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Tolérance et retenue

8 octobre 2006, 00:00

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Sur un passage clouté, l?indicateur piéton étant au rouge, une maman traverse au nez et à la barbe du trafic sidéré, traînant derrière elle un bambin au vol : ses pieds touchant à peine l?asphalte. Cent mètres plus loin, un motocycliste a arrêté sa moto contre le trottoir dans un tournant pour engager, debout dans la rue, une conversation avec son portable. Et un slogan de sécurité routière, à la télévision, invite les automobilistes à « respecte piéton » !

Ces exemples de comportements irrationnels de la part des piétons ou des deux-roues sont monnaie courante. C?est vrai que piétons et cycles sont vulnérables et qu?en cas d?accidents ils sont toujours les plus mal lotis ; mais est-ce une raison pour laisser se développer chez eux une attitude irresponsable selon laquelle l?automobiliste est toujours l?agresseur ? Il y a là matière à réflexion.

Ce genre de situation pose un problème de société plus général : celui de la tolérance. Plus précisément de la tolérance à sens unique. Et plus spécifiquement, de l?absence de retenue, attribut qui devrait être l?accompagnement logique de la tolérance, l?un renforçant l?autre pour un équilibre social ? et, en passant, routier.

L?obstruction est peut-être un délit théorique, mais dans notre société on la pratique dans les grandes largeurs. Depuis la tente de mariage qui efface subitement une rue du réseau habituel avec la connivence de la police, jusqu?aux personnes qui se tiennent debout, carrément, dans un passage. Parmi d?autres comportements ahurissants on peut citer celui des conducteurs qui s?arrêtent au beau milieu de la rue pour converser avec un autre conducteur ou un piéton ; l?absence de toute discipline sur les escaliers (on devrait tenir sa droite ? à cause de la main courante ? et permettre de monter et descendre sans confrontation) ; on devrait attendre sortir les occupants d?un ascenseur avant d?essayer d?entrer. De tels cas peuvent paraître triviaux, mais pas en tant que symptômes d?une attitude générale.

Une philosophie de tolérance, justifiée dans bien des cas, n?est pas la fin des haricots ; son complément nécessaire est la retenue. La conjonction des deux attitudes permet d?éviter de se regarder en chiens de faïence. D?autres dysfonctionnements détériorent le climat social.

Mais la tolérance et la retenue conjointement élèvent l?individu.Le fumeur de cigarettes illustrait comment la tolérance peut devenir insoutenable. Le monde fume depuis longtemps : calumet et narguilé étaient fumés à certains moments, dans certaines circonstances ; la cigarette roulée donnait le temps de respirer. La disponibilité des cigarettes commerciales dans toutes les positions avait éliminé toute contrainte : on peut fumer à la chaîne. L?odeur du fumeur à la chaîne le suit partout, elle incommode. Ses doigts, son haleine, sa moustache puent. Dans les réunions, la fumée pollue l?air. Les fumeurs qui utilisent un cendrier à la maison prolongent l?inconfort bien après la dernière cigarette. Le cendrier de l?auto empeste pour longtemps la voiture, imprègne les coussins. La tolérance était devenue insupportable mais la retenue n?est pas venue des fumeurs ; il a fallu réglementer : wagons, bureaux, salles d?attente « No Smoking ». Des cafés, des restaurants interdisent de fumer, L?interdiction gagne du terrain. Mais sur le plan humain, ce n?est qu?un pis-aller, puisqu?il a fallu arriver à la contrainte. La retenue inexistante fait du tolérant le dindon de la farce.

La cigarette est un cas des extrêmes de pollution. On ne fume pas une cigarette jusqu?au bout. Il reste le mégot. Et qu?est-ce qu?on en fait ? Trop souvent, on le lance par la portière, par la fenêtre, du haut d?un balcon. Les mégots s?accumulent : trottoirs, remblais, bordures. Combien pèsent les mégots accumulés chaque jour et quel est leur coût social ? La cigarette n?est pas la seule forme de pollution où la retenue a flanché : il y a le bruit. La radio tonitruante, les haut-parleurs, les annonces de meetings, les sirènes, les klaxons, les pim-poms pompiers, les « alarmes », les processions ne pratiquent aucune retenue. Apparemment, même le recueillement intime de la prière doit se proclamer avec bruit.

Avec les chiens, on nage dans l?absurde. Si leur vacarme dé-courageait les voleurs il n?y en aurait plus un seul depuis longtemps ! Ils aboient contre les autres chiens, pour manifester joie, tristesse, provocation, haine, faim, D?autres bruits : sirènes etc., les font hurler. La part de tolérance exigée est sans limite, cynique, irrespectueuse. La tolérance sans retenue n?est pas le seul ingrédient de civilisation.

<B>Périscope</B>

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