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Subutex, un trafic qui s?étend

8 août 2008, 20:00

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«On ne consomme que ça depuis quelques années à Maurice. Le Brown Sugar a quasiment disparu.» Cette affirmation d?Ally Lazer, un des responsables du centre de désintoxication Idriss Goomanee, on la retrouve dans la bouche de presque tous les travailleurs sociaux. Des médecins s?occupant de désintoxication et des policiers confirment aussi les dires d?Ally Lazer. Selon ce dernier, la cargaison de 21 755 comprimés de Subutex saisie récemment représente la consom- mation d?environ une semaine.

«La quantité consommée dépend du prix. Avant la saisie, un comprimé se vendait à Rs 1 000. Quatre personnes cotisent chacune Rs 250 pour s?acheter un comprimé, qu?ils divisent alors en quatre pour leur consommation quotidienne. Après la récente saisie, le prix du comprimé est passé à Rs 2 000. Ils ne consomment qu?un demi-quart de comprimé en ce moment», explique Ally Lazer.

Et «malgré le fait qu?il n?y ait jamais eu de pénurie de Subutex et que ce comprimé se vende aux quatre coins du pays, il y a quasi monopole en ce qui concerne son importation», affirme-t-il.

Qu?est-ce qui lui permet de faire une telle affirmation ? «Nous avons une association regroupant une centaine de travailleurs sociaux sur le terrain et nous avons nos renseignements. Si la police fait son travail comme il le faut, nous pouvons mettre fin à ce trafic après les derniers évènements.» Imran Dhannoo, également impliqué dans le monde de la désintoxication, tient le même discours. «Le marché du Subutex est contrôlé majoritairement par une seule personne. Il se peut qu?il y ait d?autres importateurs. Mais nos renseignements indiquent qu?il y a quelqu?un qui a le quasi monopole et qui distribue les comprimés à d?autres dealers à travers le pays. Il n?y a jamais eu de pénurie de Subutex», confirme-t-il. Et d?ajouter : «les 22 000 comprimés saisis ne représentent qu?une petite quantité par rapport à la consommation mensuelle».

A la police, c?est sous couvert d?anonymat qu?on parle de la place prise par le Subutex depuis quelques années à Maurice. «Je vois cela souvent. Un petit attroupement au coin d?une rue et on sait qu?il y aura une vente. Quand nous observons ça, nous sommes cen-

sés informer l?Anti-Drug and Smuggling Unit. Il n?empêche que le Subutex se vend toujours et beaucoup de jeunes l?utilisent aujourd?hui comme première drogue. Ce comprimé est facilement disponible», explique un policier.

Doit-on comprendre qu?on peut faire entrer environ 60 000 comprimés de France mensuellement, et ce pendant au moins quatre ans, sans être pris ? Difficile à avaler. Mais pas pour les travailleurs sociaux, qui parlent de complicité en haut lieu. «Depuis l?arrivée du Subutex sur le marché, les autorités n?ont pas vraiment fait grand chose pour mettre fin au trafic. Et puis, ceux qui importent ces comprimés savent qu?ils ne risquent pas gros. Ce n?est pas comme pour le Brown Sugar. Avec le Subutex, ils risquent moins de deux ans de prison pour des profits de plusieurs millions.»

Des profits considérables, car le Subutex se vendait hier à 15 euros la plaquette de 7 comprimés, sur prescription. Avec ce qu?il faut payer comme dessous-de-table pour l?obtenir en France en sus de la commission du passeur, on estime que l?achat de ce comprimé revient entre Rs 150 et Rs 200. Vendu à Rs 2 000 aujourd?hui, il permet des profits énormes.

Quoi qu?il en soit, les travailleurs sociaux affirment que ce comprimé n?offre ni euphorie, ni flash. «Il n?est consommé que pour atténuer les douleurs que provoquent les crises de manque», affirme Ally Lazer. Comme lui, tous les travailleurs sociaux demandent que la vente du Subutex en pharmacie ou dans des centres contrôlés soit permise. Pour casser le trafic et permettre aux toxicomanes de se défaire complètement du Brown Sugar et des autres dérivés de l?opium. Les autorités ne sont pas du même avis et ce n?est pas demain la veille que les opinions vont changer.

«Voilà plusieurs années que je demande au ministre de la Santé de permettre l?utilisation du Subutex à des fins thérapeutiques à Maurice. Il répond toujours qu?il va étudier la question, mais il n?a rien fait jusqu?ici», déplore Ally Lazer.

<B>Histoire de la drogue à Maurice</B>

Dans la période pré-indépendance, les autorités luttaient particulièrement contre le gandia, (cannabis), l?opium et le rhum frelaté que l?on préparait avec du jus de canne, mais aussi avec des grains secs. Ce rhum illicite devait disparaître dans les années précédant l?indépendance.

L?opium ne se consommait que dans des fumeries du quartier chinois. Sa consommation était au départ réservée à un groupe ethnique et devait se répandre peu à peu à d?autres groupes. Les années post-indépendance sont marquées par une forte consommation de gandia alors que des fumeries d?opium commencent à faire leur apparition dans les périphéries de la capitale. La consommation d?opium restait réservée à une minorité alors que le gandia se vendait dans les quatre coin du pays.

Dans les années 80, le «Brown Sugar», héroïne de très mauvaise qualité, fait son apparition est se vend à Rs 7 le papier. Le papier en question est du cellophane sur lequel le «Brown Sugar» est placé en ligne. Le consommateur allume une ligne et sniffe la fumée. Le gandia ne disparaît pas pour autant.

Dans les années 80, le «Brown Sugar» gagne en popularité. Les prix flambent et passent à Rs 200 la dose. Le «Brown Sugar», mélangé à du vinaigre, est injecté. Une série de morts par overdose s?ensuit. Les autorités restent insensibles à ce phénomène jusqu?à l?affaire Amsterdam. Des parlementaires sont impliqués dans une affaire d?importation de Brown Sugar de Hollande dans des valises diplomatiques.

Vers 2000, le Subutex fait son apparition et remplace le «Brown Sugar». Plusieurs raisons à cela. Le Subutex coûte moins cher et dans la plupart des cas, une dose par jour suffit alors que pour le «Brown Sugar», il en faut plusieurs. Le prix du Subutex va grimper au fur et à mesure qu?il gagne en popularité, pour atteindre aujourd?hui les Rs 2 000 par comprimé.

QUESTIONS AU

<B>Dr Ramkoosalsing, psychiatre responsable de la désintoxication à l?hôpital Brown Séquard</B>

<B>Des travailleurs sociaux et un médecin qui nous a parlé sous couvert d?anonymat, demandent que le Subutex soit légalisé, son importation et sa vente sur prescription autorisées. Etes-vous du même avis ? </B>

Non. Je ne suis pas en faveur de la vente sur prescription du Subutex dans nos pharmacies. Le Subutex est un médicament de substitution utilisé lors des cures de désintoxication. Or, ce produit peut facilement être détourné, car c?est un comprimé qu?on n?avale pas.

<B>Comment le détourne-t-on ? </B>

On doit le mettre sous la langue et attendre qu?il fonde petit à petit. On peut facilement le retirer de la bouche, l?écraser et l?injecter par voie intraveineuse. Les toxicomanes ont découvert que ce comprimé donnait le flash et le kick de l?héroïne quand on se l?injecte par voie intraveineuse. A Maurice, les toxicomanes ont déjà la culture de l?injection par seringue.

Si on va utiliser le Subutex à Maurice, on doit avoir recours à la même formule qu?on utilise pour la méthadone, c?est-à-dire le distribuer dans des centres et sous contrôle. La méthadone est mélangée à du jus d?orange et doit être bue en présence de l?infirmier ou du médecin. Donc impossible à détourner.

Selon Imran Dhannoo du centre Idriss Goomanee, les consommateurs de Subutex disent qu?ils n?ont pas de flash ou d?euphorie.</B>

Tout dépend de la dose qu?ils prennent et de leur parcours de toxicomane.

On dit que l?utilisation du Subutex nous coûtera moins cher que celle de la méthadone.

Je ne crois pas. D?après mes calculs, le Subutex nous coûtera six fois plus cher. En fait, nous importons notre méthadone de l?Inde. On a acheté des doses pour 1 000 patients pour une année à Rs 6 millions. On avait estimé que les patients consommeraient des doses variant entre 60 à 100 milligrammes. Or, la plupart des patients utilisent en ce moment des doses allant de 40 à 50 milligrammes. Ce qui fait que le premier stock est toujours là.

<B>Vous êtes contre l?utilisation du Subutex malgré le fait que la méthadone est contre-indiquée dans plusieurs cas ? </B>

Oui, la méthadone est dangereuse pour ceux qui souffrent d?insuffisance cardiaque ou rénale ou qui ont des problèmes respiratoires entre autres. Mais on peut toujours l?utiliser sur ces personnes si on prend les précautions nécessaires.

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