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Taylor, le naufrageur du Liberia
Un pays livré aux seigneurs de la guerre
TOUTE considération morale mise à part, c?est dans le cadre d?une belle prestation politique que Charles Taylor a quitté le Liberia. Dans une capitale assaillie par des forces rebelles et privée d?électricité depuis plus d?une décennie, les formes constitutionnelles ont été respectées à la lettre, comme si elles étaient de tradition. Parmi les dignitaires assistant à la passation de pouvoirs, au moins les Libériens devaient se souvenir que, dans ce même bâtiment, au troisième étage, le président William Tolbert et sa femme ont été assassinés, en 1980, par le caporal-chef, Samuel Doe.
Et que ce dernier, onze ans plus tard, a été mutilé à mort par des rebelles... Certes, Charles Taylor a outré son rôle de bouc émissaire en se transfigurant en ?agneau sacrificiel?. Cependant, comment ne pas lui reconnaître un sombre mérite quand, par exemple, tant de Zimbabwéens rêveraient de voir leur président, Robert Mugabe, lui emboîter le pas ?par souci de sauver la nation?.
Le désormais ex-président du Liberia pourrait même défendre sa revendication d?impunité pénale en arguant qu?au Congo-Kinshasa, le chef de guerre Jean-Pierre Bemba, inculpé par la justice internationale pour les atrocités commises par ses troupes ? incluant des actes de cannibalisme ? vient d?être investi comme vice-président, dans le cadre d?une ?réconciliation nationale? pilotée par les Nations unies.
?Diamants du sang?
On peut cependant mettre en évidence, avec autant de raisons, que Charles Taylor n?a en fait rien sacrifié mais, au contraire, parachevé son oeuvre d??entrepreneur politico-militaire? entamée à Noël 1989 : à l?époque, à la tête d?un petit groupe de combattants formés en Libye, il s?infiltrait dans le nord du Liberia pour déclencher la guerre civile.
Quatorze ans plus tard, il quitte son pays en homme richissime pour une retraite que ses hôtes nigérians lui ont garantie paisible. Outre l?argent des ?diamants du sang? en provenance du Sierra Léone, Charles Taylor s?est enrichi sur l?exportation du bois libérien qui, pour la seule année 2002, a rapporté entre 150 et 200 millions de dollars.
Pour prendre la mesure du hold-up que l?ex-président vient de réussir, il suffit de rappeler que 25 % des fonds ouest-africains déposés dans des banques suisses, soit 3,8 milliards de dollars, sont d?origine libérienne. Même si tout cet argent n?appartient pas à Charles Taylor, comment expliquer que ses 3,3 millions de compatriotes dans la misère disposent de plus d?avoirs que des Sud-Africains (2,4 milliards de dollars), pourtant dix fois plus nombreux ?
Vu sous cet angle, l?ancien chef de l?Etat libérien a accompli un exploit en quittant, sur un tapis rouge et avec tous les honneurs, un pays qu?il a pillé en laissant sur le tarmac, sans rien, tous ses associés...
Sur le plan politique, dans son discours d?adieu à la nation, dimanche, le naufrageur du Liberia a enfoncé le couteau dans la plaie : ?Maintenant, la communauté internationale et, surtout, les Etats-Unis, qui sont l?architecte de la politique ?n?importe-qui-sauf-Taylor?, doivent faire votre bonheur?, a-t-il dit à ses concitoyens, ajoutant malicieusement : ?En tout cas, je vous souhaite qu?ils vous apportent le bonheur.?
La tâche ne sera pas facile, tant que les Américains se borneront à montrer leur pavillon au large de Monrovia, refusant de faire débarquer leurs marines pour secourir les Libériens. Or, ceci expliquant cela, même si les Etats-Unis s?engageaient sur place, comment faire le bonheur d?une population qui s?entretue, puis dépose ses cadavres devant la porte de l?ambassade américaine.
Les trois bâtiments de l?US Navy qui croisent au large de la capitale libérienne n?ont pour l?instant servi qu?à réveiller le
?mythe du cargo?, l?attente d?une bienfaisance rédemptrice venant d?au-delà des mers par tout un pays qui ne se sent plus responsable de son propre destin. Depuis vingt ans, Ellen Johnson-Sirleaf est la seule alternative politique crédible au carnaval sanglant qui a fait le malheur du Liberia.
Mais l?opposante a été battue à plates coutures par Charles Taylor, lors du scrutin présidentiel de 1997. ?Taylor est loin d?être le seul problème du pays?, met-elle en garde aujourd?hui. En effet, les victimes désemparées de son règne finissant étaient, il n?y a pas si longtemps, les plus fervents partisans du ?warlord ? triomphant.
Et l?histoire menace de se répéter. Oubliant que ce sont eux, et non pas Taylor, qui viennent de bombarder aveuglément le centre-ville de Monrovia pendant quinze jours, les rebelles du Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD) se voient proposer le poste de vice-président et l?entrée au gouvernement.
Le droit chemin au pouvoir reste donc ouvert aux ?seigneurs de la guerre?, en toute impunité pour les crimes qu?ils ont commis. Pourtant, aussi scissipares que le butin à partager, les mouvements rebelles libériens ne sont que des bandes armées de
?desperados?. S?étant divisés à l?approche de la victoire, en mars, le LURD et le Mouvement pour la démocratie au Liberia (Model) s?apprêtent à se partager le pouvoir à Monrovia. Et, à moins de l?instauration d?un protectorat international sur le pays, ils pourraient bien faire en sorte que le dernier voeu du président Taylor soit exaucé : ?L?Histoire sera clémente avec moi?, a-t-il prédit, avant de prendre le chemin de l?exil.
Stephen SMITH © Le Monde 2003 distribué par The New York Times Syndicate
A la recherche de la manne étrangère
Le départ de Charles Taylor, pourtant présenté, il y a un peu plus d?un mois, comme la condition principale pour que les Etats-Unis joignent leurs forces à celles du Nigeria afin de rétablir la paix au Liberia, n?a pas fait changer d?avis les dirigeants de Washington. Le nombre de militaires américains présents à Monrovia est toujours de quatre-vingts, chargés de protéger l?ambassade des Etats-Unis, auxquels il faut ajouter les sept marines qui ont débarqué il y a une semaine pour assurer une mission de liaison auprès des Nigérians.
?Si le cessez-le-feu à Monrovia reste en place, je ne m?attends pas à un engagement important des forces américaines?, a déclaré le secrétaire d?Etat, Colin Powell. Les Etats-Unis sont disposés à ?faire tout ce qu?ils peuvent pour aider à la transition vers un gouvernement intérimaire et, au bout du compte, des élections libres?, a assuré le secrétaire d?Etat. M. Pour George Bush, le départ du chef de guerre et président libérien ?est un pas important vers un meilleur avenir pour le peuple libérien?.
?Les Etats-Unis vont travailler avec le peuple libérien et avec la communauté internationale pour établir une paix durable après une décennie de souffrances?, a ajouté le président américain. Il n?a pas été plus précis sur ce que serait la contribution des Etats-Unis à la pacification du Liberia et à l?aide nécessaire pour que ce pays retrouve les moyens d?une activité normale. Début juillet, lors de son voyage en Afrique, M. Bush avait laissé entrevoir la possibilité d?une intervention militaire pour garantir le cessez-le-feu entre les forces de M. Taylor et les rebelles.
Pour le moment, si trois navires conçus pour un assaut et transportant 2 300 fusiliers marins sont présents au large de Monrovia, leur seul mouvement a consisté à se rapprocher de la côte afin d?être visibles de la ville. Il s?agit de montrer aux combattants, comme aux troupes nigérianes, que les marines sont là et qu?ils pourraient agir en cas d?urgence, a-t-on expliqué au Pentagone.
Alors que M. Powell a plaidé, comme le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, en faveur d?un débarquement américain, qui démontrerait que les Etats-Unis se préoccupent vraiment du sort des Africains et sont prêts à s?engager aux côtés des pays d?Afrique de l?Ouest pour faire respecter les droits de l?homme, le ministre de la Défense, Donald Rumsfeld, a opposé à ces arguments le risque que les soldats américains soient pris pour cible par les protagonistes ou même par des groupes terroristes s?infiltrant au Liberia.
Au moment où les forces des Etats-Unis subissent des pertes quotidiennes en Irak, il serait absurde de les exposer aussi dans un pays qui, selon la formule du président de la commission de la défense du Sénat, le républicain John Warner, ne fait pas partie des ?intérêts stratégiques de la nation?.
Patrick JARREAU
Une sortie honorable
Charles Taylor a tenu parole. Il avait promis de démissionner et de laisser le pouvoir à son vice-président, Moses Blah. Lundi 11 août, il a effectué la passation de pouvoirs sans heurt et a quitté le pays, en fin de journée, pour le Nigeria, escorté par deux chefs d?Etat africains. Il ne s?est pas enfui en catimini, mais s?en est allé avec les honneurs et la fanfare militaire. La journée avait commencé très tôt à l??Executive Mansion?, le palais présidentiel que Charles Taylor occupait depuis son élection, en 1997.
Les officiels du régime, les généraux étaient arrivés en début de matinée dans la salle des cérémonies. Les femmes devaient être vêtues de leur tenue de soirée, selon le protocole fixé pour la passation de pouvoirs. M. Taylor avait annoncé qu?il quitterait la présidence du pays ?le 11 août à 11 h 59?. En retard, ce n?est qu?à 12 h 55 que le président et le vice-président, Moses Blah, se sont assis côte à côte sur des fauteuils ressemblant à des trônes rouge et or. De larges rideaux de velours pourpre sur les hautes baies vitrées donnaient une allure solennelle à cette pièce ornée de dorures. Drapé dans un large boubou blanc et coiffé d?une toque, Moses Blah avait l?air détendu, presque assoupi, en écoutant des gospels. La cérémonie avait d?ailleurs davantage des allures d?office protestant que de succession républicaine. Ouverte par des prières, elle s?est terminée de même, agrémentée des chants d?une chorale protestante. Charles Taylor était vêtu de son habituelle saharienne blanche et portait une écharpe verte, symbole de son pouvoir, lorsqu?il est arrivé à la ?Mansion?, accompagné par les présidents sud-africain, Thabo Mbeki, mozambicain Joaquim Chissano ? également président de l?Union africaine (UA) ? et ghanéen, John Kufuor.
?Si Dieu le veut, je reviendrai?
John Kufuor, qui préside également la Communauté économique des Etats de l?Afrique de l?Ouest (Cedeao), a souhaité que, dans l?intérêt des Libériens et de la sous-région, ?cette journée marque la fin de la guerre au Liberia?, reprenant le slogan scandé par les civils depuis le début des combats à Monrovia : ?No more war, we want peace !? Il a également rappelé que M. Blah ne serait président que pour une période transitoire qui devrait prendre fin à la mi-octobre avec la tenue d?élections.
Devant une assemblée acquise, Charles Taylor reprend ensuite ses thèmes favoris, expliquant qu?il est victime d?une conspiration menée par les Etats-Unis et qu?il se sacrifie pour ?sauver la vie des Libériens. Maintenant, j?espère qu?avec la mobilisation de la communauté internationale et l?aide américaine le Liberia ira de l?avant?. Et Charles Taylor conclut son adresse, comme il l?a fait la veille dans son discours d?adieu à la nation, par un voeu : ?Si Dieu le veut, je reviendrai.?
La présidente de la Cour suprême, Gloria Scott, dans sa toge noire et pourpre coiffée d?une toque à pompon, prend alors place entre les deux hommes. Moses Blah, souriant, lève la main droite et jure sur la Bible de défendre les intérêts du Liberia, puis il embrasse le livre saint avant que Charles Taylor lui remette lui-même l?écharpe verte qu?il portait jusqu?alors. Mal à l?aise pendant que les cantiques et les orgues résonnent, M. Taylor ne sait plus très bien, du coup, où il doit s?installer. ?D?ici quelques minutes, il n?y aura plus de Charles Taylor?, annonce-t-il.
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