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Tant qu?il y aura des îles
● <B>Qu?avez-vous ressenti en apprenant qu?enfin vous alliez pouvoir fouler le sol de Diégo-Garcia ?
Ce voyage est en préparation depuis très longtemps, mais c?est depuis un an à peu près que les choses se sont confirmées. Et quand le président Olivier Bancoult m?a annoncé que je ferais partie du voyage, j?étais extra contente. Je me disais : ?Tu vas aller sur une île où tu es née, mais que tu ne connais pas?. C?est une drôle de sensation. Je disais à mes enfants : ?Quand j?écoute à la radio toutes ces chansons qui parlent de notre île, je me dis : c?est vrai que je suis contente de vivre à Maurice?, mais quand même découvrir la terre où l?on est née, ça doit être extraordinaire. Savoir comment c?est. J?étais enthousiasmée dans l?attente de ce grand jour.
● <B>Vous avez quitté Diégo-Garcia à l?âge de six mois, même pas le temps de se construire des souvenirs? ça vous manque ? </B>
Un jour, mon frère est tombé malade. Et nous sommes partis, mon père, ma mère mon frère et moi aux Seychelles pour aller à l?hôpital pour soigner mon frère. Mais là quand nous avons voulu revenir à Diego, cela a été impossible. Nous n?avions plus le droit de revenir. Je me rappelle de certaines choses. Ma mère était Seychelloise et mon père Mauricien. Il avait été travailler à Diégo. Nous étions dix enfants, certains sont nés à Diégo, d?autres à Agaléga, d?autres aux Seychelles. J?ai eu la chance de naître à Diégo.
● <B> Pourquoi est-ce une chance ? </B>
Je le sens comme ça. Mon père y travaillait. Il était maçon. C?est lui qui a commencé à y construire des maisons en béton. Ma mère me raconte qu?on construisait des tours. Je suppose que ce sont les Américains qui voulaient cela. Nous ne savions pas qu?elle était la raison.
● <B>C?était en quelle année ? </B>
C?était peut-être en 1963, je n?en suis pas sûre? Je suis née en 1965. Mon père et ma mère ont longtemps vécu à Diégo. Quand elle a su que j?allais repartir à Diégo, ma mère m?a dit : ?Quand tu seras là-bas, prends des photos de là où tu es née.? Et elle m?a expliqué où était ma maison. Mais je n?ai pas pu faire des photos. La maison était là où c?est défendu de faire des photos maintenant. Des endroits militaires. Mon père, lui, quand je suis revenue de Diégo, il s?est mis à pleurer en apprenant que je n?ai pas pu faire des photos de son ancienne maison parce que nous avions reçu des instructions des militaires. Nous avons débarqué à Nora, c?est le nom d?un des endroits de Diégo, et puis nous avons été jusqu?à Pointe-Marianne. Pendant tout le trajet les photos étaient interdites. Ce n?est qu?à partir de là que nous avons pu faire notre cérémonie.
● <B>Avez-vous vu des choses qui vous faisaient comprendre pourquoi on ne pouvait pas faire de photos ? </B>
Oui, il y avait une base militaire.
● <B>C?était comment ? </B>
Quand on passe devant, on sent que ce sont des endroits secrets. Nous n?avons vu que trois avions. Mais ce jour-là était un jour de congé. C?est peut-être pour cela qu?il n?y avait pas trop de mouvement. Eux, ils savent pourquoi?
● <B>Cela veut dire quoi ? </B>
Peut-être qu?ils ont fait cela exprès. Beaucoup d?entre nous, surtout les vieux, avaient le coeur plein de nostalgie quand ils sont arrivés. Alors peut-être que si nous avions vu beaucoup d?avions militaires et d?autres choses, cela nous aurait fait nous rappeler pourquoi nous avons été chassés de Diégo : pour qu?une base militaire y soit construite. Nous n?avons vu que trois avions.
● <B>Des avions militaires ? </B>
Je pense. Ils sont comme les avions que l?on voit dans des films de guerre. Autour il y avait des bâtiments qui semblent être importants pour eux. Donc, ils ne veulent pas que ce soit photographié et que ces photos puissent être mises à la portée de tout le monde. Que cela tombe dans toutes sortes de mains.
● <B>Comment étaient les relations avec les militaires qui vous ont accueillis ? </B>
Nous avons eu affaire à des soldats anglais, pas tellement avec les Américains. Ce que je peux dire, c?est que les Anglais étaient vraiment gentils. Ils avaient entendu parler de notre histoire, de notre déracinement, mais quand ils nous ont vus débarquer, quand ils ont vu notre émotion, nos pleurs, notre chagrin, ils ont été bouleversés. Ils nous ont dit qu?ils ont ressenti beaucoup d?émotion quand ils nous ont vus revenir sur notre terre de Diégo. Ils nous ont dit : ?Nous sommes des humains, nous sentons votre chagrin?. Ils étaient là pour nous surveiller, mais ils ont été très gentils avec nous.
● <B> Vous avez bavardé un peu avec quelques-uns des soldats ? </B>
Oui. Certains m?ont raconté qu?ils étaient là quelquefois pour trois mois ou six mois seulement. Et qu?ils se sentaient très seuls sans leur famille. Mais après, je n?ai pas voulu entrer plus en détail dans leur vie. D?abord, cela les aurait gênés. Ils doivent avoir des instructions de ne pas trop parler aux étrangers.
● <B>Que ressentez-vous maintenant que vous avez pu aller à Diégo? </B>
Extra content. Contente parce que je suis notre histoire depuis très longtemps. Je fais partie du Groupement Réfugiés Chagos. Et c?est comme un rêve que je n?aurais jamais imaginé voir se réaliser. Mais quand je suis arrivée là-bas, j?étais un peu abrutie? non le mot n?est pas exact, j?étais étonnée d?avoir sous mes pieds la terre de Diégo. Je me suis dit : ?Et dire que c?est toi Suizelle qui est là aujourd?hui !? Incroyable ça ! Avec mes amies, nous avons pleuré, pleuré? La lutte c?était pour pouvoir remettre les pieds à Diégo-Garcia. C?est fait. Si vous aviez vu cette plage ! Si vous aviez vu ces cocotiers ! Aio mama ! Super ! Ces cocotiers font une ombre extra pour faire des pique-niques. La nature est verte là-bas. Elle est partout.
● <B>Si je vous demande : aimeriez-vous aller vivre à Diégo-Garcia, que me répondez-vous ? </B>
Je vous dis oui. Dès le début de ce combat, à l?époque ? j?étais enseignante en maternelle ? je m?étais dit que si un jour je pouvais retrouver ma terre avec les autres, j?aimerais faire une petite maternelle et enseigner à nos enfants. Je veux vivre là-bas un peu comme pour rattraper le temps perdu. Perdu à ne pas pouvoir jouir de ma terre. Cette courte visite n?a pas suffi. C?était comme un petit passement. L?heure est passée tellement vite et puis il a fallu retourner sur le bateau.
● <B>Vous aimeriez y vivre en permanence ? </B>
Oui ! Si on nous disait d?y aller, j?irais avec ma famille. Mais cela bien-sûr demanderait une petite préparation. Parce que la vie ne serait pas la même. Ici, à Maurice, il y a beaucoup de développement. Et là-bas il nous faudrait tout recommencer à zéro. Ce qui m?a enthousiasmée, c?est de voir les poissons. Il ne faut même pas aller les chercher. Ils sont là et on a l?impression qu?on peut les attraper à la main de la plage tellement ils sont tout près. Mais c?est dommage que nous n?ayons pu le faire? J?ai demandé à un vieux monsieur qui était avec nous de me tresser un sac avec des feuilles de cocotier. Un sac traditionnel. Je voulais le montrer à mes enfants. Et c?est ce que vous voyez là, suspendu au mur du salon.
<I>?Avec mes amies, nous avons pleuré, pleuré? La lutte, c?était pour pouvoir remettre les pieds à Diégo-Garcia. C?est fait. Si vous aviez vu cette plage ! Si vous aviez vu ces cocotiers ! Aio mama ! Super !?
● <B>Cela vous aurait gênée qu?il n?y ait pas de télévision par exemple? </B>
Nous vivons avec et nous y sommes habitués, c?est vrai. Mais je pense que si on nous laissait aller vivre là-bas, il y aurait quelques développements avant, vous ne pensez pas ? Il y aurait de la lumière, la télé, la radio etc.
● <B>Avez-vous demandé à vos enfants s?ils aimeraient y vivre ? </B>
Oui, nous en avons parlé. Charlène m?accompagne souvent dans les réunions du groupe, elle voudrait bien. Dorianne, elle, ne sait pas trop quoi faire. Eliane dit que s?il faut y aller, elle suivra. Mais mon mari pense qu?il faut bien réfléchir avant.
● <B>Qu?auriez-vous aimé faire à Diégo pendant ce voyage que vous n?avez pas pu faire ? </B>
Passer un peu plus de temps. J?aurais voulu nager un peu dans la mer de Diégo. J?avais même porté mon costume de bain. J?aurais fait comme un deuxième baptême en plongeant dans la mer de Diégo? Mais c?est dommage que cela n?était pas permis. Les militaires nous l?ont défendu. Ils nous ont dit que depuis quelques semaines, il y avait des poissons qui mourraient dans la mer. Alors, ils n?ont pas voulu prendre de risques de nous voir nager dans cette eau.
● <B>Vous avez cru à cette explication ? </B>
Pas tellement. Nous nous sommes tous dit que c?était un prétexte. Mais nous avons respecté les ordres. Pour vous dire, je n?ai même pas pu boire un peu dilo coco. Il y avait des couteaux que nous avions apportés avec nous pour éplucher les cocos. Mais quand nous avons débarqué, les militaires anglais nous ont fait passer dans des détecteurs à métaux et les ont pris. Ils nous les ont rendus quand nous sommes revenus au bateau pour le départ. Dans les autres îles, Peros et Salomon nous avons pu boire des cocos. Mais à Diégo tout était plus surveillé.
● <B>Quelle place occupe la base militaire sur l?île de Diégo- Garcia? </B>
À peu près la moitié. Là où nous avons été, il y avait le cimetière et l?église et puis un autre cimetière. Et le reste, c?est la base. Mais j?ai été contente de voir que les cimetières étaient bien entretenus. Contrairement à ceux des autres îles. Mais là ce sont les travailleurs Mauriciens de Diégo qui ont tout nettoyé avant notre arrivée.
● <B> Vous les avez rencontrés ? </B>
Oui, beaucoup. Ils avaient même eu un jour de congé pour notre arrivée. Ils ont passé la journée avec nous. Nous avons pu bavarder longtemps. Ils sont venus à la messe avec nous, puis sont restés à déjeuner et nous ont accompagnés au cimetière pour une cérémonie de commémoration. Et puis nous avons fait un grand barbecue sur le bateau Mauritius Trochetia avec tous les Mauriciens. Vous savez une chose ? J?ai été étonnée de voir un seul bateau militaire américain quand nous étions là-bas. Certains amis nous ont dit qu?ils ont enlevé le maximum avant notre visite, sans doute pour éviter notre colère. C?est sûr nous, nous n?avons pas le droit de vivre sur notre île, et eux, ils mettent des bateaux de guerre?
● <B> Vous savez sans doute que c?est de votre île que les avions militaires décollaient pour aller bombarder l?Irak pendant l?invasion américaine? Cela vous fait quoi ? </B>
Oui je sais ça? D?abord je me dis, ils n?ont pas vraiment des sentiments humains ces gens-là. Non seulement ils déracinent un peuple qui vit là sur cette terre, mais ensuite ils se servent de cette terre pour aller tuer les gens. Alors que cette terre aurait pu abriter des gens tranquilles ki pa pé rode la guerre are personne? Bien triste ça mo dire ou.
Vous savez, au moment de notre déracinement, il y en a qui sont morts sur le bateau, en mer? Nous avons d?ailleurs arrêté le bateau pour des cérémonies à la mémoire de ceux qui avaient été jetés à la mer. Les grands dimounes se rappelaient exactement de l?endroit où ça c?était passé. Nous avons jeté des fleurs à la mer. Et le père Mongelard et le révérend Mario ont dit des prières. Quand nous avons vu les vieux pleurer, moi, j?ai compris que c?étaient des choses que l?on ne pourrait jamais oublier. Ils nous ont raconté qu?il y a un endroit sur l?île où les militaires avaient brûlé vivants une vingtaine de chiens pour faire peur aux anciens. Ils voulaient faire comprendre que si nous ne partions pas nous subirions le même sort. Madame Aurélie Talatte était assise près de moi et m?a raconté beaucoup de choses. Et je suis souvent restée auprès d?elle. J?ai noté ce qu?elle me disait. Il faut conserver sa mémoire. Elle me disait que, quand elle avait été chassée de Diégo, elle avait été à Peros, croyant qu?elle allait pouvoir y rester. Mais elle a aussi été chassée de là. Elle a été parmi les dernières à partir?
<I>?Quand je suis revenue de Diégo, mon père s?est mis à pleurer en apprenant que je n?ai pas pu faire des photos de son ancienne maison parce que nous avions reçu des instructions des militaires.?</I>
● <B> Quelle était la première question que vous ont posée vos parents à votre retour de Diégo ? </B>
?As-tu réussi à voir l"endroit où tu es née? ? J?ai dit non et que le plus important était d?avoir réussi à y mettre les pieds. Par contre, les anciens m?ont montré certaines choses, comme par exemple, les lieux où les amoureux se donnaient rendez-vous. Quand nous sommes arrivés à Diégo, il y avait un bus qui nous attendait, nous avons fait une photo de famille. Puis, nous avons été reçus dans une salle pour un jus avec les officiels. Un des Britanniques nous a dit qu?il avait suivi notre histoire sur Internet, que ça l?avait beaucoup touché. Il a pris les mains de Madame Talatte et il lui a dit qu?il avait été bouleversée de la voir ainsi pleurer. Et dans le bus quand nous sommes partis, arrivé au lieu appelé Saint Thomas, Madame Talatte a demandé au chauffeur de s?arrêter. Et nous sommes tous descendus. Elle nous a fait cueillir des brèdes la langue vache, unique à Diégo qu?elle mangeait quand elle habitait sur l?île. Nous avons pu retrouver ces brèdes, il y en avait toujours. Les militaires ont accepté de nous laisser descendre du bus. Nous avons pu en avoir plein. Les brèdes, mais aussi des cocos secs pour faire du ciraz. Un plat chagossien que l?on fait avec du lait de coco et des ourites, ou bien du poulet. Nous avons tous ramené des brèdes à Maurice que nous avons bien enveloppés dans du plastique. Certains disaient : ?Couma nou rentre lacaz ça même pou éna dans caraille ! Bizin faire zenfants gouté !? D?autres ont pris des racines de la langue vache, il paraît que ce sont des rafraîchis et que cela soulage aussi les maux de ventre.
● <B>Qu?avez-vous ramené de votre voyage ? </B>
Un plant de coco de Diégo? Quand le bus est revenu au bateau, nous sommes passés dans un endroit où il y avait un lieu fermé, comme les lieux de pâturage où il y avait plus d?une dizaine de bourriques. Tout le monde a crié : ?Mo tonton so bourrique? ! Comme la chanson. À notre avis, ils étaient tristes d?être là. Avec nous ils étaient libres.
● <B> Il paraît qu?en visitant la première île, Salomon, il y a eu des moments de déchirements. Que s?est-il passé ? </B>
Quand nous sommes descendus sur cette île, nous avons laissé la priorité à ceux qui y ont habité. Ils sont partis vers le cimetière et l?église, tous les deux abandonnés. Nous les avons suivis. En arrivant à l?église, nous avons essayé de la nettoyer et d?en faire un endroit un peu digne. Puis, nous avons fait des prières. Pendant les prières, certains se sont évanouis et sont tombés par terre. Nous les avons laissés revenir à eux et nous avons continué nos prières. C?étaient des prières spontanées. J?ai senti comme des cris et des pleurs au fond de moi, même si je n?étais pas née là-bas. Je ne peux pas vous décrire ce que j?ai ressenti tellement c?était fort. Pas un seul d?entre nous n?a pu retenir ses larmes.
● <B>Les prières spontanées disaient quoi ? </B>
Ce n?était pas préparé. Cela venait du fond du coeur. Ni moi ni personne ne pourrait écrire une telle prière. Pleurs et nostalgie? Comme sur le bateau. Nous étions tous comme une seule famille. Unie. Nous mangions tous ensemble. Si l?un de nous était malade, il était entouré. Une belle unité. Nous avons vécu onze jours ensemble comme une seule famille. Nous n?avons pas manqué un seul jour de prière. J?aimerais repartir aux Chagos mais pas dans un bateau. Trop malade papa ! Mal de mer à l?aller et au retour. Pas facile.
● <B>C?est quoi Maurice pour vous ? </B>
C?est aussi mon pays. J?y ai vécu toute ma vie. Nous sommes avant-tout Mauriciens. Mais cela me ferait plaisir de vivre à Diégo. Le lieu où on a pris naissance ne peut pas être remplacé. Vous savez, ce voyage je crois, a permis à beaucoup de Mauriciens de mieux comprendre ce qu?ont vécu les Chagossiens, leur douleur. Mais nous avons été très tristes de ne pas voir notre famille sur le quai à notre retour. Vraiment, j?ai été déçue. Les ministres auraient pu attendre que nous ayons vu nos familles avant de venir nous voir. Les journalistes aussi. Nos yeux et nos coeurs auraient été satisfaits.
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