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Séropositifs : un ghetto à la prison centrale
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Séropositifs : un ghetto à la prison centrale
La décision hâtive, en septembre dernier, de transférer tous les détenus séropositifs à la New Wing de la prison centrale à Beau-Bassin sans les en aviser a déclenché des vagues de violence contre les matons. Les autorités pénitentiaires et le Premier ministre ont expliqué que la séparation leur permettrait de minimiser l?explosion du virus dans le milieu carcéral et de mieux coordonner leurs efforts pour soigner les détenus frappés par la maladie. Huit mois après le grabuge, comment vivent-ils leur ségrégation à l?intérieur de la prison ?
Chaque nouveau venu dans nos prisons doit être informé qu?il a droit à un test VIH/sida. Le dépistage n?est toutefois pas obligatoire. Les toxicomanes dont les veines sont souvent extrêmement endommagées reçoivent une piqûre au doigt appelée le rapid test. Si le résultat est positif, le rapid test, qui détecte la maladie en 15 minutes, est suivi d?autres examens plus approfondis. Les autres prisonniers sont soumis à une prise de sang classique. Les tests sont alors envoyés au laboratoire de virologie à Candos.
En cas de résultat positif, le détenu, qu?il soit à la prison de Richelieu, à celui de Petit-Verger ou n?importe quelle autre, est envoyé à la New Wing. Les médecins de la AIDS Unit font ensuite des tests de CD4 (des molécules dans les cellules blanches de sang qui luttent contre le virus) aux nouveaux venus de la New Wing pour déterminer le stade de la maladie.
Vérifier les conditions d?hygiène
Si un détenu a moins de 300 CD4 par mm de sang (la phase sida ou virulente commence quand le compte de CD4 est à moins de 200 mm), ils prescrivent des médicaments anti-rétroviraux ? la trithérapie ? en forme de comprimés. Ces médicaments empêchent la propagation de la maladie et augmentent le niveau de CD4 dans le sang. Actuellement, 18 prisonniers suivent la trithérapie.
Il est difficile d?établir le nombre exact de prisonniers séropositifs à la New Wing car, comme l?explique le Dr Ng Man Sun, National AIDS Coordinator du ministère de la Santé, la population fluctue constamment, ?il y a un turnover régulier des prisonniers séropositifs?. Juliette François, directrice exécutive de Prévention, Information et Lutte contre le Sida (PILS), une organisation non gouvernementale, fixe la moyenne à une centaine.
Les victimes du virus, étant susceptibles à toutes sortes d?infections (cancer, tuberculose), doivent vivre dans un environnement propre. Le Dr Ng Man Sun explique que l?hygiène est une des raisons d?être de la New Wing : ?Les médecins passent deux à trois fois la semaine pour faire le suivi des détenus, annoncer les tests de CD4 et vérifier les conditions d?hygiène.?
Le traitement doit aussi être accompagné d?un régime alimentaire spécial, riche en protéines. ?Manze New Wing top. Ban detenu manz poison sale, omelet, chips. Ek dile ek oatmeal?, explique B, un détenu de la prison centrale qui a travaillé pendant quatre mois dans la cuisine de la New Wing.
Le Dr Ng Man Sun affirme que cette alimentation préférentielle justifie d?autant plus la séparation des prisonniers séropositifs de leurs pairs. ?Si un prisonnier séropositif reçoit, par exemple, un verre de lait de plus que son compagnon de cellule, ça pourrait causer des problèmes.?
Le médecin explique, en outre, que le support psychologique commence avant les tests de dépistage pour encourager ceux qui n?ont pas accepté de se soumettre aux tests à le faire. ?On leur explique que le plus tôt qu?on fait le diagnostic, le mieux c?est pour eux.?
L?annonce de sa séropositivité à un prisonnier doit se faire avec des explications du traitement et beaucoup de compassion. ?Il est important que la personne sache qu?il est possible de vivre longtemps et bien avec le traitement?, souligne le National AIDS Coordinator. Une personne qui est en contact avec un détenu de la New Wing affirme toutefois que ce dernier lui a raconté que l?annonce de sa séropositivité s?était faite?sans aucun ménagement?.
Pourtant, des officiers spécialisés de la AIDS Unit répondent aux questions et aux angoisses des détenus séropositifs pendant des causeries. De leur côté, les médecins leur donnent un soutien psychologique et tentent d?alléger leurs appréhensions par rapport à la prise des médicaments.
Pour PILS et KINOUÉTÉ, autre ONG qui offre un encadrement pour ceux atteints du virus, les prisonniers ont besoin d?un soutien psychologique plus complet. Les deux organisations ont reçu des lettres de détenus de la New Wing leur demandant de les aider.
Mais les autorités pénitentiaires refusent d?accorder une permission d?entrer à PILS et à KINOUÉTÉ, mettant en avant l?importance de la sécurité. Juliette François explique que les autres volontaires et elle sont parfaitement conscients des risques. De par leur expérience à la prison de femmes de Beau-Bassin, PILS et KINOUÉTÉ sont uniquement aptes à soutenir les internes de la New Wing.
Les membres des deux organisations passent trois heures par semaine avec la demi-douzaine de prisonnières séropositives de la prison de femmes. Contrairement aux hommes, les détenues de Beau-Bassin ne sont pas séparées des autres prisonnières. Le fait qu?il n?y ait pas de transmission sexuelle du sida entre femmes justifie cette politique.
En sus de violer une directive de la Commission des Nations unies pour les droits de l?homme, la ségrégation des prisonniers masculins comporte une multitude de lacunes. Elle décourage les nouveaux venus à se faire tester, sachant qu?ils risquent d?être transférés à la New Wing, ce qui mettrait tout le monde au courant de leur séropositivité.
?Enn sel sereng pas partou?
Autre facteur d?importance : les rapports sexuels arrivent très loin derrière les seringues souillées pour ce qui est de la transmission du sida. Et la drogue circule encore dans les prisons, de même que ces seringues (une seringue peut être utilisée par environ 80 personnes). ?Brown sugar a gogo dan prizon. Enn sel sereng pas partou?, confirme B. C?est aussi de cette manière que l?hépatite C fait des ravages dans les prisons.
La ségrégation n?est donc pas une méthode effective pour empêcher la propagation du virus. En 2002, une seringue aurait infecté la quasi-totalité d?une prison en Lituanie et fait doubler le nombre de séropositifs dans ce pays balte. Un exemple extrême mais pertinent.
Au lieu de créer un environnement plus clément, le fait d?isoler les détenus infectés désavantage encore plus ces personnes déjà privées de leur liberté et condamnées à une mort programmée. ?La ségrégation ne pourra pas empêcher la stigmatisation?, soutien le Dr Backory, UNAIDS Programme Officer pour l?UNDP. ?Pena contac ditou. Prizonie prizon central per prizonie New Wing. Ban la apel zot bebet?, allègue B.
Traumatisés par les événements de septembre dernier les gardiens ont suivi des cours de formation sur le counselling et les méthodes de transmission du virus. ?Ils se sentent plus à l?aise maintenant?, affirme le Dr Ng Man Sun. B est, lui, d?avis qu?il reste un long chemin à faire. ?Pena discipline. Gard per agresion.?
Pour Juliette François, le travail de PILS et KINOUÉTÉ a porté ses fruits en termes de soutien des femmes à l?intérieur des prisons et de leurs familles. Elle parle notamment d?un petit garçon qui a appris que ses deux parents emprisonnés sont séropositifs et qui veut, grâce aux explications et au soutien de PILS et KINOUÉTÉ, devenir médecin pour soigner sa maman et son papa.
Ce duo d?ONG veut informer les prisonnières qu?elles pourront continuer à recevoir de l?aide une fois sorties de prison. Elles espèrent ainsi offrir l?encadrement nécessaire aux ex-détenues pour qu?elles s?adonnent pas de nouveau à la toxicomanie ou à la prostitution.
Maurice a déjà fait de grandes enjambées dans sa lutte contre le sida. C?est un des seuls pays à offrir la trithérapie gratuitement et les détenus de la New Wing semblent vivre dans des conditions décentes.
Le HIV/AIDS Action Plan for Injecting Drug Users du gouvernement, qui cherche à réduire la demande, la fourniture et la destruction infligée par la drogue, s?attaque aux causes de la flambée du virus avec des solutions réalistes. Cependant, la New Wing, qui est au centre de la politique pénitentiaire, a des failles inhérentes.
La formation des matons doit être plus complète pour qu?ils n?aient plus peur de leurs charges. La prison doit donner la permission aux ONG d?entrer à la New Wing pour offrir leur soutien aux détenus. Le dévouement et le savoir-faire d?organisations comme PILS et KINOUÉTÉ ne sont plus à prouver. Les autorités devraient éventuellement abandonner cette politique de ségrégation qui a peut-être été utile comme mesure d?urgence mais qui risque de créer un ghetto.
L?information et la tolérance sont essentielles si les prisonniers, tout comme la population générale, doivent apprendre à vivre à proximité des personnes touchées et à leur tendre la main.
Nicholas RAINER
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