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TATA : un siècle d?intuitions

27 janvier 2008, 00:00

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En 2003, lorsque Ratan Tata annonce la fabrication de la future Tata Nano, il pense à la « voiture du peuple » des pays émergents. « Personne n?y croyait », reconnaît Sylvain Bilaine, le directeur général de Renault en Inde. Pendant quatre ans, 500 ingénieurs vont concevoir la voiture. Chaque pièce est étudiée et réinventée, en reprenant tout de zéro. Jusqu?à s?inspirer des carnets d?études de Léonard de Vinci pour mettre au point le système de transmission de vitesses.

Chez Tata, l?innovation passe par l?obstination. Un trait de caractère hérité du fondateur, Jamsetji Tata. En 1869, le jeune homme, âgé de 30 ans, issu d?une famille de prêtres parsis, convertit une huilerie en faillite de Bombay en filature de coton. Il y introduit, avant les pays industrialisés, l?utilisation de la tige de broche, découverte lors d?un voyage en Amérique du Nord.

Une revanche sur son passé colonial

Lorsqu?il crée un deuxième site de production, son calcul est simple : celui-ci doit être situé près des champs de coton, d?une gare ferroviaire, et bénéficier de ressources importantes en eau. Ce sera Nagpur, à 900 km de Bombay. L?entreprise Tata prend de l?importance. Jamsetji décide de changer de méthode de gestion. Dorénavant, le directeur général rapporte au conseil d?administration. Le concept, devenu si populaire, de gouvernance d?entreprise, est né.

« La capacité à atteindre la liberté provient de l?industrialisation, ainsi que de l?infusion de la science moderne et de la technologie dans la vie économique du pays », écrivait Jamsetji Tata dans ses mémoires. Son grand projet est la construction de la première aciérie du pays. Il parcourt le pays pendant vingt-huit ans à la recherche du site idéal. Il se rend également au Royaume-Uni, avec l?idée de faire mieux que les Britanniques.

Neuf ans après la mort de Jamsetji Tata, Jamshedpur est construite, dans le nord-est de l?Inde. Aux quatre coins de la ville, sa statue de bronze veille encore sur les habitants.

Un siècle plus tard, l?entreprise donne à l?Inde l?occasion de prendre sa revanche sur son passé colonial. En 2000, le groupe rachète Tetley pour 296 millions d?euros. Le géant du thé britannique a bâti sa fortune sur la découverte, en 1835, du Camellia sinensis, une variété de thé originaire des plaines du nord-est de l?Inde. En 2007, la sidérurgie britannique passe sous giron indien : Tata rachète pour 9,6 milliards d?euros l?anglo-néerlandais Corus.

Le paternalisme cède la place

Le 3 janvier, le groupe Ford a désigné Tata comme le repreneur favori pour Jaguar et Rover. Ratan Tata a pris les rênes du groupe familial en 1991, au moment où le Premier ministre, Narasimha Rao, engageait des réformes de libéralisation de l?économie. Le groupe est alors affaibli par 50 ans d?économie contrôlée par l?État.

Ratan Tata n?a pas d?autre choix. Il vend des participations dans les secteurs des cosmétiques, de la construction, pour tout réinvestir dans l?automobile, la sidérurgie, le thé et les nouvelles technologies. Pari réussi. Le dinosaure indien devient en quelques années un groupe international.

Entre 2003 et 2007, le chiffre d?affaires du groupe a atteint 28,8 milliards de dollars. Tata est aujourd?hui l?actionnaire majoritaire de VSNL, le leader mondial du transport de la voix et des données, et possède Tata Consultancy Services, le premier exportateur indien de services informatiques, qui compte sept des dix plus grandes entreprises américaines parmi ses clients.

Mais la culture du groupe s?effrite. Ratan Tata le reconnaît : « Il y a 30 ans, lorsqu?un employé était embauché chez Tata, il pouvait espérer y rester toute sa vie. Le monde a changé. Nous avons besoin d?être plus exigeants vis-à-vis des salariés. »

Des voix s?élèvent pour réclamer la dé-mocratie. « Derrière l?hôpital Tata, 8 000 habitants vivent dans la misère. Il est temps qu?une mairie remplace l?entreprise à la tête de la ville », s?impatiente Jawahar Lal Sharma, un ancien militant des droits de l?homme.

Dans la gestion du groupe, le paternalisme d?antan cède la place à un management décentralisé. Ratan sera probablement le dernier de la famille à diriger l?entreprise. Célibataire sans enfants, il pourrait jeter son dévolu sur un manager aguerri à la mondialisation. Le groupe ne rêve plus d?indépendance. Il veut conquérir le monde.

@ 2 008 Le Monde- Julien BOUISSOU ? (Distribué par The New York Times Syndicate)

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