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Sur la piste de «Bangla Bhai»

30 décembre 2005, 20:00

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<B>Erich INCIYAN</B>

Au Bangladesh, la tête de «Bangla Bhai» («Frère bangladais») est désormais mise à prix. Les autorités l?accusent d?être le commandant en chef de la plus puissante milice islamiste du pays, responsable d?une campagne d?attentats sans précédent : le 17 août, 434 bombes de faible puissance avaient explosé sur l?ensemble du territoire en moins d?une demi-heure. Les terroristes avaient laissé sur place des tracts revendiquant l?opération au nom de cette milice, la Jamaatul Mujahideen (Assemblée des combattants).

Le fugitif, longtemps protégé par des amis politiques bien placés, et dont le vrai nom est inconnu, court toujours.

Face à une telle démonstration de force, le gouvernement ne pouvait continuer à se prétendre à l?abri de l?islamisme radical, après des années de dénégation et de mansuétude envers les terroristes. D?autant moins que le Bangladesh a connu son premier attentat-suicide fin novembre. Attribuée à la même milice, conçue cette fois pour tuer (7 morts), l?explosion a soufflé les abords du palais de justice de Gazipur, à 30 kilomètres de Dacca. «Il était intenable, pour le gouvernement, de fermer les yeux après une campagne d?attentats si parfaitement organisée qui le visait directement», dit un diplomate européen en poste dans la capitale.

Contrairement aux nombreuses actions terroristes commises depuis 1999 ? contre des spectacles culturels, des tombeaux soufis, des mosquées de la minorité musulmane ahmadie ou la Ligue Awami (deuxième parti du pays) ?, les dernières opérations ont visé directement l?Etat. Et plus particulièrement des tribunaux. Le 21 décembre, le premier ministre bangladais n?a pas mâché ses mots : la bégum Khaleda Zia a qualifié les terroristes d?«ennemis de l?islam».

<B>MILICE INTERDITE</B>

Ces dernières semaines, le vent semble avoir tourné. Le gouvernement a préparé un vaste projet de loi antiterroriste qui prévoit la peine de mort pour les assaillants et leurs complices. La police a multiplié les saisies d?explosifs et les arrestations, dont celle, mercredi 27 décembre, de Luftur Rahman, un enseignant proche de «Bangla Bhai». Mais le «Frère bangladais» sera-t-il interpellé ? Le 23 mai 2004, il tenait encore une réunion publique sous protection policière dans son fief du nord du pays. Le chef islamiste servait alors les intérêts du pouvoir ; ses hommes de main pourchassaient les militants du Parti communiste du Bengale-Oriental (interdit par le gouvernement), pratiquant bastonnades et assassinats.

«La médiatisation des actions violentes de «Bangla Bhai» à partir de la mi-mai 2004 et les pressions étrangères ont obligé le pouvoir central à prendre des mesures contre le mouvement», explique Jérémie Codron, spécialiste du Bangladesh au Centre d?études et de recherches internationales (CERI). En février 2005, le gouvernement a interdit la milice accusée d?avoir monté des attentats à la grenade contre des ONG locales, Brac et la Grameen Bank, soutenues par la communauté internationale. Certes, la police a fait preuve de fermeté en arrêtant Sunny, le plus jeune frère du maulana Abdur Rahman, mi-décembre à Dacca. Mais «Bangla Bhai» est toujours en fuite. Tout comme son maître spirituel, le cheikh Abdur Rahman, dont la tête est également mise à prix depuis le 28 octobre.

<B>SITUATION D?ACCUSÉ</B>

L?équation politique est compliquée pour le Parti nationaliste du Bangladesh du premier ministre. Les deux chefs de la milice islamiste ont milité dans la branche étudiante d?un parti religieux membre de l?actuelle coalition gouvernementale, le Jamaat-e-Islami. Et plusieurs jeunes hommes arrêtés récemment pour terrorisme sont d?anciens membres de ce front estudiantin, l?Islami Chatro Shibir (Camp islamique étudiant), connu pour sa discipline et ses violences.

Placé en situation d?accusé, le Jamaat-e-Islami clame son innocence. Son numéro trois, l?avocat Abdur Razzaq, renvoie une image «moderne» du mouvement fondamentaliste musulman. «Le Jamaat soutient totalement le gouvernement dans sa chasse aux terroristes qui ont une vision déformée du Coran», argumente-t-il. De jeunes militants déçus par la ligne du parti depuis son entrée au gouvernement peuvent-ils avoir versé dans le terrorisme ? «Peut-être quelques très anciens membres du Shibir, très peu, ont-ils été arrêtées, mais ce n?est pas prouvé», plaide l?avocat.

Son parti prône l?application de la loi musulmane (charia) au Bangladesh, comme le fait aussi la milice impliquée dans les attentats. «Nous sommes des démocrates, tranche Abdur Razzaq. Et je ne pense pas que je verrai l?application de la charia de mon vivant. Notre priorité est d?améliorer les conditions de vie de chacun.» L?avocat souligne que la plupart des imams, sympathisants de son parti, «prêchent contre le terrorisme» dans cette nation de 140 millions d?habitants, en grande majorité musulmans, qui tient à sa réputation d?Etat islamique modéré.

Mais le Bangladesh est aussi l?un des pays les plus inégalitaires du monde. Fin décembre, la prière du soir fait vibrer les haut-parleurs du centre commercial de Bashundhara City, au coeur de la capitale. Les classes moyennes en quête de produits étrangers franchissent le portique de sécurité de cette oasis de prospérité (huit étages, deux mille magasins...) ouvert un an plus tôt. De l?autre côté de la rue, des ruelles défoncées serpentent entre des habitations de fortune. «Ici, les gens gagnent 500 takas par mois (7 dollars) et ne savent pas s?ils auront à manger demain», dit un employé, attablé dans un restaurant au service effectué par des enfants aux pieds nus. «La misère nourrit le terrorisme», dit-il.

<B>© 2005 Le Monde News Service-

Distribué par The New York

Times Syndicate</B>

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