américaine ne faisait pas cela pour faire plaisir à la presse. Cette guerre était impopulaire aux USA. L?armée était en état de faiblesse et n?avait pas les moyens d?imposer des conditions à la presse. Le rapport était en faveur de la presse qui imposait elle-même ses règles. C?est d?ailleurs pourquoi les militaires n?ont pas oublié cela et sont convaincus d?avoir perdu la guerre du Vietnam à cause de la presse. Et plus jamais ils n?ont autorisé cette chose dans aucune autre guerre.
● Avec le recul du temps, pensez-vous que c?est la presse qui a fait perdre cette guerre ?
Au début, je trouvais cela extraordinaire de pouvoir disposer d?autant de moyens pour travailler. Mais très vite je me suis aperçu que c?était comme un piège. Vous pouviez aller là où vous vouliez, mais une chose était claire : vous restiez dans le système militaire américain. Mais le pays réel était hors d?atteinte du journaliste. Un jour, je me suis dit : il faut sortir. J?ai pu trouver des prêtres missionnaires français et j?ai mis une soutane et je suis parti pendant trois semaines dans le pays avec un jeune prêtre qui parlait couramment vietnamien. C?est là que j?ai commencé à faire du vrai journalisme. Et c?est cette équipée qui m?a valu le prix Albert Londres en 1972.
● Dans un récent documentaire intitulé ?Le blues des médias? le cinéaste Yves Boisset dresse un portrait de cette presse américaine qu?il estime être à la dérive?
Il y a une décrépitude de la presse américaine. J?ai fait ma carrière de journaliste en estimant que la presse américaine était un modèle à suivre, une presse indépendante du pouvoir politique, libre et pragmatique, factuelle, faisant moins de philosophie que la presse française. Or depuis 5 ou 6 ans cette presse est un vrai désastre. Après les deux guerres en Irak, surtout la dernière, elle est devenue une presse patriotarde comme les pires journaux français de la guerre de 14-18. Ce que Albert Londres appelait le bourrage de crâne. Le New York Times et le Washington Post ont dû présenter des excuses aux lecteurs. Vous vous rendez compte ? C?est un désastre. Regardez ce qui se passe actuellement avec l?affaire Newsweek. C?est rocambolesque ! Dans tous les cas de figure, c?est un désastre. Voilà un journal qui publie un article qui dit que le Coran a été profané selon les témoignages recueillis par le journal. Emoi à travers le monde : émeutes 16 morts ! Le journal vient dire que son information n?était pas bonne. Si c?est le cas, c?est de l?irresponsabilité de l?avoir publiée. Ce journal est responsable de la mort de 16 personnes. Je n?aimerais pas être à la place du journaliste qui a écrit le papier. J?espère qu?il peut dormir. Deuxième scénario : l?information est vraie. C?est pire encore. Cela veut dire que Newsweek s?est rétracté sous la pression politique de l?administration américaine. C?est un vrai désastre, qui va porter atteinte à la presse américaine pour des années à venir.
● L?étendard du Watergate que brandissait la presse américaine a perdu ses couleurs ?
Cette époque est révolue. On a été tellement fasciné par cette enquête qui a contraint un président à démissionner. Ce qui fait qu?en France la mode est passée au journalisme d?investigation. Au départ c?était bien, dans la mesure où la presse française a été pendant longtemps tellement docile avec le pouvoir politique, cela changeait. Mais après, on est tombé dans l?autre extrême. Regardez Le Monde ? j?ai horreur de dire du mal de mon ancien journal, mais on ne peut pas passer sous silence ces choses- là - il est devenu une sorte de journal qui part à la chasse des hommes politiques. On cherche des cibles de manière obsessionnelle. Le Monde est devenu aujourd?hui un journal caricatural. Les lecteurs ont perdu la confiance qu?ils avaient dans le journal. Si depuis plusieurs années la vente du Monde chute, c?est sous l?influence délétère, mal assimilée de l?imitation de cette presse américaine. Cette presse qui, elle-même a été prise à son propre jeu, à son propre vertige. Regardez l?affaire Clinton-Levinsky: La presse est devenue folle ! Cette affaire était aussi et on feint de l?oublier, un dérapage de la presse. Aujourd?hui, la presse veut se ?payer? un président ou un ministre. Elle n?est pas là pour ça, elle est là pour dire la vérité!
● Ce n?est pas antinomique?
Bien sûr. Je me rappelle que dans les années 70, j?avais fait une enquête sur les détournements de subventions en Guyane. J?avais ramené une série de trois papiers qui s?intitulaient : ?La Guyane en faillite?. C?était très sévère, notamment pour un ancien ministre français qui était impliqué dans ce scandale. Je fais mes papiers et je les remets au rédacteur en chef qui me fait simplement remarquer, après les avoir lus : ?Vos papiers sont très bien mais je voulais juste vous dire que le ministre en question est un parent de Jacques Fauvet, le directeur du Monde.? Et mon papier est passé intégralement, sans aucune intervention?
● Peut-on imaginer cela aujourd?hui dans un journal ?
Je l?espère.
● Quand vous utilisez ce terme qui est ?L?alterjournalisme?, vous vous destinez à devenir le José Bové de l?alterjournalisme?
Je crois qu?il y a, en France, un problème grave qui est la perte de confiance des lecteurs dans la presse. Cette perte de confiance touche un peu toutes les institutions. C?est une perte de confiance dans les élites d?une manière générale. Cette crise de la presse est, en partie, imputable aux journalistes eux-mêmes. Ils ont été trop loin dans leur connivence avec les hommes politiques. C?est une relation incestueuse qui me paraît détestable. Sous couvert d?une fausse impertinence, les éditorialistes d?abord, disent tous la même chose et sont enfermés dans la pensée unique.
● Une impertinence de surface qui permet de cacher sa docilité ?
Exactement. Pour cacher aussi un discours convenu et ennuyeux. C?est vraiment grave. Les journaux qui ont eu du succès sont précisément ceux qui ont voulu rompre avec cette pensée unique : Marianne, Courrier International notamment.
● Les voix dissidentes sont toujours minoritaires ?
Il y a une sorte de lutte des classes à l?intérieur même des journaux. La presse française a connu une vedettisation de certains journalistes, surtout des éditorialistes. Alors que les vrais journalistes sont ceux qui ramènent l?information. Et eux sont complètement prolétarisés. Ils touchent de bas salaires et ont des conditions de travail pénibles.
● Là aussi l?écart entre riches et pauvres se creuse ?
Exactement. Il y a une aristocratie journalistique un peu arrogante qui donne des leçons ou alors des présentateurs de télévision qui domestiquent les hommes politiques. Regardez Karl Zéro qui oblige les hommes politiques à se laisser tutoyer. Et ces couillons acceptent ! Je trouve cela désastreux qu?un homme politique accepte cela. Ils ont été peu nombreux à refuser : Simone Weil, Balladur notamment. J?ai fait plusieurs articles sur ce thème. Ce ne sont plus les règles du débat démocratique qui s?imposent, mais les règles du débat médiatique. C?est inacceptable. Le journaliste n?a aucune légitimité, il n?a pas le droit d?imposer sa loi par rapport à l?homme politique qui lui, est un homme légitime. C?est une imposture.
● La question est : qu?est-ce qui fonde la légitimité d?un journaliste ?
Il faut répondre très modestement. La seule chose qui fonde sa légitimité : c?est le fait qu?instinctivement, un lecteur inconnu, en voyant un nom au bas d?un article se dit : ?Cet homme, j?ai confiance en lui?. Cela se joue en quelques fractions de seconde. La seule légitimité du journaliste, c?est la confiance de son lecteur. C?est tout. Rien de plus. Alors, je crois qu?il doit être modeste. J?ai appris cela quand je travaillais au Monde. On m?a appris que l?objectif, c?était de gagner la confiance du lecteur. Et que pour cela il fallait être patient et intraitable sur la rigueur. Vérifier l?information. La séparer de l?opinion. On nous disait : quand vous écrivez, quel que soit le sujet, imaginez qu?il y a des spécialistes qui vont vous lire. C?est pour eux que vous écrivez. Sur chaque sujet sur lequel vous écrivez, il y a aura toujours un spécialiste parmi les lecteurs du Monde. Et s?il y a la moindre inexactitude, il pourra douter de tout ce qu?il y a dans le journal.
● Quand vous animez un débat sur la presse et l?autocritique, et que vous voyez une salle clairsemée, où il y avait à peine une dizaine de journalistes mauriciens, cela vous éclaire sur le désir de cette presse de se remettre en question?
Je ne me permettrais pas de porter un jugement sur la presse mauricienne que je ne connais pas assez. Concernant la presse en général, elle doit, non seulement faire son autocritique, mais elle doit accepter la critique venant de l?extérieur. Mais les bons journaux aujourd?hui se critiquent. Cela commence à entrer dans les moeurs. Mais cela est dû au fait que sur Internet se multiplient les sites qui remettent en cause la presse de manière féroce. Il y a un contre-pouvoir sur le web. Et c?est très bien.
● L?émission ?Arrêt sur images? est une des rares émissions consacrées à la critique féroce de la télévision. Cela vous semble salutaire ?
Ah oui ! Mais il n?y en a pas assez. Quand j?étais président de Reporters sans frontières, j?organisais des débats en demandant aux responsables des radios et des télés de venir loyalement s?expliquer à chaque fois qu?il y avait un dérapage dans un des médias.
● Robert Ménard qui vous a succédé à la présidence de ?Reporters sans frontières? estimait qu?il fallait ménager la presse si on voulait que RSF puisse connaître un certain succès?
Je lui ai dit que si nous voulions être crédible vis-à-vis du tiers monde par exemple, il fallait être prêt à se critiquer soi-même. Ménard était d?accord avec moi au début, mais plus tard, il m?a dit: ?Je crois qu?on va trop loin?. Il était devant une contradiction : comment critiquer la presse et lui demander de couvrir les événements de RSF? Avec le temps, c?est lui qui a eu raison : RSF est aujourd?hui une immense organisation et elle a baissé la voix devant la presse. Elle n?ose plus la critiquer? Mais elle est devenue une ONG puissante.
● Vous voyez bien que la presse n?accepte pas d?être critiquée?
Oui, il est très difficile de critiquer la presse sans être pris à partie. Quand j?ai vu cela, je suis parti en claquant la porte. Avec le recul, je pense que déontologiquement, j?avais raison, mais sur le plan commercial c?est Ménard qui avait raison. RSF est devenu une organisation puissante. Quand les journalistes franchissent la ligne jaune, c?est-à-dire exercent leur esprit critique, la presse devient violente. Serge Halimi, du Monde Diplomatique a publié, il y a quelques années, Les Chiens de garde, un pamphlet critiquant la presse. Son livre a été boycotté par l?ensemble de la presse. Ce qui ne l?a pas empêché d?être un best seller. Ce qui dit beaucoup sur l?influence de la presse. Elle a beaucoup moins d?influence qu?elle veut bien le faire croire. Actuellement en France 90% des journalistes appellent à voter oui pour le réferendum sur l?Europe. Pourtant il me semble clair, au moment où je vous parle, que c?est le non qui va l?emporter?
?Regardez ce qui se passe actuellement avec l?affaire ?Newsweek?. C?est rocambolesque ! Dans tous les cas de figure, c?est un désastre.?
?Cette crise de la presse est, en partie, imputable aux journalistes eux-mêmes. Ils ont été trop loin dans leur connivence avec les hommes politiques. C?est une relation incestueuse qui me paraît détestable.?
?La seule légitimité du journaliste, c?est la confiance de son lecteur. C?est tout. Rien de plus. Alors, je crois qu?il doit être modeste.?
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